V
Ceux qui n'en ont pas été témoins ne concevront jamais comment tant de classes, de fortunes, de rancunes, d'opinions différentes se réunissaient chaque jour, pour le seul plaisir d'échapper aux souvenirs de terreur qui avaient fini par atteindre les plus ardents révolutionnaires, aussi bien que les plus fidèles de l'ancien régime.
Ces réunions, loin d'engager à des concessions mutuelles, maintenaient au contraire les partis les plus opposés dans leur malveillance réciproque; mais le besoin de s'amuser est tel en France, que la noblesse ruinée (sauf quelques-unes de ces familles dont le puritanisme chevaleresque s'est fait honorer), se prêtait de fort bonne grâce à profiter des invitations dont les nouveaux enrichis l'accablaient; car la vanité de ceux-ci visant à dépenser leur argent en bonne compagnie, il fallait voir l'air qu'ils prenaient lorsque charmé du beau visage et de la tournure élégante d'une jeune fille, qui avait pour toute parure de bal une robe de grosse mousseline et des cheveux coupés à la Titus, vous demandiez son nom, et qu'ils vous répondaient en appuyant sur chaque syllabe:
—C'est la fille du ci-devant comte de***, la nièce du duc de***, qui est émigré. La pauvre enfant danse comme si elle avait encore une dot.
Et tous convenaient qu'elle pouvait s'en passer.
C'était un mélange de dédain insolent d'une part, de protection grossière de l'autre, d'imitation de l'antique et de singerie anglaise, de luxe et de misère, d'élégance et de burlesque qui alimentait la conversation de tout le monde.
Ceux qui n'avaient perdu au grand naufrage que leur fortune, s'en consolaient en riant des bévues de ceux qui l'avaient repêchée et qui la dépensaient d'une façon si comique; enfin, jamais époque n'a mieux montré à quel point on peut supporter courageusement les plus dures privations, lorsque l'amour-propre n'en souffre pas; c'était à qui se vanterait de sa pauvreté. Les femmes, qui se rendaient autrefois à Versailles en berline à six chevaux, se cotisaient pour payer le fiacre qui devait les conduire au spectacle, et les incroyables du jour mettaient autant de fatuité à se raconter leurs économies forcées, que leurs pères en mettaient, avant la Révolution, à se vanter de leurs dettes.
Monarchistes ou républicains, révolutionnaires ou modérés, chacun éprouvait au même degré le besoin de se distraire des dangers passés, et de l'affreux spectacle qu'on avait eu si longtemps sous les yeux. La crainte de voir revenir d'un instant à l'autre le règne de la guillotine, donnait à tous les partis le désir de profiter des intervalles de calme; chacun agissait, comme le malheureux atteint de la fièvre quarte, qui ne se refuse rien, dans le répit d'un accès à l'autre. On s'amusait pour s'étourdir. Les hôtels, les palais, les jardins les plus beaux de nos seigneurs en fuite, étaient métamorphosés en salles de bals publics, où l'on entrait pour son argent, et où l'affluence d'une société nécessairement très-mélangée, n'amenait aucun désordre, tant le petit nombre de gens bien élevés qui se trouve dans un salon, exerce sur les autres une autorité tacite, qui les porte malgré eux, à l'imitation des bonnes manières.
Ellénore refusait de paraître à toutes les fêtes, où sa beauté lui aurait attiré les regards des curieux, et sa position, les propos des médisants. Cependant, M. de Savernon aimait le monde et souffrait de la retraite à laquelle se condamnait madame Mansley, ce qui la fit consentir à prendre une loge à l'année, au Théâtre-Français; il était alors dans toute sa splendeur tragique et comique.
De la loge d'Ellénore, placée au rez-de-chaussée au-dessus de l'orchestre, on voyait toute la salle sans être vu, et l'on avait pour vis-à-vis, aux loges des premières, celle de la baronne de Seldorf, qui offrait un spectacle très-amusant dans les entr'actes, par la quantité de gens célèbres de toutes façons et de tous pays, qui venaient rendre hommage à la femme supérieure, dont l'esprit était alors une des gloires de la France.
C'était le jour de la première représentation de l'Agamemnon de Népomucène Lemercier. La jeunesse de l'auteur, l'amitié que lui portait madame de Seldorf, la réputation de causeur brillant qu'il s'était acquise dans le salon de la baronne, les éloges donnés à l'avance par Talma aux principaux rôles de la pièce, tout devait exciter la curiosité du public; aussi la salle était-elle remplie jusqu'au comble. On y remarquait un grand nombre d'amateurs de spectacle et de littérature, que nos drames et nos vaudevilles révolutionnaires avaient éloignés depuis longtemps du Théâtre-Français.
