IV

En rentrant chez elle, Ellénore trouva M. de Savernon qui l'attendait.

—Eh bien, dit-il, pendant qu'elle ôtait son châle, qu'avez-vous obtenu de tous ces coquins-là?

—Ah! pouvez-vous traiter ainsi des gens à qui nous devons tout, et sans lesquels vous seriez exilé de France!

—C'est à vous seule que je veux devoir ce service, je ne veux pas savoir qui vous l'a rendu pour n'être pas obligé de partager ma reconnaissance entre l'amour et la haine, car je devrais cent fois la vie à tous ces jacobins, que je ne pourrais m'empêcher de les haïr.

—Grâce au ciel, les jacobins dont vous parlez ne sont plus tout-puissants, et les patriotes qui leur ont succédé ne demandent qu'à réparer les maux causés par Robespierre et ses séides.

—Dites plutôt qu'ils affichent une sorte de modération pour mieux consolider leurs lois républicaines, et ramener ainsi le règne du peuple souverain. Quels étaient les coryphées de ce noble parti, les Manlius qui se pavanaient ce soir chez madame Talma.

—Le vicomte de Ségur, répondit avec malice Ellénore.

—Oh! celui-là n'est pas des leurs, et l'on ne conçoit pas sa complaisance à souffrir leur société.

—C'est sans doute qu'il la trouve spirituelle; car vous le connaissez, son ancien amour pour madame Talma, tout ce qu'il lui doit pour l'avoir protégé contre les périls les plus imminents, ne lui feraient pas supporter volontairement une conversation ennuyeuse.

—Oui, j'admire sa bonne grâce à sourire à ces fiers Spartiates, à ces héros de la liberté, qu'il voudrait voir pendus; mais je ne saurais l'imiter. La vue de ces gens-là me fait horreur.

—Vous confondez à tort, vous dis-je, les partisans de la liberté avec les chefs de la Terreur. Les premiers se sont laissé dépasser par les seconds. Voilà leur seul crime; et la plupart en ont déjà été punis par la mort. Ce triste exemple, et la fidélité de ceux qui restent attachés aux opinions qui deviennent tous les jours plus difficiles à soutenir doivent leur assurer l'estime de tous les partis.

—Oh! j'en connais un qui ne leur pardonnera jamais d'avoir démantibulé le plus doux des gouvernements pour nous mener au plus féroce.

—En ce cas, pourquoi avoir recours à eux?

—Par la même raison qu'on se sert d'un couteau qui a déjà blessé plus d'une fois, et qu'un général a recours à des espions pour surprendre l'ennemi, mais il n'en fait pas sa société; et j'avoue que je serais désolé d'être exposé à rencontrer chez vous ces messieurs de la République; cela ne m'empêche pas de rendre justice à leur esprit; celui de M. de Rheinfeld surtout m'a paru des plus piquants.

—Ah! vous le connaissez? dit Ellénore avec étonnement.

—Oui, j'ai dîné plusieurs fois avec lui chez la baronne de Seldorf; c'est le héros de son salon, et ce n'est pas par une galanterie servile qu'il se maintient dans la préférence de cette femme célèbre, car il la contrarie à tout propos, mais juste ce qu'il faut pour animer son amour-propre et redoubler son éloquence. Rien n'est si amusant que leurs attaques réciproques; on croirait, à la chaleur de leurs discussions, à la malice de leurs plaisanteries, au mordant de leurs épigrammes, qu'ils vont se brouiller pour toujours: bien au contraire, ils n'en sont que mieux ensemble.

—Cela se comprend. Quand les coeurs sont d'accord, les esprits peuvent se combattre impunément.

—Leurs coeurs? Je ne crois pas qu'ils soient pour rien dans tout cela; ce qui ne les empêchera pas d'être très-fidèles l'un à l'autre: les chaînes de l'amour-propre sont plus solides que celles de l'amour, dit-on, et comme ils se connaissent réciproquement plus d'esprit qu'à personne au monde, ils ne se laisseront pas échapper. On tient toujours à ce qu'on ne peut remplacer.

—Mais si j'en crois les amis de la baronne, elle ne se contente pas des suffrages de M. de Rheinfeld.

—Sans doute elle les veut tous, elle sait trop bien qu'elle leur doit son amour, et qu'un peu moins admirée par le monde dans ce qu'elle a de supérieur, M. de Rheinfeld ne verrait plus que la beauté qui lui manque. Ah! vous ne saurez jamais combien il est difficile de se faire aimer quand on n'est pas jolie!

—Pourtant les exemples ne sont pas rares. Madame de Bourdic, madame
Fanny de Beauharnais sont encore là pour prouver…

—Que la petite vanité de voir sa complaisance et ses infidélités célébrées dans de jolis vers de boudoirs, peut donner le courage de se consacrer quelque temps à une femme laide, voilà tout; mais ces amours-là ne font point de dupes, pas même parmi les gens qui en paraissent le plus dominés. L'illusion n'entre pour rien dans leur attachement, c'est ce qui en assure la durée.

