X

Après le départ du docteur Moreau, Ellénore resta longtemps immobile, sous l'impression que ce nom d'Adolphe de Rheinfeld venait de lui produire. Justement effrayée du trouble où ce nom la jetait, elle se révolta contre l'ascendant de ce pouvoir occulte, inexplicable, que rien ne motivait, n'autorisait, et dont elle pensait qu'une volonté ferme devait triompher.

Alors, cherchant à se prouver à elle-même toutes les raisons qu'elle avait de se rassurer sur la crainte d'une préférence impossible, elle se disait:

—D'où vient que son nom m'agite? sa personne est-elle donc si séduisante, ou mon aveuglement si complet? Non, je suis sans illusions sur son compte. Ses grands cheveux trop blonds, ses bésicles inamovibles qui devraient m'empêcher de jamais surprendre un de ses regards, ce sourire sardonique, ce calme dédaigneux qu'il oppose à toutes les opinions qui ne sont pas les siennes; sa tenue nonchalante, ses habitudes; enfin, tout en lui me déplaît, et l'attrait d'un esprit supérieur ne saurait l'emporter sur tant de causes d'antipathie.

Malgré cette conclusion rassurante, Ellénore sentit qu'il fallait mettre entre elle et M. de Rheinfeld un de ces obstacles infranchissables, qui rendent tout rapprochement impossible. Elle médita plusieurs de ces injures que l'amour-propre ne pardonne jamais, et s'arrêta à celle qui lui parut devoir le mieux provoquer la colère la plus implacable, c'est-à-dire celle d'un auteur.

Adolphe venait de publier une seconde brochure politique qui alimentait toutes les conversations. C'était une prophétie sur les réactions qui sont les conséquences de tous les partis extrêmes. Il y prouvait que la révolution de France, faite contre les priviléges, et ayant dépassé son but en atteignant les propriétés, risquait de voir revenir les abus qu'elle avait détruits, en punition des droits qu'elle avait usurpés.

Cette vérité politique, attaquée par tous les gens qui en étaient le mieux convaincus, précédait dans l'ouvrage une sortie contre les journaux qui devait attirer à l'auteur un grand nombre d'ennemis.

On reproche à la presse quotidienne de notre temps ses indiscrétions, son caquetage. Elle s'est pourtant fort améliorée, à en juger par ce passage d'un livre d'un grand publiciste de 1797.

«La puissance des journaux s'est élevée comme par magie, au milieu d'un écroulement universel. Elle donne de l'audace aux plus lâches et de la crainte aux plus courageux. L'innocence n'en garantit pas, le mépris ne peut la repousser: destructive de toute estime et profanatrice de toute gloire, elle défigure le passé, elle devance l'avenir pour le défigurer de même; et, grâce à ses efforts et à ses succès, après une révolution de sept années, il ne reste, dans une nation de 25 millions d'hommes, pas un nom sans tache, pas une action qui n'ait été calomniée, pas un souvenir pur, pas une vérité rassurante, pas un principe consolateur.»

Ce n'était pas sur la ressemblance de ce tableau qu'Ellénore pouvait asseoir sa critique; elle chercha ligne par ligne celles qui présentaient un côté faible ou une idée facile à interpréter, et elle tomba sur celle-ci:

«On n'est obligé de dire la vérité qu'à celui qui a le droit de la savoir.»

—Voilà un précepte commode, pensa Ellénore, et que je m'engage à faire valoir de mon mieux.

En effet, se trouvant le lendemain chez madame Delmer en présence de plusieurs amis de M. de Rheinfeld, elle prouva avec toute l'éloquence de l'indignation qu'une semblable maxime érigeait la mauvaise foi en principe; que tout homme devenant ainsi juge du droit qu'un autre a de savoir la vérité, lui mentira sans scrupule. Comme si l'on pouvait composer avec une vertu et l'altérer selon ses préventions!

L'arrivée de l'auteur n'interrompit point la discussion sur l'ouvrage; seulement, plusieurs des personnes qui approuvaient tout bas la critique de madame Mansley la critiquèrent tout haut, ce qui redoubla le zèle d'Ellénore à soutenir son opinion sur l'inviolabilité de la vérité.

