XXXIV

Le premier soin d'Ellénore, en revenant à son auberge, fut de s'informer si la princesse de Waldemar et sa société n'y étaient pas descendues, car elle était bien décidée à en sortir aussitôt, si le voisinage la condamnait à rencontrer sans cesse la princesse, et surtout M. de Savernon; mais celui-ci ayant prévu la résolution d'Ellénore, avait engagé son amie à descendre aux Armes de l'Empereur.

—N'importe, dit Ellénore, voilà tout l'agrément de mon voyage détruit; et si j'étais seule, je retournerais sur-le-champ à Bruxelles.

—Sans avoir vu ce qui nous reste à voir ici? s'écria M. de Pa… Ah! vous n'y pensez pas!

—Heureusement, dit le prince de P…, qu'elle ne peut raisonnablement nous laisser là, pour s'en aller toute seule, car elle serait assez folle pour céder la place à ces dames; comme si la ville d'Anvers n'était pas assez grande pour les contenir ensemble; mais je veux savoir quel malin esprit leur a inspiré l'idée de venir ici en même temps que nous.

—Eh! vraiment, cela n'est pas difficile à deviner, c'est ce pauvre Albert qui a imaginé cela pour diminuer d'autant les ennuis de notre absence, reprit le chevalier, en portant les yeux sur madame Mansley.

—L'étourdi! il devait bien prévoir ce que ce beau projet lui attirerait de soupçons, de querelles. Ah! tout n'est pas joie dans l'honneur d'être aimé d'une femme jalouse.

—Cela n'est pas même supportable tant qu'on lui est fidèle, dit le chevalier; jugez ce que cela devient, quand on commence à en aimer une autre.

—Je sais bien que vous dites cela uniquement pour m'impatienter, interrompit vivement Ellénore, et que vous ne me faites la déclaration de l'amour qu'il vous plaît de supposer à M. de Savernon, que dans la certitude où vous êtes qu'il ne m'en a jamais parlé; mais cette plaisanterie m'importune et me cause, malgré moi, une sorte d'embarras quand je me trouve avec M. de Savernon. Soyez assez charitable pour me l'épargner.

—Oui, plus de remarques à ce sujet, dit le prince, et agissons comme si personne n'y pensait… J'ai fait retenir une loge au théâtre Allemand. C'est une troupe de chanteurs de Vienne qui parcourt la Belgique en représentant les opéras de Mozart; ils donnent aujourd'hui la Flûte enchantée. On dit que la pièce n'a pas le sens commun, mais que la musique est excellente.

—C'est ce qu'il nous faut, dit M. de Pa…, car je ne vous soupçonne pas de mieux comprendre l'allemand que moi, et ne pas entendre les paroles d'un opéra-comique, c'est une bonne fortune!

Ellénore passa dans sa chambre pour changer de robe, et, malgré l'extrême simplicité de sa parure, l'éclat de son teint, l'arrangement de ses beaux cheveux, la blancheur de ses vêtements, la rendaient remarquable en dépit de son désir d'être inaperçue.

Madame Mansley avait l'habitude de dîner à l'anglaise, c'est-à-dire plus tard que tout le monde; aussi le spectacle était-il commencé lorsqu'elle y arriva. L'effet que produisit son entrée dans la salle aurait flatté la vanité d'une autre, car tous les yeux se fixèrent sur elle, et des signes d'admiration non équivoques dirent assez combien on la trouvait belle. Mais Ellénore en ressentit une confusion pénible, tant elle savait ce que la malveillance fait payer de semblables succès. Cependant Albert en était témoin, et son coeur en battait de joie. Voir approuver sa folie par tout un public d'indifférents, c'est un encouragement dangereux. Tapi dans un coin de la loge de la princesse de Waldemar, il savourait en silence les éloges de ses voisins sur la beauté d'Ellénore, et même les épigrammes des deux femmes qui dépréciaient madame Mansley, pour faire leur cour à la princesse. Mais la personne qui rendait le plus de justice à l'élégante beauté d'Ellénore était celle qui n'en parlait pas. En vain elle entendait dire à la comtesse de M…:

—C'est une fort jolie grisette qui fera très-bien ses affaires avec les princes allemands ou autres; car, pour nos émigrés, ils sont trop pauvres, et je pense qu'elle n'en fait pas grand cas. Ces dames-là savent fort bien calculer et ne font pas de folies gratis.

La princesse devinait, à la noble attitude de madame Mansley, à ses manières simples et dignes, aux soins respectueux des gens qui l'entouraient que ce n'était point une femme capable des actions avilissantes qu'on lui prêtait. La jalousie est si flatteuse! si empressée de reconnaître les agréments, le mérite qu'elle redoute! il ne fallut pas longtemps à madame de Waldemar pour se convaincre de l'importance des sentiments qu'inspirait une personne si distinguée.

Ce n'est point un caprice, pensa-t-elle, Albert l'aime sérieusement; ses soins pour le dissimuler, la peine qu'elle prend de le fuir en sont la preuve; je suis bien malheureuse!

Et tous les avantages attachés à un grand nom, à une belle situation, disparaissaient sous l'humiliante pensée de n'être plus aimée, de se voir préférer une femme que le dédain, le calcul peut-être, rendaient rebelle aux désirs de l'inconstant, et dont les froideurs l'emportaient sur un dévouement sans bornes. Qu'il est affreux de se dire: Si je l'avais rendu malheureux, il m'aimerait encore!

