XI
A vingt ans, être sauvé par une jolie femme, lui devoir la vie, la liberté, et n'en pas devenir amoureux, ce serait un miracle de raison et de froideur auquel personne ne voudrait croire. Aussi trouvera-t-on fort simple que Lucien de la Menneraye reçut le passe-port qui assurait sa fuite sans témoigner la moindre joie. Il affecta même de souffrir tellement de ses blessures, qu'on ne pourrait sans cruauté l'engager à braver les fatigues d'une longue route avant d'avoir repris des forces. En vain M. de Savernon insista pour vaincre une résistance dont il devinait trop bien le motif, Lucien répondait à tout que, mourir pour mourir, il aimait mieux que ce fût sous les yeux de celle à qui sa vie appartenait.
—Je crois que vous seule pouvez lui faire entendre raison, dit M. de Savernon à Ellénore, car le docteur y a déjà perdu son éloquence, et cependant nous jugeons tous deux qu'il y aurait danger pour votre liberté, et même un peu d'inconvenance à garder ce jeune homme plus longtemps chez vous.
—Si c'est votre avis, dit Ellénore, et celui du docteur je m'y conformerai, malgré ma répugnance à congédier un malheureux dont les blessures sont à peine fermées. Allez lui demander s'il peut me recevoir.
—Ne vaudrait-il pas mieux lui écrire?
—Non, vraiment; ce que je vais lui dire est fort peu agréable, et doit être adouci par un ton affectueux. D'ailleurs, je tiens à lui prouver la vérité: c'est qu'en le déterminant à profiter sans délai du passe-port qui doit le mettre à l'abri de toutes poursuites, je pense bien plus à son intérêt qu'au mien.
Un quart d'heure après cet entretien, Ellénore entrait dans la petite chambre où elle avait recueilli le jeune Vendéen.
On aurait entendu les battements du coeur de Lucien lorsque sa porte s'entr'ouvrit et qu'une voix douce dit:
—Peut-on entrer?
Il ne répondit qu'en se jetant aux genoux de sa bienfaitrice.
—Ne parlons point de reconnaissance, s'empressa de dire madame Mansley, en faisant signe à M. de la Menneraye de s'asseoir sur l'une des deux chaises de paille qui, avec un lit, une commode et une table à ouvrage, composaient tout le mobilier de cette chambre.
»Dans ce temps de révolution, continua-t-elle, on peut facilement s'acquitter du service qu'on reçoit; le proscrit de la veille devient souvent le roi du lendemain, et la gratitude est une monnaie courante. Dieu sait si vous ne me sauverez pas avant peu de la fureur d'un parti quelconque.
—Ah! que je le voudrais! s'écria Lucien avec un enthousiasme qui fit sourire Ellénore.
—Eh bien, puisque vous êtes décidé à tant faire pour moi, dit-elle, commencez par m'ôter toute inquiétude sur vous.
—Mais sous quel abri, dans quel temple puis-je être mieux protégé qu'ici?
—Le temple est modeste, vous en conviendrez, reprit Ellénore en montrant l'espèce de soupente où ils se trouvaient; mais si misérable que soit ce pauvre asile, vous ne pouvez l'habiter plus longtemps sans risquer de le voir découvert.
—Mais je serai resté un jour de plus, là, près de vous, entendant tous les bruits de votre appartement, la sonnette qui annonce votre réveil, le glissement des anneaux de vos rideaux lorsque votre belle main les ouvre, les aboiements de cette jolie levrette, qui m'avertissent du degré de votre affection pour les gens qu'on annonce. Enfin, je vous entendrai vivre, et ce bonheur me suffira; il vaut bien…
—Tout cela est fort galant, interrompit Ellénore en affectant de plaisanter sur ce que Lucien déclarait très-sérieusement; mais puisque vous m'y contraignez, je vais vous parler au nom de ma sûreté. D'après l'avis que je viens de recevoir, vous ne pouvez rester caché ici sans la compromettre.
—Je pars à l'instant même, répond Lucien. Dieu me garde d'exposer au moindre péril l'ange qui m'a sauvé la vie! Je pars… mais non pas sans lui jurer que, quel que soit le lieu, quelle que soit la situation où je me trouve, fût-ce au bout du monde, dans huit jours comme dans vingt ans, un signe ou un mot d'elle disposera de moi, me ramènera à ses pieds pour y obéir à ses ordres, pour y servir ses projets, et sacrifier, s'il le faut, mon existence entière à ses moindres caprices.