—Mais défendez-vous donc, dit madame Delmer à Adolphe; vous comptez peut-être sur tout ce qu'il y a dans votre brochure d'idées fortes et profondes, exprimées dans un style brillant, pour vous mettre à l'abri de tout reproche? Détrompez-vous. Nous vous accusons de certaines réserves propices au mensonge, dignes d'un jésuite politique.

—Que d'honneur! s'écria M. de Rheinfeld. Vous voulez bien m'attaquer? c'est prouver que vous m'avez lu, mesdames, et je ne saurais trop payer cette faveur insigne.

—On ne peut mieux éviter le combat contre de faibles adversaires. Chez vous, le dédain tourne en galanterie.

—Ah! c'est me faire injure, et, puisque vous le voulez, je vais m'armer de toutes pièces pour répondre à vos critiques.

Alors la discussion s'engagea d'une manière très-sérieuse entre Ellénore et Adolphe, car il devina que c'était la flatter que de paraître blessé des coups qu'elle portait à son amour-propre. Comme on exagère toujours ce que l'on feint, il montra tant de ressentiment, il s'exprima avec tant d'amertume, que madame Mansley crut avoir atteint le but qu'elle se proposait.

—Enfin, pensa-t-elle, j'ai trouvé le chemin de sa haine; l'auteur me sauvera de l'homme aimable, et voici probablement la dernière fois que nous causerons ensemble. Tant mieux, car il me ferait contracter l'habitude de dire des choses désagréables. Je ne sais à quoi attribuer le besoin que j'éprouve de le contrarier; mais quand il est là, je cède à une colère sans sujet qui m'emporte, malgré moi, à des discussions ridicules. Celle-ci lui laissera, j'espère, une trop mauvaise opinion de mon humeur querelleuse pour qu'il s'expose encore à la braver.

Cette petite scène, que toute la politesse des acteurs et des spectateurs avait eu peine à maintenir dans les bornes d'une querelle ordinaire, plongea l'âme d'Ellénore dans une satisfaction d'elle-même, qui lui fit une complète illusion.

Elle rentra chez elle, comme dans un port assuré contre toutes les tempêtes; la certitude qu'Adolphe n'oserait s'y présenter, et que s'il en avait jamais conçu l'envie, ce qu'ils venaient de se dire mutuellement la lui ferait perdre pour toujours, inspira à Ellénore une sécurité qu'elle crut inaltérable.

Décidée à ne s'occuper que du malheureux qu'elle avait recueilli, elle le confia aux soins de M. de Savernon; puis elle pensa à implorer les amis républicains, dont elle avait déjà mis l'obligeance à l'épreuve, pour obtenir les moyens de faire sortir de France M. de la Menneraye; car malgré les hymnes patriotiques, malgré les odes du champ de Mars, où l'on célébrait, chaque décade, le bonheur et la prospérité de la France, malgré le bien-être qu'on éprouvait depuis la chute du formidable comité de salut public, c'était encore une fort triste époque que celle où tant d'héritiers de nobles familles sollicitaient l'exil comme une faveur!

M. de Savernon connaissait le père du jeune Lucien; il approuva tout ce que la générosité de madame Mansley lui avait inspiré pour le pauvre blessé; mais ce malheureux était beau, brave, spirituel, et M. de Savernon approuvait encore plus vivement les démarches qu'Ellénore allait tenter pour l'éloigner de Paris.

Elle s'apprêtait à se rendre chez l'ex-abbé Siéyès, lorsqu'on lui remit une grande enveloppe cachetée; elle ouvre, et voit les lettres imprimées de: République française, en tête d'un passe-port revêtu de la signature de toutes les autorités du jour, portant le nom du citoyen Nicolas Durand, horloger, né à Genève, et retournant dans sa famille.

A la vue du passe-port qui assurait le salut de son protégé, Ellénore ne put contenir un cri de joie, et céda sans réflexion au désir d'aller montrer au blessé le baume municipal qui devait lui rendre la vie. Son domestique l'arrêta en disant:

—Madame oublie ce papier qui est tombé de l'enveloppe lorsqu'elle l'a ouverte.

Ellénore prend la petite feuille volante que lui présente Germain, et lit ce peu de mots:

«N'est-ce pas là ce que vous désiriez, madame?»

