IX
Le lendemain, à sept heures du matin, Ellénore fut réveillée en sursaut par la voix d'un inconnu qui s'était cru autorisé, en qualité de commissaire de police de la section, à entrer en même temps que mademoiselle Rosalie dans la chambre de sa maîtresse, pour être plus sûr de la surprendre, elle et la personne suspecte qu'il cherchait.
—Pardon citoyenne, dit-il en soulevant son énorme casquette, mais le salut de la patrie passe avant tout, on te soupçonne d'avoir caché dans ta maison un scélérat de conspirateur. Nous venons la visiter du haut en bas, elle est cernée par un piquet de garde nationale, et je t'engage en ami à nous dire franchement où se tapit ce beau gibier, pour nous épargner la peine de tout bouleverser ici, et de t'arrêter toi-même pour t'apprendre à protéger les ennemis de la République.
Dès les premiers mots, prononcés d'un ton menaçant par le commissaire, Rosalie était sortie de la chambre en lançant un regard à sa maîtresse qui semblait dire: Faites-le causer le plus longtemps possible.
—En vérité, citoyen, vous m'avez causé une telle surprise… et je dormais si profondément quand vous êtes entré dans ma chambre, que j'ai à peine entendu ce que vous m'avez dit… on m'accuse… et de quoi! s'il vous plaît…
—De cacher ici le traître Drouet.
—Qui cela? le Drouet de Varennes?
—Oui. Celui qui, après nous avoir débarrassé du tyran a envie de le remplacer par son camarade Gracchus-Babeuf; mais le Directoire est là pour l'en empêcher.
—Moi… protéger ce monstre de Drouet, s'écria Ellénore; moi le soustraire au châtiment qui lui est dû! Ah! je vous jure bien sur tout ce qu'il y a de sacré sur la terre, que s'il était en mon pouvoir de vous le livrer… je n'hésiterais pas.
Ce serment fait avec tant de chaleur et de bonne foi, ébranla un instant la sévérité du commissaire.
—Si c'est ainsi reprit-il, tu ne dois pas craindre nos perquisitions. Fais-nous conduire par ta bonne dans tous les coins et recoins de ton appartement; car il faut que je fasse un rapport détaillé qui constate que je n'ai trouvé chez toi ni conspirateur, ni chouan.
Ellénore sonna Rosalie.
—C'est que ce Drouet est bien le plus rusé coquin… On ne sait comment il a pu réussir à s'échapper de la Conciergerie, et je ne me laisserai pas dindonner par lui comme ce bêta de geôlier qui…
—Rosalie vous allez conduire le citoyen dans toutes les chambres de cet… appartement dit madame Mansley avec une tranquillité assez naturelle qui naissait de l'idée que si le réfugié était le premier bourreau de la famille royale, elle le verrait arrêter sans regret.
—Quoi, madame, il faut que je mène le citoyen même dans la chambre de notre pauvre cuisinière qui est si malade? le médecin a pourtant bien recommandé qu'on la laissât en repos. Elle a eu la fièvre toute la nuit, j'en sais quelque chose, c'est moi qui l'ai veillée; elle vient de s'assoupir, si on la tourmente, Dieu sait ce qu'il adviendra.
—N'importe, obéissez au citoyen, reprit Ellénore en montrant le commissaire qui furetait partout, et qui regardait jusque dessous les meubles; pendant que vous ferez vos perquisitions, je passerai une robe pour vous laisser continuer dans cette chambre.
Dès qu'elle fut seule, Ellénore sentit son coeur se serrer en pensant que ce beau jeune homme qui lui avait inspiré une pitié si vive, pouvait être le fils du maître de poste de Sainte-Menehould. Cependant son costume de Vendéen lui semblait un déguisement mal choisi pour un terroriste, puisque tous deux étaient également pourchassés.
—Non, c'est un homme comme il faut, pensa-t-elle, je n'en puis douter au peu de mots qu'il m'a adressés, et si ce terrible commissaire ne le reconnaît pas pour l'infâme Drouet, il acceptera facilement le conte que Rosalie lui fera de la cuisinière malade.
Puis passant de cette supposition à une autre, elle perdit et retrouva vingt fois son inquiétude.