—Songez, dit Ellénore, avec un ton presque solennel, que du fond de cette petite chambre, Dieu entend votre serment et que je l'accepte, comme une consolation réservée à mes chagrins à venir. Soyez sage, ne vous battez plus que pour votre pays, et consacrez-lui cette bravoure qui vous répond d'un beau grade dans ses armées, et d'une bonne part dans sa gloire. Dégoûtez votre père des triomphes de la guerre civile, de ces triomphes suivis de larmes, de remords, et revenez bientôt rapporter ici quelques-uns des drapeaux que le vainqueur de l'Italie y envoie si souvent. J'ai beau n'être pas née en France, elle est ma patrie adoptive, et je me sens une grande prédilection pour tous ceux qui se consacrent à sa prospérité.
—Ce mot décide de ma destinée; adieu, madame, vous apprendrez bientôt tout ce que peut le despotisme d'un ange.
Madame Mansley essaya ce despotisme sur Lucien, en lui ordonnant d'attendre la nuit pour sortir de sa maison, et pour aller chercher le mauvais cabriolet qui le conduirait hors des barrières de Paris; il devait ensuite continuer sa route à pied, ou dans quelque charrette s'en retournant à vide, selon que ses forces de convalescent lui permettraient de braver la fatigue; mais c'était la manière de voyager la moins compromettante et qui semblait la plus agréable à un malheureux reclus.
Dix jours après ce départ, madame Mansley reçut un billet, daté de
Wurtemberg, écrit sur du papier d'office, et contenant ces trois mots:
«Grâce à vous.»
Elle en conclut que M. de la Menneraye était en sûreté, et elle ne s'en occupa plus.
Espérant oublier de même celui qui l'avait si bien secondée dans cette bonne action, elle se tint éloignée des amies chez lesquelles elle rencontrait habituellement M. de Rheinfeld; mais on aimait trop à la voir, à l'entendre, pour supporter patiemment son absence. La marquise de Condorcet, madame Talma, madame Delmer vinrent tour à tour l'accabler d'invitations. Il fallut bien se rendre à quelques-unes, sous peine de laisser deviner le motif qui les lui faisait redouter.
—Je viens vous enlever de force, dit un matin madame Delmer à Ellénore. Garat dîne chez moi avec madame de Valbonne; ils nous chanteront ce soir le beau duo d'Armide, et quelques morceaux italiens, cela nous délassera de nos conversations politiques, qui dégénèrent trop souvent en querelles. On laissera en repos le nouvel ouvrage de madame de Staël, dont les critiques amères commencent à me fatiguer.
—Quoi! dit Ellénore, ce livre sur l'Influence des passions, qui, selon l'avis de M. de Talleyrand, serait bien plus amusant si, au lieu d'analyser les nôtres, l'auteur avait raconté les siennes?
—Oui, c'est ainsi qu'en parle un ami de l'auteur, celui qui lui doit d'être aujourd'hui ministre. Jugez de ce qu'en disent les indifférents! Heureusement tous ces bons mots, plus ou moins perfides, n'empêchent pas madame de Staël d'être la femme la meilleure et la plus spirituelle du siècle.
—Vous n'aurez donc chez vous que des amateurs de musique? demanda madame Mansley avant de s'engager.
—Je l'espère, car j'ai supplié mes charmants bavards de ne pas venir.
—Ils aiment un peu à vous contrarier, et vous êtes si bonne, qu'ils n'ont pas à craindre votre colère.
—Vous vous trompez, je suis sans pitié pour ces beaux parleurs qui, n'aimant pas la musique, empêchent les amateurs d'en jouir; pour ces grandes coquettes de salon, qui ont si peur de manquer leur entrée (comme on dit en style de coulisse), qu'elles ont soin d'arriver au beau milieu du morceau le plus important, et de déranger vingt personnes avant de parvenir à la place qu'un homme poli leur cède, ce qui met au supplice les chanteurs et la maîtresse de la maison. Je trouve fort simple qu'on ne soit pas sensible à la musique; mais pourquoi afficher les goûts qu'on n'a point? pourquoi s'obstiner à venir s'ennuyer de ce qui ravit les mélomanes, ou refroidir par une admiration feinte les élans d'un enthousiasme vrai? Dans l'espoir d'éviter cet inconvénient, j'ai divisé ma société: mes discuteurs, mes Célimènes, mes incroyables ont leur jour; mes amateurs, mes artistes en ont un autre; mes poëtes, mes auteurs sont de chaque réunion, car pour ceux-là tout est profit: la beauté, les travers, les talents, les ridicules leur fournissent également des images et des idées.