Comme l'écriture lui est inconnue, elle rappelle Germain.

—Qui vous a remis ce paquet?

—C'est le portier, madame.

—Allez lui demander qui le lui a donné.

—Il n'en sait rien, madame, car je l'ai questionné pour savoir si l'on attendait en bas la réponse; il m'a dit que cette lettre venait d'être posée sur sa table par un grand monsieur qui n'a pas même demandé si madame y était, mais qui a bien recommandé de lui remettre tout de suite ce paquet.

—C'est sans doute un des amis qui viennent souvent ici, et qu'il n'aura pas reconnu? demanda madame Mansley d'une voix troublée.

—Oh! non, madame, car j'étais à la fenêtre de la salle à manger quand ce monsieur est entré sous la porte cochère, et je suis bien sûre de ne l'avoir jamais vu ici. Avec ses grands cheveux blonds et ses bésicles, il me serait resté dans la mémoire.

—Il suffit, dit Ellénore; et, dès que Germain fut sorti, elle se laissa tomber dans un fauteuil, accablée sous le poids de tant de sensations contraires, de soupçons à la fois si doux et si effrayants, qu'elle avait peine à se soutenir.

Les vives émotions bonnes ou cruelles, ont le pouvoir de suspendre la pensée, de remplacer les craintes les mieux fondées par un vague, où l'espoir se fait jour comme un rayon du soleil à travers les nuages, et cette impression indéfinissable, Ellénore s'y abandonna comme à un rêve dont le réveil lui serait pénible.

M. de Savernon la surprit dans cet assoupissement moral. En la voyant tressaillir au son de sa voix, et le regarder d'un air égaré, il s'écria, avec l'accent de la terreur:

—Grand Dieu! vous êtes dénoncée? La Menneraye est arrêté? Nous sommes perdus?… Ah! je l'avais trop prévu, cet affreux malheur!…

Et M. de Savernon continuait de déclamer contre l'imprudence charitable d'Ellénore, contre la tyrannie des républicains, sans écouter ce qu'elle lui disait pour le sortir d'erreur; mais, en croyant mieux l'état de stupeur où il l'avait trouvée que tout ce qu'elle pouvait tenter pour le rassurer, M. de Savernon persistait dans son désespoir. Enfin, madame Mansley, lui mettant le passe-port sous les yeux, lui commanda d'un ton si impérieux de le lire, qu'il obéit.

Alors, sa fureur se changea en un délire de joie. Il se jeta aux pieds de celle qu'il appelait la providence des proscrits, et lui prodigua toutes les adorations de la reconnaissance.

Embarrassée de recevoir tant de bénédictions pour un bienfait qui n'était pas son ouvrage, Ellénore avoua sans détour comment lui était parvenu ce passe-port sauveur.

—C'est probablement un ami de la Menneraye, que dis-je? de Nicolas Durand, car il ne faut plus maintenant lui donner d'autre nom, qui, sachant par lui l'asile qu'il vous devait, se sera compromis pour lui faire avoir ce moyen de fuir, et de ne pas vous exposer plus longtemps aux recherches de la police républicaine. C'est qu'elle a des manières très-expéditives, ajouta M. de Savernon en se levant pour aller instruire le jeune blessé de ce qui lui arrivait d'heureux.

Il est permis de cacher aux autres ce qu'on ne s'avoue pas à soi-même. Ellénore cherchait de si bonne foi les raisons qui devaient lui faire douter de la part qu'avait M. de Rheinfeld dans cette affaire, qu'elle adopta, sans hésiter, la supposition de M. de Savernon, et l'affermit dans sa croyance. Mais lorsque rendue par la solitude à ses réflexions, elle tenta d'essayer sur son esprit les mêmes raisonnements qui venaient de lui réussir sur celui d'un autre, elle sentit régner au fond de son âme une conviction invincible, elle ne pensa plus qu'à la difficulté de rester froide sans paraître ingrate, ou d'exprimer sa reconnaissance sans trahir trop de sensibilité. La crainte de tomber dans ce dernier tort l'emporta.

—Décidément, j'aime mieux passer pour ingrate, pensa-t-elle; il m'en détestera un peu plus, et je ne sais quoi m'avertit que sa haine vaut mieux que son amour.