VI

A la sortie du théâtre de la République, ainsi qu'on appelait alors le Théâtre-Français, Ellénore, cachée modestement derrière une des colonnes du vestibule, regardait le groupe de flatteurs qui se formait autour de madame de Seldorf, dont la plupart venait demander son avis sur la tragédie nouvelle pour s'en faire un.

M. de Rheinfeld profita de la nécessité où se trouvait la baronne de répondre à tant d'hommages pour prouver à madame Mansley que, malgré le soin qu'elle prenait de dissimuler sa présence, il saurait toujours la découvrir, il lui fit un salut respectueux; elle y répondit avec embarras, et en se retournant vivement près du chevalier de Panat, comme pour décourager Adolphe du désir de venir lui parler, s'il en avait eu l'idée.

—Pardon, si je vous quitte un moment, dit le chevalier; mais il faut bien que j'aille remercier madame de Seldorf de son invitation. Je dois dîner demain chez elle avec la belle madame Récamier; je n'ai garde de manquer une aussi bonne occasion de satisfaire à la fois mon estomac, mes yeux et mes oreilles.

Alors le vestibule se remplit de femmes élégantes, dont les plus belles fixèrent l'attention d'Ellénore: elle désira savoir leurs noms.

—Celle-ci, lui répondit le comte Charles de N…, en lui désignant la plus remarquable, est une Milanaise, qui veut bien se consacrer à l'adoration de nos généraux français. Cette autre, dont l'attitude fière et tant soit peu dédaigneuse donne l'idée d'une vertu austère, est, dit-on, sous le charme des accords de ce jeune et joli compositeur que vous voyez là près d'elle. Les grands talents sont fort à la mode. Le héros de nos concerts de Feydeau, de nos concerts de salon, est aussi celui de la belle comtesse de B…, qui est en face de vous, tout près de madame de V…, qui peut à bon droit prendre sa part du succès de la tragédie que nous venons de voir, car son intérêt pour l'auteur va aussi loin que possible. Quant à la marquise de C…, vous savez son histoire mieux que moi; c'est d'elle que Champcenest disait:

»—Je ne connais pas de femme plus généreuse: elle donne à ses ennemies autant d'amants qu'elle en voudrait avoir.

Et le comte Charles continua sa revue, en joignant aux noms que demandait Ellénore l'histoire des aventures galantes qu'elle ne demandait pas.

En ce moment, plusieurs personnes se rangèrent pour laisser passer madame Bonaparte et sa fille; car on accordait par avance au conquérant de l'Italie et à sa famille les déférences qui seraient bientôt exigées par l'empereur. Le public saisissait avec joie les occasions de témoigner sa reconnaissance à celui qui cachait sous des lauriers toutes les plaies de la Révolution.

—Si j'étais aussi méchant que vous le prétendez, dit le comte de N…, je vous répèterais ce que l'on racontait ce matin chez un de nos directeurs, en parlant de certain malheur conjugal dont le laurier vainqueur ne défend pas ses… généraux en chef; mais je ne veux pas m'attirer votre colère, et vous ôter la douce illusion de croire que la gloire ne trouve pas d'infidèles.

A ces mots, M. de N… fut interrompu par une de ses parentes qui lui dit à voix basse:

—Vous êtes là avec une bien jolie femme; comment l'appelez-vous?

—C'est une Irlandaise que j'ai connue à Londres, répondit le comte en éludant la question.

—Cela ne me dit pas son nom. Elle est sans doute depuis peu de temps à
Paris, car je ne l'ai rencontrée nulle part.

—Elle vit fort retirée.

—Je le pense; car avec ce visage-là elle serait remarquée de tout le monde. Enfin, comment la nommez-vous?

—Madame Mansley.

—Quoi, c'est là cette madame Mansley qui a enlevé le marquis de Savernon à la princesse de V…, après s'être fait enlever elle-même par deux amants? Ah! vraiment, je ne l'aurais pas deviné, à voir l'air respectueux que vous aviez en lui parlant. Passons de l'autre côté, je ne me soucie pas de me montrer en si mauvaise compagnie.

