VIII
Le soir de la lecture arrivé, Ellénore s'y rendit avec la marquise de Condorcet. M. de Savernon vint de son côté, et il eût soin de se placer loin d'Ellénore; car, malgré la liberté qui s'appliquait alors aux moeurs les plus intimes, on n'en était pas encore venu à ce point de franchise galante qui ne laisse aucun doute sur les liaisons amoureuses et leur donne dans le monde un air de conjugalité qui les fait tolérer. On n'est sévère aujourd'hui que pour les plaisirs cachés. Le mystère ajoute tant de charme à l'amour qu'on ne médit plus de celui qui s'en passe; cependant la société est trop corrompue pour n'être pas prude; elle exige des sacrifices aux convenances, et permet qu'on offense les lois et la morale, pourvu qu'on respecte les usages et le bon goût.
Ellénore, placée près de madame Delmer, en face de la porte du salon, s'occupa tellement de regarder les personnes qui entraient, qu'elle n'entendit pas un mot de l'exposition de la pièce. Cependant le premier acte était lu, il fallait en dire son avis; son embarras était visible; M. de Boufflers s'en apercevant, dit à voix basse à madame Mansley:
—Répondez hardiment que c'est parfait; tous ces gens-là vous comprendront, et l'auteur vous croira.
Le conseil suivi, Ellénore retomba dans sa rêverie; elle en sortait brusquement chaque fois que la porte s'entrouvrait pour laisser entrer un auditeur en retard; elle s'attendait voir paraître M. de Rheinfeld d'un instant à l'autre.
La lecture entière s'accomplit sans lui. Et Ellénore, uniquement attachée à deviner la cause de son absence, répétait, à la fin de chacun des actes qu'elle n'avait point écoutés, la phrase dictée par M. de Boufflers, et dont l'effet, loin de s'affaiblir par la répétition, allait toujours en croissant.
—Si vous saviez combien votre suffrage m'enchante, s'écria le vicomte. Certes, je suis très-flatté de ceux de tous les gens d'esprit ici rassemblés; mais mon ouvrage serait détestable qu'ils l'auraient applaudi de même: vous seule auriez eu le courage de me dire la vérité, parce que vous écoutez et jugez avec conscience, et que vous ne craignez pas d'éclairer un ami, votre lumière dût-elle lui faire mal aux yeux.
On devine ce que souffrait Ellénore pendant cet éloge si peu mérité; ce fut pis encore lorsqu'on entendit une voix, qui fit la tressaillir, s'écrier:
—Eh! béni soit le bon génie qui fait de la mémoire de madame l'espoir et la consolation des malheureux qui n'ont pu venir assez tôt pour joindre leurs applaudissements à tous ceux que j'entends.
—Vraiment, vous arrivez à une belle heure, dit M. de Ségur en s'adressant à M. de Rheinfeld, qui sortait du boudoir de madame Delmer. Je reconnais bien là votre adresse à échapper aux corvées littéraires.
Adolphe s'excusa sur la longueur d'un dîner ministériel suivi de conférences politiques, et finit par ajouter:
—Mais je n'y perdrai rien, madame est trop bonne pour n'avoir pas pitié de moi, et elle a trop d'esprit pour n'être pas ravie de raconter le vôtre.
—Eh bien, je lui laisse le soin de le faire valoir, reprit le vicomte en s'éloignant pour répondre à tous les aimables menteurs qui venaient le complimenter.
Alors, feignant un très-vif intérêt pour l'auteur et son drame, Adolphe accabla Ellénore de questions sur la marche et les scènes principales de l'ouvrage, et découvrit bientôt qu'elle n'en savait pas un mot. Madame de Condorcet, qui vient se mêler à leur conversation, ne cessait de répéter:
—Mais où donc aviez-vous la tête, ma chère amie, pendant la lecture? Vous avez compris tout de travers. Serait-ce la présence de ce beau colonel, ou les tristes nouvelles qu'il nous apporte, qui vous ont captivée à ce point?
—Quelles nouvelles? demanda vivement Ellénore, empressée de changer le sujet de l'entretien.
—Il prétend que pendant que nous sommes ici à singer l'hôtel de
Rambouillet, on se bat sur le boulevart.
—Ah! mon Dieu! s'écria Ellénore avec un accent qui rappelait le temps de la Terreur.