—Ainsi, vous me rangez parmi vos amateurs; j'en suis très-flattée, et je vous promets d'arriver si discrètement que Garat lui-même ne saura pas que je suis là pour l'applaudir, répondit Ellénore, rassurée sur la crainte de rencontrer ce jour-là M. de Rheinfeld chez madame Delmer, tant il lui semblait qu'il devait être compris parmi les discuteurs.
Elle s'abusait; ce fut la première personne qu'elle aperçut en entrant dans le salon de musique: il était debout derrière le piano, appuyé sur une des consoles qui séparaient les fenêtres, et placé tellement en face de la porte du salon, qu'on ne pouvait y entrer sans être aperçu de lui.
Ellénore se sentit rougir à son aspect; et dans le dépit de ne pouvoir surmonter son émotion, elle résolut de détourner si bien ses regards de l'endroit où se trouvait Adolphe, qu'elle ne pût jamais rencontrer les siens.
Dans l'intervalle de la première partie du concert à la seconde, tous les hommes de sa connaissance vinrent la saluer, excepté M. de Rheinfeld. Pourtant il s'approcha de la belle Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui était à si peu de distance d'Ellénore que leur conversation lui parvenait.
—En vérité, vous m'édifiez par la manière dont vous écoutez la musique, disait madame Regnault, je croyais que vous ne l'aimiez pas?
—Qu'importe? si j'aime les personnes qui l'aiment, répondait Adolphe. Et puis ne doit-on pas savoir gré à un chanteur tel que Garat d'exprimer les sentiments qu'on éprouve? Il y a dans cette manière de faire parvenir les aveux qu'on n'oserait hasarder, quelque chose de ravissant.
—Eh! comment voulez-vous qu'on devine votre passion dans les reproches amoureux dont Armide accable l'insensible Renaud?
—Tout ce qui parle amour est mon complice, madame, reprit M. de
Rheinfeld avec un sourire ironique.
Alors M. de Chauvelin venant se mêler à la conversation, elle se continua tout en moquerie sur l'effet de grandes passions. Mais, du milieu de ce feu roulant de plaisanteries, il s'échappa quelques mots dits sérieusement, et qui, sortis du coeur d'Adolphe, vinrent retentir à celui d'Ellénore.
Pourtant, de son côté, elle paraissait entièrement captivée par les hommages que lui rendaient plusieurs des gens célèbres qui faisaient les plaisirs et la gloire du salon de madame Delmer. Chénier, Lemercier, Ducis, Isabey, Garat, Chérubini, Andrieux, Legouvé, Gérard, Méhul, Alexandre Duval, le joyeux Picard, le malin Hoffman, Longchamps, l'auteur de Ma tante Aurore, l'aimable Dupaty, l'élégant Forbin, les deux Ségur, le chevalier de Boufflers, le comte de Lauraguais, et ce groupe de jeunes officiers montés depuis aux grades de généraux, de maréchaux, de princes, tous s'empressaient d'obtenir un mot, un sourire d'Ellénore.
Ce soir-là, un sentiment involontaire la portait à répondre avec une sorte de coquetterie aux charmantes flatteries qu'on lui adressait: elle espérait sans doute en voir prendre un peu d'humeur à la seule personne qui affectait de ne lui point parler. Mais ayant jeté à la dérobée un regard sur M. de Rheinfeld, elle fut frappée de la douce joie qui animait sa physionomie; feignant d'écouter la conversation de ses voisins, y mêlant de temps en temps un mot inutile, il contemplait avec ravissement tout ce que faisait Ellénore pour lui déplaire.
Il fut tiré de cette contemplation par de méchants propos que deux femmes, placées devant lui, se disaient à l'oreille, mais à si haute voix, qu'on ne pouvait s'abuser sur leur désir de les faire entendre. Ils portaient particulièrement sur la facilité de madame Delmer à recevoir de certaines personnes qui n'étaient point faites, à ce qu'elles prétendaient, pour se trouver en bonne compagnie.