Les mêmes femmes qui, l'année d'avant, n'osaient sortir que vêtues d'une robe d'indienne et coiffées d'un bonnet de servante, se montraient là parées de tuniques élégantes et les cheveux si parfaitement nattés à la grecque, qu'elles semblaient échappées des jeux olympiques d'Athènes. On pouvait seulement leur reprocher de pousser l'imitation un peu trop loin, et de justifier ces vers de M. de la Chabaussière:
Les hommes délicats m'en seront tous témoins,
Nos beautés à la mode élégamment vêtues,
Voulant rivaliser les grâces demi-nues
A montrer leurs appas mettent beaucoup de soins,
Mais on les aimait mieux quand on les voyait moins.
Que dirait aujourd'hui cet aimable critique, à la vue des mêmes nudités[1] que ne recouvrent plus un châle drapé à l'antique, ni même des gants longs?
[Note 1: On lit dans un journal de cette époque-là: «Deux femmes, ces jours-ci, se sont fait huer aux Champs-Élysées par l'effet de leurs robes transparentes. Huer!… ce qui eût été affreux pour nos grand'mères.»
(Décade philosophique, année 5, trimestre 1.)]
Dans cette tragédie d'Agamemnon, M. Lemercier avait fait preuve de son culte pour l'antique plus que ne le permettaient alors nos habitudes dramatiques, et cette routine à laquelle Racine s'était lui-même soumis de franciser les classiques grecs au goût des courtisans de Louis XIV; l'auteur s'était permis le tutoiement général des personnages, et avait laissé à celui de Cassandre, à cette somnambule troyenne, dont les oracles étaient aussi sans crédit, toute la mélancolie de la résignation au plus grand des supplices: celui de dire toujours la vérité sans être jamais crue.
Ce caractère, qui sortait des limites au delà desquelles les jeunes princesses de tragédie n'osaient s'aventurer, avait inspiré de si vives craintes à un académicien, ami de l'auteur, qu'il l'avait engagé à arranger ce rôle sur les patrons accoutumés, en l'ornant d'un petit amour bien timide et de toutes les jérémiades à l'usage de cet emploi. Heureusement, Lemercier avait l'esprit trop courageux pour céder à cet avis. Le succès a récompensé son audace. Mais, en dépit de cet exemple, on ne peut nier qu'en France, où l'on nous accuse de vouloir du nouveau, n'en fût-il plus au monde, il y a peine de mort pour toute espèce d'ouvrage dramatique qui hasarde la moindre innovation. Notre public n'est inconstant qu'en parure; il n'est point de vieilles beautés qu'on ne puisse lui faire applaudir, à la faveur d'une robe nouvelle. Il garde toute sa malveillance pour les visages inconnus. C'est probablement ce qui fait qu'on lui en montre si rarement.
Talma, qui brûlait du désir d'enrichir notre scène de tous les effets mâles et franchement tragiques d'Eschyle, de Sophocle, de Shakspear et de Schiller, saisit avec joie l'occasion de représenter le plus fidèlement possible un véritable Grec.
On lui pardonna l'exactitude de son costume en considération de la noblesse, de la grâce qu'il mettait à le porter. Ce manteau bleu attaché sur une épaule par un camée, et retenu de l'autre côté par la main d'Égiste à la manière de l'Apollon du Belvédère, sans que les mouvements de l'acteur en fussent gênés, faisait une illusion complète et donnait une idée fort juste de la coquetterie d'un tyran qui tient sa puissance de l'amour d'une femme criminelle. Ce mélange d'élégance et de cruauté, très-commun dans le monde et très-neuf au théâtre, où chaque tyran était forcé d'endosser la cuirasse de fer et le manteau couleur de sang, parut étrange, inconvenant; et il fallut tout le talent de Talma pour le faire accepter. Mais la terreur qu'il inspira en disant ce vers:
Il est temps qu'un forfait révèle qui je suis.
lui acquit si bien l'attention, la faveur du public, qu'on lui permit de braver l'usage en étant vrai de toutes les manières.
La tragédie terminée au bruit des applaudissements les plus vifs, le nom du jeune auteur circula dans toutes les bouches; chacun désirait le connaître, et lorsque le chevalier de Panat vint demander à Ellénore ce qu'elle pensait de l'ouvrage, elle lui répondit que la pièce lui donnait une grande idée du talent de l'auteur.
