XXXIII

Ellénore, toujours de bonne foi avec elle-même comme avec les autres, s'avoua bientôt que la préférence gracieuse de M. de Savernon tournait à un sentiment sérieux. Les conséquences fâcheuses qui en pouvaient résulter apparurent toutes à son esprit. Elle résolut de s'y soustraire au prix des sacrifices les plus pénibles. Mais avant d'en venir à éloigner M. de Savernon complétement de chez elle, Ellénore tenta de l'amener peu à peu à y être reçu moins souvent. Elle imagina de faire plusieurs petits voyages dans les environs de Bruxelles, à Malines, à Anvers, à Bruges. C'était pour voir, disait-elle, les monuments gothiques, les beaux tableaux que renferment ces différentes villes. Et tout aussitôt, M. de Savernon se trouvait dévoré du désir de voir aussi toutes ces curiosités. Le prince de P… était forcé de lui rappeler que la princesse de Waldemar serait désolée d'être privée de sa présence pendant des semaines entières, et de le savoir auprès d'une femme dont elle était déjà jalouse, considération qui n'avait pas grand effet sur la raison d'Albert. Alors le prince lui représentait le tort qu'il ferait à Ellénore en confirmant les bruits qui se répandaient déjà sur son amour pour elle.

—Je sais bien qu'ils sont exagérés, et que vous n'avez pas envie d'ajouter au malheur de cette charmante personne en lui attirant la haine d'une rivale qui ne l'épargnerait pas, disait le prince avec sa bonhomie ordinaire; mais les gens du monde jugent si mal cette chère Ellénore, qu'elle doit éviter toute occasion d'exciter leur malice. Ainsi, faites à sa tranquillité le sacrifice que vous n'auriez peut-être pas le courage de faire à l'amour de la princesse. Nous vous en saurons bon gré; moi particulièrement, qui me reproche souvent de lui avoir amené un ennemi aussi dangereux que vous.

—Dangereux! répéta M. de Savernon, elle s'inquiète bien peu de moi, je vous jure, et ne se doute même pas des sots propos qu'on tient sur nous deux; mais puisque vous pensez que c'est les encourager que de la suivre, je resterai ici. Par grâce, vous qui avez le bonheur de l'accompagner, faites qu'elle ne soit pas longtemps absente, et écrivez-moi tous les soirs ce que vous aurez fait dans la journée, car je vais m'ennuyer à périr.

—Voulez-vous bien vous taire! si l'on vous entendait, vous seriez aussi maltraité d'un côté que de l'autre. Allons, faites comme il y a deux mois; vous saviez bien employer votre temps avant de connaître madame Mansley; reprenez vos habitudes mondaines; les petites coquetteries avec nos nobles dames, que, soit dit sans vous offenser, vous ne vous refusiez pas, malgré la mauvaise humeur qu'en témoignait la princesse; enfin, restez l'homme le plus agréable, le plus aimé de notre société de réfugiés, et laissez Ellénore aux soins de ses vieux amis.

Albert ne répondit rien et parut céder aux conseils du prince.

Il apprit un soir, par Frédérik, qu'il partait le lendemain avec sa mère pour aller voir des belles choses.

—Tu viendras aussi, ajouta l'enfant; nous irons chercher des gâteaux en voiture.

—Je ne demanderais pas mieux, dit Albert, en regardant madame Mansley.

—M. de Savernon a affaire ici, interrompit vivement Ellénore; c'est toi qui lui apporteras des gâteaux de Bruges et des coquillages d'Ostende.

—Quoi vous irez aussi à Ostende? s'écria Albert avec dépit; vous allez donc faire le tour du monde?

—Pas précisément, reprit Ellénore en riant, mais j'ai besoin de changer d'air, à ce qu'assure mon docteur, et je vais essayer de celui de la mer.

—Il est très-mauvais pour les poitrines délicates.

—Moi, je compte sur le mouvement, la distraction du voyage, dit le prince; sauf quelques promenades à cheval, madame mène ici une vie trop recluse; elle n'a plus ni sommeil ni appétit; nous allons courir après l'un et l'autre, et nous vous la ramènerons bien portante.

—Quand cela? demanda Albert.

—Quand elle sera fatiguée du voyage et de nous.

—Ah! faites que ce soit bientôt, madame; pensez un peu à ceux que vous laissez ici, et qui vont passer des journées insipides.

—Il a parbleu raison, dit M. de Lauraguais; où voulez-vous que nous retrouvions ces bonnes causeries, ces disputes, même, qui nous forcent chaque soir à employer ce que le bon Dieu nous a donné de raison et d'esprit? Est-ce parmi des gens, très-comme il faut, sans doute, mais qui ne savent que rabâcher sur leur malheur, ou l'oublier pour des intérêts misérables, que nous trouverons à échanger nos idées, à tirer des espérances du sein des événements que nous déplorons tous? Non, il faudra subir le babil moqueur, ou la rage insensée de nos camarades d'infortune, et cela n'est ni utile, ni amusant; revenez donc bien vite.

—Sinon, nous irons vous chercher, interrompit M. de Savernon.