Enfin la grosse voix du commissaire retentit dans le salon. Ellénore alla tremblante au-devant de lui, préférant connaître tout de suite ce qu'elle avait à redouter.
—Le gaillard nous échappe encore, dit l'agent du Directoire; car, d'après nos renseignements, il est certain qu'il est entré ici un fuyard de je ne sais quel endroit, et tout porte à croire que c'est celui que nous cherchons; à moins que ce ne soit un de ces damnés de chouans dont nos soldats ont juré la mort. Mais comme nos sabreurs sont bien assez forts pour faire leurs affaires eux-mêmes, cela ne nous regarde pas. Par ainsi, ma petite citoyenne, nous allons nous retirer tout doucement, non pas pourtant sans prendre quelques précautions contre les ennemis de la République. Nous allons laisser deux de nos hommes ici; ils seront nourris et logés à la charge des locataires tant que durera l'état de surveillance. Que cela ne vous inquiète pas, ajouta-t-il en surprenant le geste d'effroi que ne put réprimer Rosalie: dès que nous aurons mis la main sur Drouet, nous vous débarrasserons de nos agents. Aussi bien la citoyenne n'a pas l'air de vouloir risquer la prison pour sauver ce gueux-là. Adieu donc, et vive la république!
—Vive la république! répéta Rosalie en conduisant le républicain jusque chez le portier, où il installa ses deux surveillants, après leur avoir enjoint de ne laisser entrer ni sortir aucun homme, sans l'avoir confronté avec le signalement qu'ils avaient dans leur poche.
—Par quel miracle a-t-il échappé à ce cerbère? demanda Ellénore à
Rosalie, dès qu'elle la revit.
—Ma foi, le bon Dieu m'a inspirée: quand j'ai vu que ce gros jacobin était bavard, j'ai pensé que j'aurais le temps d'aller coiffer notre pauvre garçon d'un bonnet à moi, de lui recommander de cacher son menton sous sa couverture, de faire comme s'il dormait, ou plutôt comme s'il était mort, le trouvant bien assez pâle pour jouer ce rôle-là. Puis, j'ai imaginé de le faire passer pour notre cuisinière. Puis suppliant le jacobin de ne pas effrayer la malade par sa grosse voix, je lui ai répété dix fois qu'il était trop ami du peuple pour n'avoir pas pitié des domestiques, surtout quand ils étaient mourants. Alors je suis entrée sur le bout des pieds dans ma chambre, j'y avais brûlé une grande quantité de sucre pour faire croire qu'elle était empestée, on ne s'y voyait qu'à travers un nuage; cela n'a pas engagé le commissaire à y rester longtemps, il s'est approché de la malade, a vu cette figure décolorée, a tâté le lit pour s'assurer qu'il n'y avait qu'une personne couchée dedans, et il est sorti en toussant de toute sa force, et en me disant d'ouvrir la fenêtre pour empêcher cette malheureuse cuisinière d'étouffer.
—Croyez-vous qu'il ait assez regardé cette figure, pour pouvoir la reconnaître s'il l'avait déjà vue?
—Je n'en doute pas; car mon bonnet lui allait fort bien, et ne cachait ni son front, ni ses yeux.
—C'est qu'en me laissant aller à cette bonne action, j'ai peur d'avoir sauvé un grand misérable.
—Se pourrait-il? grand Dieu! Non, je ne le croirai jamais… et ce qu'il m'a dit hier, après avoir aidé Germain à le faire monter le petit escalier qui mène à ma chambre, me donne trop bonne idée de lui. Savez-vous bien, madame, qu'il a offert à Germain tout ce qu'il avait d'argent dans sa bourse, en lui promettant bien plus encore, s'il voulait le transporter dans un fiacre à l'Hôtel-Dieu; et cela pour qu'on ne vous inquiétât pas à propos de lui, et comme Germain le refusait de manière à lui ôter tout espoir à cet égard, le malheureux s'écriait:
»—Mais songez donc que je perds votre maîtresse en l'exposant à la vengeance de ces furieux; que je suis le fils du marquis de la Menneraye, qui commande dans la Vendée; que sans être hors la loi même, mon nom est proscrit, et que soldats ou magistrats, tous ont le droit de me poursuivre, de me tuer. J'étais venu ici pour revoir ma mère, qu'ils gardent en otage dans une maison de santé. Je voulais l'embrasser avant qu'elle succombât à tous nos malheurs, mais le ciel ne l'a pas permis. Laissez-moi mourir, mes amis, mon existence ne vaut pas qu'on lui sacrifie sa tranquillité.
