XXVII

Lord Rosmond, effrayé de ce qui se passait à Paris depuis le 20 juin, depuis ce jour de démence populaire où l'émeute, pénétrant jusque dans les salons des Tuileries, vint poser le bonnet rouge sur la tête du roi de France, avait prévu les dangers auxquels s'exposait une femme étrangère, voyageant seule et n'ayant pour la protéger que ses domestiques, espèce de serviteurs fort insolents, parlant à peine le français, et dont les manières aristocratiques étaient capables de soulever toute la populace régnante contre leur maîtresse. Il s'était servi de son crédit auprès de M. de Condorcet, alors président de l'assemblée nationale, pour obtenir un laissez-passer, revêtu d'attestations civiques et de toutes les signatures des puissances du jour, afin d'autoriser lady Caroline de Rosmond à retourner à Londres, où d'urgentes affaires de famille la rappelaient en hâte. Muni de cette pièce importante, lord Rosmond avait dépêché Maurice au-devant de lady Caroline pour la sortir d'embarras, si elle éprouvait quelque difficulté sur sa route, et pour l'engager à retourner sur ses pas. Dans une lettre jointe au certificat de civisme, lord Rosmond lui promettait d'aller la rejoindre sous peu de jours, lui laissant entendre, sans l'articuler, que l'état de fermentation où se trouvait Paris, et les dénonciations fréquentes dirigées contre l'ex-duc Égalité, que l'on accusait d'être du comité autrichien, ne permettaient pas aux amis du ci-devant prince, de rester près de lui sans danger.

Dès que Maurice eut remis à l'agent municipal le laissez-passer où la signature du maire de Paris, du célèbre Pétion dominait toutes les autres, l'agent souleva respectueusement sa casquette, et dit, en montrant ce grand nom à sa suite:

—Vous le voyez, citoyens, la commune de Paris répond des sentiments, des faits et gestes de la citoyenne; qu'elle aille donc où bon lui semblera, elle peut compter sur notre protection; car, si nous sommes rigoureux envers les suspects, nous sommes tout zèle pour les amis de la liberté et pour les alliés qui la respectent.

—Mais l'autre, l'autre femme! s'écrièrent les sans-culottes, désolés de voir une proie leur échapper. Vas-tu la laisser aller, aussi, comme celle-là?

—Elle qui n'a qu'un passe-port suspect, dit l'un.

—Elle qui regimbait contre l'autorité, et qui fait la chattemite, là, dans son coin, pour nous faire oublier ses injures, ajouta-t-il en montrant Ellénore, qui, assise près de l'embrasure d'une fenêtre, était à moitié cachée par le groupe des patriotes.

Alors l'attention générale se portant sur Ellénore

Maurice tourna ses regards vers elle, et s'écria involontairement:

—Ciel! madame!

Et il resta pétrifié. En vain lady Caroline lui ordonnait de faire mettre des chevaux de poste à sa voiture, le suppliait de ne pas perdre un instant pour hâter son départ, car la terreur qu'elle venait de ressentir, et dont ses membres tremblaient encore, la rendait impatiente de quitter Amiens et de se soustraire à la tyrannie des autorités françaises. Maurice, abasourdi par la surprise de voir là Ellénore, cette belle victime des trahisons de son maître, cette femme dont il avait exécuté les ordres pendant trois ans avec tant de zèle, de respect, de la voir là en face de sa rivale, les traits abattus par la douleur, les regards fixes, la bouche souriant de ce sourire amer qui peint à la fois l'indignation et le mépris, Maurice n'entendait rien.

—Procédons à la visite domiciliaire, dit le municipal.

—Oui, oui, montons chez elle! cria le choeur des assistants.

—Chez qui? demanda Maurice, chez madame?…

—Et qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'on visite ses papiers? Est-ce que tu as peur qu'on y trouve de tes lettres? dit le plaisant.

—Non, mais madame… est une bonne citoyenne, et je ne souffrirai pas qu'on la traite comme…

—Tu ne souffriras pas! interrompit un bonnet à poil. Je vas commencer par te jeter par la fenêtre, et puis nous verrons ensuite…

—Pas de violence! répéta l'agent; écoutez la loi. Tu connais donc la citoyenne, puisque tu prends si chaudement son parti?

—Oui, je la connais, dit bravement Maurice, et je vous répète que c'est une brave femme, une bonne patriote qui n'est pas suspecte.

—Eh bien, puisque tu en sais si long, tu nous diras s'il est vrai qu'elle s'appelle Rosmond, comme l'autre citoyenne?

Maurice hésita un moment; puis réfléchissant que ce nom devait être sur le passe-port d'Ellénore, il répondit d'un ton ferme:

—Oui, citoyen.

—Est-il vrai qu'elle soit la femme d'un cousin germain de ton maître?

—Oui, oui, répéta vivement Maurice devinant le mensonge généreux d'Ellénore, et trop heureux de le consolider. Le mari de madame est aussi… un lord Rosmond… un cousin germain de celui-ci…

—Et pourquoi envoie-t-il sa femme à Paris?