—Oui, pour alimenter les méchants propos dont on m'accable; ce serait bien peu charitable, dit Ellénore en regardant Albert.

Et il baissa les yeux, confus de s'être attiré un reproche dont il ne pouvait se dissimuler la justice. Il garda le silence le reste de la soirée et ne le rompit pas même au moment des adieux. Il aurait cru profaner ses regrets en mêlant quelques mots aux phrases plus ou moins sincères des amis qu'allait quitter Ellénore, et ne craignit pas de lui paraître impoli. Il avait trop la conscience de la peine qu'il éprouvait, pour ne pas se flatter d'être deviné. Les sentiments vrais ont cela de bon qu'on n'est pas obligé d'en faire l'aveu.

Le chevalier de Pa… brûlait d'accompagner Ellénore dans le voyage d'agrément qu'elle allait entreprendre; il en parla au prince qui lui en obtint sans peine la permission. Tous trois partirent avec le petit Frédérik dont la gaieté enfantine charma les fatigues de la route. Après s'être arrêtés dans toutes les villes dont les églises et les tableaux méritaient cet honneur, ils se rendirent à Anvers, dans cette belle patrie de Rubens qu'il dota de ses chefs-d'oeuvre. Impatients de les admirer, ils voulurent commencer par visiter la cathédrale; mais leur cicérone flamand ne le permit pas, il leur fallut arriver par degrés au sommet de l'admiration: on ne leur fit pas grâce du plus petit cadre, et même devant la fameuse descente de croix de Rubens, il leur fallut voir, l'un après l'autre, chacun des battants qui recouvrent le tableau et représentent les beaux portraits chers à un grand peintre, avant d'obtenir qu'on tirât le rideau, dernier obstacle apporté à la curiosité des amateurs.

Ellénore et ses deux amis se livraient à leur enthousiasme pour cette belle tragédie coloriée, ils se communiquaient leurs réflexions admiratrices sur ce chef-d'oeuvre, lorsqu'ils furent interrompus par les voix de plusieurs personnes qui entraient dans la chapelle. Une d'elles s'écria:

—Eh vraiment, je ne me trompe pas, c'est le prince de P… et le chevalier de Pa…

—Vous ici, madame, dit le prince en se retournant; et par quel hasard?

—Mais, par la même raison que vous, je pense, pour venir admirer ces tableaux. M. de Savernon nous a tant répété que nous ne pouvions rester si près de tant de belles choses sans les connaître, que madame de C… et moi nous nous sommes décidées subitement à venir les voir. Mais avec qui êtes-vous là? ajouta la princesse de Waldemar, en apercevant madame Mansley, qui, les yeux fixés sur le tableau de Rubens, en paraissait uniquement occupée.

—Avec madame Mansley, répondit courageusement le prince.

—Comment dites-vous? reprit la princesse en se troublant.

—Avec madame Mansley, vous dis-je, il n'y a rien là de fort étonnant.

—Avec cette maîtresse de Rosmond? cette Irlandaise qu'il a laissée là pour se marier?…

—Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua le prince avec humeur; je suis l'ami de madame Mansley et je n'aime pas à entendre mal parler des gens que j'aime.

En finissant ces mots, le prince salua madame de Waldemar et vint rejoindre Ellénore au moment où M. de Savernon s'avançait vers elle très-timidement, et s'informait des nouvelles de sa santé du ton dont on demande pardon. Ellénore lui répondit par un salut très-froid, et prenant le bras que lui offrait le prince:

—Sortons, dit-elle.

—Non pas, s'il vous plaît, reprit-il, nous sommes ici dans la maison de
Dieu, et vous avez, plus qu'une autre, le droit d'y rester.

—Mais je souffre un peu, je désire rentrer…

—Pour leur donner le plaisir de croire qu'ils nous chassent; que nous ne pouvons braver leurs airs insolents? Ce serait trop les divertir, vraiment!

—N'importe, cette rencontre m'est pénible. Sans la présence de M. de Savernon, j'y aurais été fort indifférente; mais vous comprenez ce que cette présence y ajoute d'embarrassant. Par grâce, consentez à me laisser partir.

Pendant ce court dialogue, la princesse feignait d'étouffer des rires que la sainteté du lieu ne permettait pas de faire éclater. Elle s'était emparée du chevalier de Pa… et l'accablait de questions sur le voyage romanesque de la belle abandonnée. Il y répondait par des plaisanteries mordantes qui avaient le double inconvénient de mal défendre Ellénore et d'attaquer les ridicules de ses ennemis. Puis il laissait entendre que la jalousie pouvait seule inspirer tant de malveillance contre Ellénore, et sa malice ajoutait qu'on avait raison de craindre sa séduction, car on ne pouvait la voir sans l'adorer. Il entamait une autre phrase à l'appui de celle-ci, lorsqu'il vit madame Mansley et le prince franchir la grille de la chapelle; alors, s'interrompant tout à coup, il courut les rejoindre, et bientôt après la calèche qui les avait amenés les ramena à l'hôtel des Trois-Rois.