—Grâce au ciel! disait l'une, nous ne sommes plus sous le règne de cette égalité féroce qui mettait au même rang l'assassin et la victime, le brave et le poltron, l'inepte et le savant, l'honnête femme et la prostituée. La société se reconstruit et tout nous fait présager le retour de nos anciens usages. Aussi est-il de notre devoir de nous opposer vivement à ce qui entraverait ce retour aux vieilles convenances.
—Sans doute, répondait l'autre, et le code du monde n'était pas assez rigide pour qu'on ne soit pas très-heureux d'y revenir. Il était même fort indulgent pour la galanterie, et pourvu qu'on eût un certain rang… et d'excellentes manières…
—On fermait les yeux sur tout le reste, interrompit l'autre… Mais souffrir que des créatures sans nom, ayant pour toute recommandation une ou deux aventures scandaleuses, viennent s'asseoir à côté de vous dans un salon, et y attirer tous les hommes que l'espoir d'un succès facile rend si sémillants; vous obliger à être spectateur du prologue de leurs intrigues futures; c'est ce qu'on ne saurait tolérer, ajouta-t-elle en montrant par un geste madame Mansley.
A ces mots dits avec le dédain le plus insolent, M. de Rheinfeld se sentit rougir de colère. Entendre insulter Ellénore, sans pouvoir la défendre, le livrait à un supplice au-dessus de ses forces; et pourtant comment oser prendre son parti contre des femmes qu'il connaissait à peine, et dont rien ne l'autorisait à interrompre les confidences? Malheureusement pour elles, un de ces nouveaux enrichis qui se faufilaient alors dans le monde élégant, avides d'en apprendre les usages, et de savoir les noms des personnages les plus marquants, vint demander à M. de Rheinfeld s'il connaissait les deux femmes qui étaient devant lui.
—Fort peu, répondit-il, on les dit méchantes et plus que légères; moi je les crois simplement égarées. Elles ont pris l'offensive pour la défensive, voilà tout.
Alors, certain de sa vengeance dont l'effet se lisait sur le visage crispé de ces dames, il s'éloigna d'elles et se rapprocha d'Ellénore, décidé à lui parler, et se flattant d'en être accueillis comme si madame Mansley avait pu deviner le tort qu'il venait de se donner pour elle.
—Oh! mon Dieu! se disait Ellénore, à chaque pas que faisait M. de Rheinfeld pour arriver près d'elle, ne permettez pas qu'il voie mon trouble; ou plutôt armez-moi contre cet ascendant inexplicable; donnez-moi l'amertume de l'ironie, la mauvaise grâce du dédain, l'apparence de la profonde ingratitude; enfin, tout ce qui sépare irrévocablement une âme sensible d'un coeur sec, un esprit supérieur de la sottise vulgaire!
Le ciel, touché, probablement, par la nouveauté de cette prière, l'exauça en partie, et peu s'en fallut qu'Adolphe ne fût découragé par l'air glacial de madame Mansley, par le soin qu'elle prenait de répondre au voisin qui ne lui parlait pas, et cela uniquement pour ôter à M. de Rheinfeld le désir de l'interrompre; mais l'affectation des sentiments contraires à ceux qu'on éprouve réussit mal aux personnes d'une nature franche. Là où l'on devine un effort, on recherche une cause, et toutes les ruses de l'esprit ne parviennent pas à dissimuler le sentiment qui bouleverse un pauvre coeur.
Cédant moins à une présomption ridicule qu'à un soupçon flatteur, à une sympathie entraînante, Adolphe, pressentant qu'Ellénore répondrait à peine aux mots insignifiants qu'on adresse ordinairement dans le monde aux femmes avec lesquelles on n'a que des rapports de politesse, se pencha vers elle, et lui dit sans préambule:
—Pourquoi vous faire moins gracieuse et moins bonne que vous ne l'êtes?
Cette attaque imprévue déconcertait tous les plans d'Ellénore. Furieuse de répondre à sa pensée, lorsqu'elle s'efforçait si bien de la cacher, elle feignit de paraître surprise de l'espèce de familiarité que M. de Rheinfeld hasardait en entrant ainsi en conversation avec elle.
—Je ne vous comprends pas, dit Ellénore d'un ton sévère.
—Tant mieux, reprit Adolphe; cela m'autorise à m'expliquer, et j'ai tant de choses à vous dire!
—Pardon; un concert exige le silence, et nous ne sommes ici que pour écouter… de bonne musique.