»Est-ce qu'un méchant parlerait ainsi, madame; non, les mauvais coeurs ne pensent qu'à eux, il se moquent bien des dangers qu'on peut courir en les sauvant. Ce jeune officier-là est un brave garçon, j'en mettrais ma main au feu, et je voudrais être aussi sûre qu'il ne sera pas fusillé par les patriotes comme je suis sûre qu'il mérite ce que nous faisons pour lui.
—Le marquis de la Menneraye? Êtes-vous certaine que ce soit bien ce nom-là? demanda Ellénore en réfléchissant.
—Oh! je me suis appliquée à le bien retenir. Il a dit: le marquis de la
Menneraye, et Germain l'a entendu comme moi.
—M. de Savernon le connaît, dit Ellénore en se parlant à elle-même. Ils se sont vus à Bruxelles… en émigration… Je puis lui confier ce qui m'arrive… il trouvera peut-être un moyen…
En ce moment on annonça le docteur Moreau; il venait rendre compte à madame Mansley de l'état du malade pour qui elle l'avait envoyé chercher.
—Il n'a rien de fracturé, dit-il, et j'espère le guérir sans avoir recours au talent d'un chirurgien; mais il s'obstine à se faire transporter dehors de chez vous, et je m'y oppose formellement. Je sais fort bien que s'il avait dépendu de moi de lui choisir un autre asile, il ne serait pas ici; mais puisque sa bonne étoile l'a conduit sous votre toit hospitalier, il faut qu'il en sorte sain et sauf. Il a un bras tailladé en sept endroits. Ce n'est rien; il le portera longtemps en écharpe, voilà tout. Les blessures de sa tête sont plus graves… et demandent de grands soins.
—Il faut les lui donner, docteur, dit Ellénore, et nous entendre sur le prétexte qui doit vous attirer ici tous les jours. J'ai fort à propos un commencement de rhume, dont vous pouvez faire facilement une espèce de fluxion de poitrine.
—Sans doute, mais ce serait vous rendre prisonnière aussi, et je préfère avoir recours à un de mes clients, qui m'a déjà servi dans une occasion semblable; car en qualité de Breton, je suis accablé de requêtes de la part de mes pauvres compatriotes; ceux qui sont pris les armes à la main et qui éternisent une guerre civile inutile, je ne puis rien pour eux; mais pour les malheureux enfants qu'ils entraînent dans leur folie, sans les consulter; qu'ils font tuer pour le soutien d'une cause perdue, pour un culte abandonné, dont les dieux sont en fuite et que ces jeunes gens n'ont pas connus; pour les victimes de cette démence politique, je combats de toutes mes forces, et je vous engage à faire comme moi, à solliciter vos amis patriotes en faveur de ce jeune chouan, dont la conversion ne vous sera pas difficile, car sa reconnaissance me paraît trop vive pour vous rien refuser.
—J'ai peur de le dénoncer en voulant le servir.
—Aussi faut-il le faire sortir de France sous un faux nom; j'ai pour ami un certain gentilhomme Allemand, né de Français réfugiés en Bavière depuis les guerres de religion; il vient de se reconstituer Français; et cet acte flatteur pour un pays désolé par l'émigration le met fort en crédit; je vais le consulter sur les moyens d'obtenir un passe-port à un de mes malades, nommé Durand. Je lui laisserai entendre qu'il y va de la vie pour ce pauvre jeune homme, et je suis sûr de son zèle à nous seconder dans cette charitable intrigue, surtout s'il sait que vous vous y intéressez.
—Moi?… Ah! par grâce, docteur, faites que je ne sois pas compromise dans cette affaire, c'est le seul prix que j'attache à mon dévouement pour cet inconnu; ne me nommez pas à votre ami.
—Tant pis. Je vous obéirai, mais c'est dommage; car Adolphe de Rheinfeld aurait trouvé encore plus de plaisir à sauver votre protégé que le mien.