—Tranquillisez-vous, dit M. de Rheinfeld, les combats ont cessé, grâce à une proclamation du général Augereau, qui engage ses soldats à ne pas sauter sur les petits collets noirs qu'ils rencontrent dans les rues; malgré cet avertissement, si vous avez, mesdames, quelque ami qui, par goût ou par opinion, ait adopté le costume des Chouans, l'habit gris orné d'un collet de velours noir, conseillez-lui de ne le porter que dans sa chambre; car la vue de ce charmant négligé met en fureur tous ceux qui ont fait la guerre de la Vendée; et comme ces braves enragés accusent le gouvernement de ne pas assez fusiller de bas Bretons, ils se font justice eux-mêmes. C'est ce qu'ils ont tenté aujourd'hui en s'amusant d'abord simplement à couper les collets noirs qui voulaient bien se laisser tailler en pièces; mais plusieurs s'étant révoltés contre cette plaisanterie militaire, il en est résulté des combats à outrance. La garde nationale, la police s'en sont mêlées, et l'on est en ce moment à la poursuite des malheureux Chouans réfugiés à Paris; pourtant ceux qui viennent ici pour échapper aux horreurs de la guerre civile devraient y être protégés; mais on prétend qu'ils conspirent. C'est le mot à la mode; et comme en France la mode a toujours raison, si folle qu'elle soit, loin de la contrarier, il faut se ranger pour la laisser passer.
A toute autre époque, une semblable nouvelle aurait jeté l'effroi parmi tous les invités d'un salon. Chacun n'aurait pensé qu'à se ménager une retraite sûre, à éviter les rues où l'on se battait, les gens qu'on poursuivait; mais depuis les atroces épreuves subies sous le règne de l'échafaud, on était difficile en terreur, et le meurtre de quelques inconnus n'avait plus la puissance d'interrompre les plaisirs d'une société bien choisie. Aussi, après quelques réflexions banales sur les troubles partiels qui sont la suite inévitable des grandes révolutions, les amis de madame Delmer revinrent-ils paisiblement à la causerie littéraire et coquette qui avait suivi la lecture du drame. On parla de sa première représentation, qui devait avoir lieu au théâtre de Louvois, où mademoiselle Raucourt avait rassemblé les débris de l'ancienne Comédie française. Saint-Phal, Naudet devaient remplir les premiers rôles, et l'auteur avait insisté pour qu'il lui fût permis d'en confier un petit à un jeune acteur comique dont il aimait l'esprit et la vivacité. Cet acteur, qui jouait la comédie pour apprendre à la faire, méditait déjà le succès de la Petite ville: c'était le joyeux Picard.
Après avoir employé tout son esprit à prédire à l'auteur un triomphe que l'on n'espérait pas, chacun se retira.
En rentrant chez elle, madame Mansley vit sa femme de chambre venir au-devant d'elle, l'oeil hagard, la pâleur sur le visage et les lèvres si tremblantes qu'il n'en pouvait sortir aucune parole.
—Oh! mon Dieu! qu'est-il arrivé? demanda Ellénore effrayée.
—Rien… rien, madame, répond mademoiselle Rosalie en faisant signe à sa maîtresse qu'elle ne peut parler devant le domestique qui l'accompagne.
Alors Ellénore envoie Germain se coucher et se dispose à passer par son salon pour entrer dans sa chambre, mais Rosalie l'arrête:
—Madame va peut-être me gronder, dit-elle, pourtant il n'y avait pas moyen de faire autrement, ils l'auraient tué le malheureux…
—Tué!… qui?
—Un pauvre jeune homme, poursuivi par les soldats de la caserne qui est dans la rue à côté. Ils l'avaient déjà criblé de coups de sabre, quand un portier, qui faisait mine de tomber sur lui avec les autres, et criait à toute force: «A la lanterne! le collet noir; mort aux chouans!» l'a poussé de force dans la maison qui fait le coin, a fermé vivement la porte cochère sur le nez des soldats, et a entraîné le jeune homme vers la grille qui donne de la cour de cette maison dans la nôtre. J'étais sur te pallier, m'apprêtant à descendre pour m'informer de la cause du bruit que j'entendais dans la rue; car les soldats poussaient des cris de rage qui retentissaient dans tout le quartier; j'avais laissé la porte de l'appartement entr'ouverte: un homme se précipite vers l'escalier, le monte quatre à quatre, se jette dans l'antichambre. Je cours après lui en criant au voleur. Il tombe à genoux; il me supplie de lui sauver la vie; il me montre sa tête toute sanglante; il me jure qu'il vous connaît, que son père est l'ami de M. de Savernon, que vous êtes trop bonne pour m'en vouloir de l'empêcher d'être massacré par des furieux. Enfin, que vous dirai-je, madame? La pitié me prend quand je vois le malheureux perdre connaissance; je ne pense plus qu'à arrêter le sang qui sort de sa blessure, qu'à le faire sortir de son évanouissement, et je lui faisais respirer de l'eau de Cologne, lorsque j'ai entendu une voiture s'arrêter. J'ai pensé que c'était madame, et j'ai tout laissé là pour venir la prévenir qu'il y avait dans son salon un pauvre garçon à moitié mort, et que je ne…
—Allons le secourir au plus vite, interrompit Ellénore en ouvrant précipitamment la porte du salon… Grand Dieu! comme il est pâle!… Ah! celui-là est dans un véritable danger, ajouta-t-elle en se rappelant la ruse de M. de Norbelle. Courez vite chercher un chirurgien…
Et, tout en s'exclamant ainsi, madame Mansley, à genoux, près du corps inanimé étendu sur le tapis, entourait de coussins la tête du blessé.