—Voulez-vous le voir? dit le chevalier; tenez, le voilà qui entre dans la loge de madame de Seldorf; elle était impatiente de lui faire ses compliments; elle a prié M. de Rheinfeld d'aller le lui chercher.
—N'était-ce pas mettre sa complaisance à une grande épreuve? demanda
Ellénore.
—On pourrait le supposer, et peut-être s'en flatte-t-elle; mais Adolphe a sur ce point une philosophie désespérante. D'ailleurs, vous le savez, nous ne prenons jamais la jalousie qu'on veut nous donner.
—En effet, M. de Rheinfeld semblait écouter avec tout le calme possible ce que l'enthousiasme le plus éloquent fournissait de flatteries enivrantes à madame de Seldorf sur le succès mérité de M. Lemercier. Un auteur moins spirituel en aurait eu la tête tournée, et un adorateur plus passionné en aurait perdu son repos; mais tous deux savaient que dans cet éloge académique, madame de Seldorf voulait encore plus montrer son esprit que vanter celui de Népomucène.
Malgré le plaisir qu'Ellénore prenait à regarder l'auteur qu'on venait d'applaudir avec tant de chaleur, elle fut obligée de détourner les yeux de la loge de madame de Seldorf, pour éviter ceux de M. de Rheinfeld qui étaient constamment fixés sur elle. Cette importunité la fatiguait d'autant plus qu'elle n'osait s'en plaindre; enfin, elle prit le parti de se retourner et de causer avec le comte Arch… de P… Son frère venait d'être nommé ministre des relations extérieures, en remplacement du citoyen Lacroix et en compagnie du citoyen Cochon, ministre de la police, qui ne fut destitué qu'un mois après.
Cette admission dans le conseil suprême des ministres de la république d'un ci-devant prêtre, était le sujet de toutes les conversations.
Les patriotes accusaient madame de Seldorf d'avoir influencé le choix du Directoire, et les aristocrates ne lui pardonnait pas d'avoir engagé un des leurs à faire partie d'un gouvernement dont ils désiraient ardemment la chute.
Les journaux étrangers, plus libres que les nôtres, retentissaient d'injures sur les nouveaux ministres et sur ceux qui fixaient alors l'attention publique; on lisait dans l'un que M. Adolphe de Rheinfeld était un ambitieux qui cherchait à se dédommager au Luxembourg de l'indifférence des colléges électoraux; et nos journaux répondaient à ces méchancetés:
«Que c'est bien connaître ce jeune et éloquent défenseur de la constitution actuelle! Ceux qui le voient dans les sociétés, modeste, timide, réservé, ne seront pas peu surpris d'apprendre que c'est un intrigant éminemment adroit, qui s'est formé à l'école de la baronne de Seldorf. Et voilà, ajoutait le journaliste, à quelles calomnies il faut s'attendre aujourd'hui, dès que l'on a le courage d'attacher son nom à des écrits républicains.»
Au milieu d'opinions si différentes et soutenues chacune avec acharnement par les divers partis, il était bien difficile à Ellénore de s'en former une sur le vrai caractère de M. de Rheinfeld; elle l'entendait alternativement élever aux nues et traîner dans la fange, ce qui reportait souvent sa pensée sur lui; car l'esprit revient naturellement sur ce qu'il a peine à comprendre. Ellénore, se reprochant le temps qu'elle employait à se rendre compte des qualités et des défauts d'une personne qui devait lui être si indifférente, crut expier sa préoccupation en penchant pour les mauvaises impressions qui lui restaient des méchants bruits répandus sur Adolphe. Elle s'empressa même de montrer ses préventions défavorables contre M. de Rheinfeld, pour s'en faire un bouclier contre les traits de son esprit piquant et contre le charme invincible de son silence.
La conscience des femmes a des ruses dont elles sont involontairement complices. Ellénore se croyait de bonne foi à l'abri de la séduction d'un homme dont les défauts, les désagréments lui étaient antipathiques, et pourtant une voix intérieure lui disait qu'il pouvait être dangereux pour elle.
Le coeur a la seconde vue dont l'esprit se moque en qualité de philosophe. Son dédain pour l'instinct, pour les avertissements secrets, les terreurs inexplicables, pour l'attraction ou la répulsion sans motif, le fait tomber souvent dans de grandes fautes; l'esprit est un fat qui croit tout savoir; le coeur seul devine.