La princesse de Waldemar, absorbée dans ses tristes réflexions, paraissait occupée du spectacle et regardait obliquement ce qui se passait dans la loge de madame Mansley. Elle en vit sortir le chevalier de Pa… pendant l'entr'acte pour venir la saluer dans la sienne; alors M. de Savernon s'empressa d'offrir sa place au chevalier et profita de ce moment pour aller s'informer des nouvelles d'Ellénore. Cet échange de politesses était fort simple, et M. de Savernon aurait cru faire une lâcheté en manquant à rendre publiquement ses devoirs à une personne chez laquelle il s'honorait d'être admis.

Mais la princesse interpréta différemment cette démarche; elle la mit sur le compte d'une attraction irrésistible, d'un désir trop impérieux pour n'y pas tout sacrifier, même le repos de la femme dont on est adoré, et elle conçut un tel dépit, que, ne pouvant pas se contraindre, elle imagina de se trouver mal. C'était une manière de mettre fin au supplice que lui causait la présence d'Ellénore, et d'éprouver le tendre intérêt d'Albert; mais celui-ci, tout au bonheur de se trouver près de madame Mansley, d'entendre sa voix, de jouir de son esprit, ne s'apercevait pas de la rumeur produite par l'évanouissement de la princesse, qu'on s'empressait de transporter hors de la loge. Ellénore fut obligée de le lui faire remarquer; elle engagea de plus le prince de P… à porter secours à la princesse, ce qui forçait Albert à le suivre. En effet, tous deux coururent au foyer où l'on venait de déposer la malade; à peine Albert fut-il près d'elle, qu'elle ouvrit les yeux et rassura ses amis sur son état; mais, comme elle prétendit souffrir encore trop vivement d'un reste d'oppression, elle fit demander son carrosse, et toutes les personnes qui l'avaient accompagnée au spectacle furent obligées de la reconduire.

—La princesse a pris là un mauvais moyen, dit le chevalier au prince, lorsque celui-ci rentra dans sa loge après avoir reconduit la princesse jusqu'à sa voiture; ce n'est pas en contrariant les gens qu'on les captive. Ce pauvre Albert se divertissait beaucoup ici, et la soirée d'auberge qui va remplacer la fin de celle-ci ne lui rendra pas le plaisir qu'il prenait au spectacle. Voilà comme on rend le joug pénible; on met un ennui à la place d'un plaisir, et l'on s'étonne de voir préférer ce qui amuse.

—Tout cela est fort désagréable, dit le prince en répondant à sa pensée, plus qu'à M. de Pa…, car il prévoyait tout ce que cet évanouissement et les scènes qui en seraient la suite, allaient porter de trouble chez la princesse. Il était impossible qu'Ellénore ne s'avouât pas être la cause de ces querelles; et le prince redoutait de lui voir prendre un parti violent pour calmer toutes ces agitations.

Il ne se trompait point. Ellénore cherchait sérieusement à se soustraire à de nouveaux chagrins, et elle pensait à employer l'amitié du prince pour déterminer M. de Savernon à rompre tous ses rapports de société avec elle. Le soir même, elle retint le prince quelques moments chez elle, après le spectacle, pour lui faire part du service qu'elle attendait de lui.

—Je dirai tout ce que vous voudrez, répondait le prince, mais j'ai peur qu'il n'en résulte le contraire de ce que vous désirez. Albert est fort entêté dans ses sentiments, et s'il apprend que c'est pour tranquilliser la princesse que vous ne voulez plus le voir, il prendra la pauvre femme en horreur et rompra avec elle d'une manière éclatante.

—Comment faire? dit Ellénore, n'est-ce pas assez de subir la honte d'une situation que je n'ai pas méritée sans donner lieu à de nouvelles calomnies sur mon compte? C'est à l'amour que je dois tous mes malheurs, et l'idée d'en inspirer, d'en ressentir, me cause autant d'effroi que de répugnance. Il n'est rien que je ne puisse tenter pour me mettre à l'abri de cet affreux sentiment, source éternelle de larmes, de déshonneur. Grâce au ciel, il a si bien flétri mon âme qu'elle est incapable de l'éprouver de nouveau.

—Belle illusion que vous verrez bientôt s'évanouir, ma chère enfant; mais puisque vous tenez à conserver l'indépendance qui vous coûte assez cher, comptez sur moi pour déterminer Albert à respecter les arrêts de votre prudence. Je lui parlerai au nom de votre intérêt personnel, autrement il ne m'écouterait pas; mais en lui peignant ce que ses soins peuvent ajouter de tourments à tous ceux dont vous souffrez encore, il se fera un point d'honneur, je n'en doute pas, d'obéir à vos ordres.

Cette assurance rendit un peu de calme à Ellénore. Cependant elle insista pour retourner dès le lendemain à Bruxelles. C'était déjà prouver à la princesse combien elle désirait éviter une rencontre semblable à celle de la veille. Il fut convenu avec le prince de P… qu'il irait trouver M. de Savernon le matin, de bonne heure, et qu'après un long entretien, il reviendrait déjeuner avec Ellénore et le chevalier, pendant ce temps, on mettrait les chevaux de poste à la voiture pour les ramener tous trois à Bruxelles.