Ces mots, dits assez haut pour être entendus d'Ellénore, vinrent frapper son coeur. Il lui sembla sentir le froid glacé de la lame d'un poignard; la pâleur de la mort couvrit son visage, et il lui fallut un courage surnaturel pour ne pas succomber à sa souffrance. Appuyée sur la colonne derrière laquelle elle se tenait, elle ne s'aperçut pas que le comte de N… l'avait quittée pour suivre sa belle médisante. L'indignation, la honte la dominaient à un tel point, qu'elle ne pensait qu'à sortir le plus tôt possible de ce lieu, où la poursuivaient la calomnie et l'insulte, lorsqu'une voix douce et sonore vint la tirer de sa cruelle préoccupation.

C'était celle de M. de Rheinfeld. Sans adresser à Ellénore une seule parole qui pût lui faire soupçonner qu'il savait ce qu'elle souffrait, elle ne douta pas un moment qu'il n'eût vu ou deviné la démarche ou les mots outrageants qui la plongeaient dans un trouble insurmontable; elle lui sut gré de lui témoigner un intérêt si vif à l'instant où elle se croyait sans défense contre la méchanceté des indifférents; et, bien qu'elle ne lui répondit que par les lieux communs d'une politesse ordinaire, Adolphe sentit, à l'accent pénétré qui accompagnait ces phrases banales, qu'il avait été compris.

Il y a parfois si peu de choses dans ce qu'on se dit, et tant dans ce qu'on ne se dit pas, que le vrai langage des gens du monde est tout entier dans les inflexions; aussi le souvenir de cette voix émue, animant une réponse insignifiante, fit-il rêver longtemps M. de Rheinfeld.

Au moment où il saluait madame Mansley pour aller conduire la baronne de Seldorf jusqu'à sa voiture, M. de Savernon venait prévenir Ellénore que la sienne était avancée. Il parut surpris de la trouver en conversation avec un homme qu'il faisait profession de détester, et ne put s'empêcher de lui dire, quand ils furent seuls:

—Je suis fâché qu'on vous voie parler à cet enragé républicain… Quand vous le rencontrez chez la marquise de Condorcet, ou chez madame Talma, je conçois qu'en considération des services qu'elles vous ont rendus vous traitiez leurs amis avec plus d'égards qu'ils n'en méritent; mais dans un lieu public, là où vous ne pouvez expliquer les motifs de semblables relations, vous pourriez vous en éviter la honte.

—Je ne rougirai jamais, dit Ellénore avec véhémence, des politesses d'une personne bien élevée, dont les opinions peuvent différer de celles que vous professez, mais dont les manières et le ton sont semblables aux vôtres; ce sont les impertinences de vos ci-devant grandes dames qui blessent tout ce qu'il y a de nobles sentiments dans mon âme, et jusqu'à ma conscience; car j'ai la certitude de valoir mieux qu'elles, et supporter leur mépris est un supplice avilissant auquel je ne saurais me résigner, je vous en préviens. Le monde est en droit de me mal juger, c'est vrai, mais j'ai aussi le droit de le fuir; et je suis décidée à me soustraire à ses insultes.

Cette violente sortie amena tout naturellement le récit de l'injure, de l'humiliation qui venait d'accabler la malheureuse Ellénore. En vain, M. de Savernon jura de la venger; en vain, il témoigna, par son indignation, sa douleur, le regret de livrer ainsi l'être qui'il aimait le plus au monde, aux dédains de la société, à la méchanceté des envieux, à celle des femmes galantes, la plus féroce de toutes; en vain, il lui répéta ce que peut inspirer l'amour le plus dévoué, le plus passionné. Rien ne put apaiser la révolte de cette âme si fière, ni consoler l'esprit si juste d'Ellénore; car elle se condamnait d'avance aux arrêts, dont elle avait pour ainsi dire autorisé l'injustice.