—Sans doute pour… parce que…

En parlant ainsi, le regard de Maurice semblait implorer d'Ellénore un motif quelconque à donner à son voyage; mais la voyant garder le silence, il finit par dire:

—Ma foi, je n'en sais rien. Tout ce que je puis affirmer, c'est que la citoyenne mérite toutes sortes d'égards… qu'elle paraît… malade… et que l'on ne doit pas la faire souffrir davantage, en la chicanant sur un tas de formalités qu'elle ne connaît point.

—Cela ne te regarde pas, dit l'agent; ce n'est pas de toi que nous apprendrons ce que nous devons faire. Puis, se retournant vers l'aubergiste: Allons marche et mène-nous chez la citoyenne; elle va nous suivre pour être témoin de la visite, car nous ne sommes pas des voleurs, et le premier qui enlève le moindre objet!… sacrebleu! son affaire sera bientôt faite… Allons, debout, citoyenne!

—Pardon, citoyen municipal, dit l'aubergiste tout en émoi, on m'apprend qu'une voiture à six chevaux entre dans la cour; c'est un ambassadeur, dit-il, il faut que j'aille le recevoir, mais ce garçon de l'hôtel va vous conduire. Eh bien, où est-il donc? ajoute l'aubergiste en voyant que son domestique était parti, il s'est bien pressé de redescendre… je vais vous l'envoyer.

—Ah! tu crois que nous sommes faits pour t'attendre? C'est bien plutôt ton ambassadeur qui attendra, s'écria le chef des patriotes.

Et tous, animés du même esprit, se jettèrent sur l'aubergiste pour le contraindre à monter l'escalier. Le malheureux, effrayé de se voir entre les mains de ces énergumènes, jetait des cris affreux qui se mêlaient à leurs voix menaçantes. Tous les habitants de l'hôtel sortaient de leurs appartements pour voir ce qui se passait; les valets de l'hôtel couraient au secours de leur maître. C'était un bruit infernal, qui se calma, comme par enchantement, à la voix douce et paisible d'un homme dont le sang-froid avait déjà bravé plus d'une émeute.

S'étant informé du sujet de ce vacarme, il avait demandé à parler à l'agent municipal.

—Qui es-tu, pour déranger ainsi l'autorité? lui avait-on répondu.

—Monsieur est ministre de France en Angleterre, envoyé par l'assemblée nationale à Londres, d'où il rapporte de bonnes nouvelles, dit à haute voix le secrétaire de l'ambassadeur.

—Ah! c'est différent, répliqua le sans-culotte, c'est un patriote de l'assemblée, laissons-le passer.

Et chacun se retira pour faire place à M. de Talleyrand.

Cette scène se passait sur le palier du grand escalier, où deux hommes en bonnet à poil, ayant pris chacun un bras d'Ellénore, la traînaient vers les degrés qui conduisaient à l'étage supérieur.

—Où menez-vous madame? demanda M. de Talleyrand.

—Chez moi, où l'on va faire une visite domiciliaire, répondit Ellénore en se tournant vers M. de Talleyrand qui, jusque-là, n'avait pu voir son visage.

—Vous ici? dit-il avec surprise.

—Ah! monseigneur, dit tout bas Maurice qui s'était glissé derrière l'évêque d'Autun, protégez-la; sinon ces gens-là lui feront un mauvais parti.

—Ton maître n'est donc pas là?

—Non, monseigneur, je suis tout seul pour la défendre.

—Laissez madame libre, dit l'envoyé de France au municipal, je me rends caution d'elle auprès de vous et de M. le maire d'Amiens; elle est incapable d'avoir rien fait pour mériter les traitements qu'on réserve aux ennemis de l'État. Ainsi, je la mets sous votre sauvegarde.

—Il a raison, s'écrièrent plusieurs voix. Nous empêcherons bien qu'on lui fasse du mal.

Et les mêmes qui sévissaient un moment avant avec le plus de fureur contre la pauvre Ellénore, s'érigeaient ses protecteurs, et juraient de mourir pour la défendre. Pendant ce temps, elle cherchait à rassembler ses forces pour remercier M. de Talleyrand.

Il répondit aux remercîments d'Ellénore par un de ces mots gracieux que lui seul savait dire, puis il lui exprima tous ses regrets de ne pouvoir rester plus longtemps près d'elle, étant contraint de repartir sur-le-champ pour aller rendre compte de sa mission au ministre des relations extérieures.

—Je suis d'autant plus fâché de vous quitter si vite, que vous m'auriez expliqué beaucoup de choses que je ne comprends pas, et qui redoublent encore l'intérêt qu'on vous porte, ajouta-t-il en serrant doucement la main d'Ellénore.

Puis il la salua respectueusement, aux acclamations du troupeau patriotique à qui les gens de M. de Talleyrand venaient de proposer de boire à sa santé au cabaret voisin, et qui criaient de toute la force de leurs poumons:

—Vive l'envoyé de France! vive la brave citoyenne! vive l'avocat du peuple! vive le ministre français! vive le ci-devant calotin!