—Celui de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf est fondé sur des motifs plus graves; il y a tant de prestige dans une grande supériorité!

—Aussi est-il fier de sa conquête, et ne se donne-t-il parfois des airs d'inconstance que pour empêcher le sentiment de la baronne de s'endormir dans la sécurité.

—Ah! vous le croyez capable d'un si misérable calcul?

—Et de bien d'autres, vraiment; mais ne me demandez pas ce que je pense de vos révolutionnaires; je me reconnais injuste envers ceux qui valent quelque chose; j'ai trop vu les autres à l'oeuvre. Il en est résulté une antipathie pour tous, que je ne saurais vaincre; heureusement, j'ai peu l'occasion de les voir.

—Parce que vous ne rendez pas à madame Talma les visites que vous lui devez; et c'est un tort qui touche à l'ingratitude.

—J'en conviens, mais je m'en donnerais un plus grand en lui montrant mon aversion pour ses amis. Quant à elle, vous savez combien j'aime à la trouver chez vous et à lui parler de ma reconnaissance. Ce n'est pas que j'ignore ses élans patriotiques et sa prédilection pour les nouvelles idées, mais je les lui pardonne en faveur de leur ténacité; car du temps de ce vieux prince de Soubise, dont elle a hérité, elle amusait la société du prince par des épigrammes sur les travers de la noblesse, et par ses prédictions sur les malheurs que tant d'abus attiraient aux premières familles de France. En l'appelant la Cassandre de la Révolution, hélas! on ne pensait pas dire si juste!

—Puisse-t-elle être encore douée de la même puissance, car elle m'a prédit ce soir le prochain retour de votre soeur à Paris.

—Quoi! Siéyès consentirait…

—Oui, à se rendre caution, près des autorités régnantes, de la famille dont il sollicite la radiation. Vous voyez qu'il y a du bon dans ces monstres-là.

—Ah! qui pourrait vous voir, vous entendre, et ne pas faire tout ce que vous désirez? s'écria M. de Savernon, en baisant la main d'Ellénore.

Cet entretien prouva à madame Mansley l'impossibilité d'amener jamais M. de Savernon à supporter la société des gens d'une opinion contraire à la sienne, malgré les obligations qu'il pourrait leur avoir. Elle se résigna à porter à elle seule tout le poids de la reconnaissance due à de si éminents services. Noble détermination qui ajouta encore à l'embarras de sa situation et partagea sa vie journalière entre les deux sociétés les plus opposées.

A mesure qu'un personnage de l'ancien régime obtenait la faveur de rentrer en France, M. de Savernon l'amenait chez madame Mansley, où son titre d'exilé ruiné lui attirait un accueil gracieux, et quand elle avait fait les honneurs de son modeste dîner au prince de Poix, au duc de Duras, au comte Charles de Noailles, au vieux duc de Laval, elle allait finir sa soirée chez une des amies de nos grands publicistes. Là, séduite par l'attrait de tant d'esprit supérieurs, elle se félicitait du sentiment qui l'obligeait à se montrer bienveillante envers eux, et voyait avec plaisir les plus influents lui fournir chaque jour un nouveau motif de reconnaissance.

Elle rencontrait souvent chez madame Talma et chez la marquise de Condorcet une jeune femme que la reconnaissance y attirait aussi, et dont le mari était sorti de prison par suite des démarches d'Ellénore auprès des républicains qu'elle voyait habituellement chez ces dames. Madame Delmer, que la Révolution avait saisie au moment où les jeunes filles commencent à penser, et qui faillit en être plus d'une fois victime, s'était élevée dans l'admiration des idées philosophiques qui l'avaient enfantée et dans l'horreur des atrocités dont elle venait d'être le prétexte. Affligée d'une imagination exaltée, madame Delmer s'enflammait au récit de tous les traits de dévouement et d'héroïsme si communs alors dans tous les partis, et en divinisait les héros, sans s'informer seulement de l'opinion qui les avait fait agir. Pourtant une prédilection très-marquée pour la politesse élégante des fidèles de l'ancienne cour, sans diminuer son goût pour les illustrations nouvelles, lui faisait rechercher la société des premiers: sorte de plaisir qui pouvait passer alors pour une bonne action; car les émigrés rentrés étaient pauvres et suspecte au gouvernement.

Madame Delmer frappée de la beauté, de l'esprit d'Ellénore, et plus encore des malheurs qui la plaçaient dans une fausse position, se prit d'amitié pour elle, l'admit parmi les gens distingués qu'elle recevait, et dont le plus continuellement aimable était le célèbre chevalier de Boufflers.

Ce vivant souvenir des hommes à la mode de la cour de Louis XVI était aussi le type du philosophe français, moitié prêtre, moitié soldat, moitié rhéteur, moitié poëte bon et malin, brave et galant, loyal et adroit, gai jusqu'à la folie, sérieux jusqu'à la profondeur; il faisait également rêver et rire.