En subissant chaque jour le triste effet des sacrifices qu'elle faisait au dévouement de M. de Savernon, il était impossible qu'un bonheur payé si cher ne perdît pas beaucoup de son charme.

Ellénore, se reprochant de laisser échapper trop souvent des mots qui trahissaient son supplice, évitait tous les sujets de conversation qui pouvaient rappeler ce qui s'était passé à la sortie du théâtre de la République. M. de Savernon prit ce silence pour de l'oubli, et arriva quelque temps après chez Ellénore, avec les coupons d'une loge qu'il venait de louer au théâtre Feydeau, où se donnait le soir même un beau concert.

—Vous aimez la musique, dit-il; j'ai pensé qu'il vous serait agréable d'entendre chanter Garat et madame de Valbonne; tous deux sont ravissants dans le duo d'Orphée; on y exécutera la grande symphonie en ut de Haydn; le concert finira par des romances de Boïeldieu et la Gasconne, chantées par Garat; on s'arrache les loges.

—Eh bien, faites des heureux en disposant de celle-ci, dit Ellénore; car je me sens trop souffrante pour en profiter. D'ailleurs, j'ai promis à madame de Condorcet, de passer la soirée chez elle.

—Si vous êtes assez bien portante pour braver le savant bavardage du salon de madame de Condorcet, vous vous trouverez mieux encore du plaisir d'entendre de la bonne musique, sans être obligée même d'en dire votre avis; car je m'engage à n'interrompre par aucune question la rêverie où vous paraissez vous complaire.

—Je ne demande pas mieux que d'en être distraite, je vous l'affirme; mais les brillants plaisirs du monde, loin d'avoir cette puissance, ajoutent à ma tristesse; vous savez toutes les raisons que j'ai de les fuir, n'insistez pas et laissez-moi leur préférer les plaisirs de l'intimité.

—Mais n'est-ce pas un plaisir intime, que d'être dans sa loge avec ses amis particuliers, surtout lorsque cette loge est, comme les premières du théâtre Feydeau, fermée de tous côtés?

—Excepté de celui par lequel on est vu de toute la salle. Les jours de concert, vous n'en pouvez disconvenir, ce sont les spectateurs qui deviennent le spectacle. Encore, si les plus belles femmes, celles qui visent le plus à l'effet, captivaient à elles seules la curiosité des spectateurs, on pourrait espérer rester inaperçue; mais les plus humbles ne sauraient échapper aux regards de la malveillance, et c'est l'encourager que de s'y exposer volontairement.

—Ainsi, vous refusez? dit M. de Savernon d'un ton amer; tout ce que j'imagine pour dissiper votre ennui vous paraît insipide; mes soins vous deviennent odieux. Chacune de vos actions, chacune de vos paroles, si nobles, si douces qu'elles soient, laissent percer l'antipathie que je vous inspire. Oh! je suis bien malheureux!

—Non, reprit Ellénore; mais vous êtes insensé, et je vous supplie de m'épargner dans votre accès. Songez que votre malheur est une injure, et que vous ne pouvez vous plaindre sans m'accuser et me désespérer.

A ces mots, accompagnés d'un sourire charmant, Ellénore prit la main d'Auguste et la serra cordialement. C'était plus et moins qu'il n'espérait; car dans cette caresse, dans cet accueil si tendre, il y avait plus d'amitié que d'amour.

—Pour vous prouver à quel point j'attache du prix à vos aimables prévenances, ajouta Ellénore, je vais disposer de cette loge, pour avoir le droit de vous en remercier; mais vous irez l'offrir de ce pas à votre jolie nièce, qui la parera bien mieux que moi; de cette façon, je vous devrai le plaisir de lui procurer une soirée amusante, et vous m'en sauverez une pénible.

M. de Savernon n'osa plus insister, il fit ce que désirait Ellénore, et la laissa se rendre chez la marquise de Condorcet, où elle devait rencontrer M. de Rheinfeld.