—Mais, madame, je vais réveiller toute la maison si je demande des secours à cette heure; on se doutera que le chouan s'est réfugié chez nous, et on viendra piller la maison sous prétexte de le trouver.
—Non, dites… que c'est… moi… oui, moi… qui me trouve mal… que je viens d'être frappée… d'un coup de sang… qu'il faut qu'on me saigne à l'instant même… Allez…
En ce moment le blessé se ranima, et fit un geste qui semblait vouloir empêcher Rosalie d'obéir; puis, joignant les mains en signe de prière, il articula avec peine quelques mots pour supplier sa protectrice de lui permettre de mourir sous son toit hospitalier, plutôt que d'être écharpé par les bourreaux armés qui l'avaient mis dans l'état où il se trouvait.
L'idée de livrer ce malheureux à une mort certaine, l'emporta sur toutes les considérations qui devaient décider Ellénore à refuser l'hospitalité à un Vendéen poursuivi: d'abord, parce qu'il était moins en sûreté chez une femme accusée de recevoir beaucoup de royalistes: et ensuite, par les inconvénients de la position d'Ellénore, qui pouvait rendre très-suspecte la présence d'un jeune révolté, caché chez elle. Mais la bonté, la noblesse qui la caractérisaient ne lui permirent pas d'hésiter un instant.
—Il a sans doute une mère, pensa-t-elle; je crois l'entendre me crier: Sauvez-le! Et frémissant à ce cri imaginaire, Ellénore n'écouta que son coeur; elle ordonna à mademoiselle Rosalie de céder sa chambre au blessé, de l'y établir dès qu'il pourrait s'y traîner, et de lui prodiguer tous les soins que la prudence rendrait possibles.
En attendant, elle souleva les cheveux sanglants de cette belle tête; rapprocha de son mieux les chairs séparées par la lame du sabre, posa dessus une compresse imbibée d'eau fraîche, déchira par bandes un mouchoir qu'elle avait sur elle, entoura le front pâle du blessé; puis apercevant une manche de son habit coupée en plusieurs endroits, elle parvint à la détacher avec l'aide de Rosalie, et elle ne put retenir un cri de pitié en voyant ce bras déchiré et sabré du haut en bas. Elle le pansa avec le même soin, et dit:
—Cela suffira, j'espère, pour lui faire attendre sans trop de souffrances le moment où le docteur Moreau pourra venir chez moi. Je vais m'établir malade, cela justifiera l'appel du docteur, et c'est vous Rosalie, qui serez chargée de faire faire ce qu'il ordonnera.
A ces mots Ellénore sentit une main brûlante se poser sur la sienne.
—O bonté céleste! dit le blessé en cherchant à se lever. Vous me rendez… la vie… madame, mais je ne doit pas vous punir de ce… bienfait. Dès que le jour paraîtra faites-moi porter… à l'hospice… Sinon, les misérables sont capables de venger leur férocité déçue… et je mourrais désespéré d'avoir compromis le salut d'un ange.
—Tranquillisez-vous répondit Ellénore, l'émeute est dissipée, et les précautions sont prises sans doute pour qu'elle ne recommence point. Le docteur Moreau est non-seulement un homme très-savant dans son art, mais un homme d'esprit et de bon conseil; il vous guérira d'abord, et vous indiquera ensuite le meilleur parti à prendre pour échapper à tous les dangers qui vous menacent. J'ai pour valet de chambre un brave garçon discret et dévoué, Rosalie va se mettre à vos ordres sans laisser soupçonner votre présence ici. Celle de Rosalie dans ma chambre nuit et jour sera motivée par la feinte maladie dont je ne guérirai, je vous le jure, que le jour où vous serez hors de tout danger.
Un regard mouillé des larmes de la reconnaissance répondit seul à cet ordre donné avec toute l'autorité d'une volonté généreuse.
—Il faut que vous sachiez… madame… de qui vous êtes… la providence… Je m'appelle Lucien de…
—Je ne veux pas savoir votre nom, interrompit vivement Ellénore; il se peut qu'on vienne m'interroger; on fait journellement des visites domiciliaires, et j'aurais peur de mal mentir en répondant que vous n'êtes pas chez moi. Voici votre gardien, ajouta-t-elle en voyant entrer Germain qu'amenait Rosalie, fiez-vous à lui.
En finissant ces mots, Ellénore se sauva dans sa chambre, autant pour éviter au blessé d'user du peu de forces qui lui restait en protestations de reconnaissance que pour échapper aux aveux que ce malheureux croyait devoir lui faire sur sa position et sur le danger qu'elle courait en lui donnant asile.