Destiné par sa famille aux bénéfices de l'état ecclésiastique, il leur avait préféré la gloire des armes. Après s'être fait distinguer, comme capitaine de hussards, dans la guerre de sept ans, il avait commandé l'île Saint-Louis, au Sénégal. Sa naissance illustre, ses longs services, ses grands voyages, l'amitié de Voltaire, celle de madame de Staël, de la maréchale de Luxembourg, la protection de la reine, et, plus que tout cela, son esprit gracieux, original et piquant, lui avaient acquis cette bienveillance passionnée que le monde accorde toujours aux gens qui l'amusent. Sa conversation avait pour chacun un attrait particulier; il parlait aux amateurs de l'ancien régime de ces jolis concerts où Marie-Antoinette chantait, accompagnée par un piano, et ravissait un petit cercle de courtisans plus décidés à l'applaudir qu'à la défendre.

Il racontait aux fanatiques de la liberté son séjour parmi les esclaves; aux militaires, ses campagnes et sa sanglante bataille d'Aménebourg, à nos jeunes écrivains, ses visites à Ferney, et à nos jolies femmes, son dernier dîner chez madame Bonaparte; il leur redisait la joyeuse chanson qui en avait égayé le dessert. Cette faculté de parler à chaque esprit sa langue faisait rechercher la société du chevalier de Boufflers par les partis les plus contraires.

La pénétration qui lui avait souvent fait prédire les fautes des autorités passées et présentes, son indulgence pour ce qu'il appelait l'humanité des grands hommes et le revers des grandes actions, le garantissait de cette haine politique qui divisait alors tous les échappés de la Terreur. Il ne concevait pas comment, après avoir couru en masse d'aussi terribles dangers, on ne s'embrassait point cordialement, sans égard au rang, à la fortune, ainsi que le font les marins d'une frégate échappés à un récent naufrage. Il prenait en pitié ces malheureux encore mutilés par la Révolution, qui, au lieu de se réunir pour conserver la liberté achetée par tant de sacrifices, se disputaient à qui la perdrait le plus tôt. Son goût pour les caractères originaux, les événements dramatiques; son faible pour l'esprit, le mettaient en relation avec toutes les supériorités de l'époque; aussi, il est fort à regretter qu'il n'ait point laissé de mémoires; car nul mieux que lui n'aurait raconté les moeurs de ce temps de révolution, où les préjugés, battus par les intérêts, s'efforçaient de vivre, quoique mutilés, et où les vainqueurs de ces mêmes préjugés ne pensaient à les écraser que pour les relever à leur profit.

Dans ce bouleversement général, il a existé un moment, fort court à la vérité, où la beauté, le mérite réel, les avantages naturels, si communément soumis aux avantages de convention, avaient retrouvé toute la puissance que le ciel leur donne, et que la société leur conteste.

On pardonnait à la belle madame Tallien de porter un nom odieux; d'abord parce qu'elle ne s'était résignée à l'accepter que pour sauver sa tête, et qu'elle en avait sauvé beaucoup d'autres, en convertissant son adorateur jacobin à la religion des simples patriotes. Et puis elle rappelait si bien les charmes, la grâce irrésistible de l'antique Aspasie, son dévouement courageux pour tous les malheurs, même les plus obscurs; pour toutes les victimes, même les plus ingrates, cette protection infatigable, qui l'a fait appeler par ses ennemis mêmes, Notre-Dame de bon secours, lui avait acquis une sorte de royauté républicaine, que les plus farouches de nos Brutus n'osaient lui disputer.

Une petite maison, déguisée en chaumière, et située dans l'allée des Veuves, lui servait de temple. C'est là que chaque jour, un prisonnier, accusé et convaincu du crime d'aristocratie, un émigré muni d'un faux certificat de résidence, un prêtre travesti, venaient baigner des larmes de la reconnaissance les belles mains de madame Tallien.

C'est là que tout ce qu'il y avait de talents novices, de héros futurs, de célébrités en herbe, venaient causer de leurs projets, et s'enrichir réciproquement de leurs idées; c'est là que les parvenus se civilisaient par degré, en se frottant aux anciens châtelains dont ils se partageaient les terres. C'est là que Barras imitait le maréchal de Richelieu, Siéyès le cardinal de Retz, et un riche fournisseur le surintendant Fouquet; tandis que tous les porteurs de grands noms français affectaient les manières et le langage des petits négociants.

Ce travestissement réciproque offrait chaque jour les scènes les plus étranges, surtout quand un de ces artisans, sorti tout à coup de sa classe par l'effet d'une spéculation plus hardie que loyale, prenait en protection un pauvre diable de grand seigneur trop heureux de continuer la bonne chère dont il avait l'habitude et qu'il était d'autant plus sûr de retrouver chez le parvenu, que celui-ci avait hérité de son cuisinier, avec la plupart des autres biens de son illustre famille. Enfin, c'est là que la comtesse de Beauharnais, cette aimable créole, veuve d'un des hommes les plus élégants de la cour de Louis XVI, avait vu pour la première fois ce petit officier corse, qui devait la placer au-dessus de toutes les souveraines de l'Europe.