—Vous, peut-être, madame; mais moi, je n'y suis venu que pour voir…
—Eh bien, n'empêchez pas les autres d'entendre, interrompit Ellénore, en souriant malgré elle, comme pour adoucir la rigueur de cet ordre.
—Je me tais… aussi bien, vous savez mieux que moi ce que je pense, ce que j'éprouve, autrement seriez-vous si sévère, si malveillante pour moi. Ah! me punir ainsi, il faut que vous connaissiez mon crime.
—Est-ce que Garat ne va pas chanter son air basque? s'empressa de demander Ellénore à madame Delmer qui passait près d'elle.
—Si, vraiment, il finira par un Soir de cet automne. Mais nous voulons qu'il nous dise avant sa dernière romance:
Je t'aime tant, je t'aime tant,
Je ne puis assez te le dire.
—Ah! oui, s'écria M. de Rheinfeld, qu'il chante celle-là, je l'applaudirai de tout mon coeur; et vous madame? ajouta-t-il d'une voix émue en s'adressant à Ellénore.
—J'aime peu ces sortes de fadeurs, répondit-elle avec dédain; mais le talent de Garat fait passer bien des choses.
—A quoi bon feindre pour si mal tromper? Convenez-en, madame, le talent de Garat et toutes les richesses d'harmonie qu'on prodigue ici, ne nous occupent guère en ce moment; il y va d'un plus grand intérêt pour vous et pour moi.
A ces mots, Ellénore fit un geste d'impatience.
—Calmez-vous, ajouta Adolphe, et ne laissez pas deviner ce que je vous dis par votre peu de complaisance à l'écouter. Comptez sur mon honneur, sur ma prudence, sur ma crainte de vous compromettre en rien. Mais puisque vous me réduisez à des tête-à-tête de ce genre, qu'il me faut la protection de soixante témoins pour oser vous dire un mot de ce que je pense, vous me pardonnerez de profiter de la seule occasion que j'aie de vous apprendre que vos injures, vos dédains, vos mépris même ne peuvent rien contre ce que vous redoutez; qu'en devenant, malgré vous, l'idole, vous avez accepté le culte et qu'il faut le subir.
—Je n'en vois pas la nécessité, répondit Ellénore, en prenant un air dégagé.
—Mais vous la sentez, interrompit Adolphe; on n'exerce pas un pouvoir absolu sans y tenir, croyez-moi. Laissons à d'autres toutes les minauderies, tout le doratisme des petites comédies qui se jouent dans le monde galant. Vous êtes mon secret, je suis peut-être le vôtre, aidons-nous mutuellement à le garder.
En finissant ces mots, il se leva pour retourner à la place qu'il venait de quitter, et laissa Ellénore en proie à une émotion qui tenait à la fois de la surprise, du dépit, de la colère et de l'amour.
Dans l'agitation fébrile qui la dominait, elle s'excita à l'indignation, à la révolte, contre ce qu'elle appelait le comble de l'insolence et de la fatuité.
—Grâce à cet excès d'audace, à cette confiance si impertinente, pensa-t-elle, je n'ai plus rien à craindre; c'en est assez pour faire oublier tout ce que je lui supposais de sentiments nobles et dévoués. Le service même qu'il vient de me rendre, en m'aidant à sauver un proscrit, disparaît sous le vil motif qui l'a fait agir. Il a cru m'asservir par la reconnaissance; mais si la générosité, la délicatesse, sont des séductions irrésistibles, le calcul appliqué au bienfait est ce que je connais de plus méprisable, ce qui doit tuer à jamais toute affection naissante. Béni soit Dieu, pour m'avoir éclairée à temps; je suis sauvée.
En se félicitant ainsi d'échapper à l'empire qu'elle redoutait, Ellénore s'étonnait de la tristesse qui pesait sur son coeur. C'était ce qu'on éprouve à la perte d'une espérance vive, c'était comme la douleur d'un adieu déchirant. Des larmes s'échappaient de ses yeux sans qu'elle s'en aperçût. Une voix secrète lui disait qu'elle était profondément aimée, que cet homme, si maître de lui en apparence, venait d'obéir au besoin de lui parler de sa passion, et non pas à l'orgueil de s'en vanter, qu'il avait trop d'esprit pour tomber dans le tort des sots qui se croient irrésistibles, et que s'il avait osé lui révéler à elle-même ce qu'elle ressentait pour lui, c'est que sans cesse occupé d'elle, épiant ses pensées, ses moindres mouvements, traduisant ses paroles, il avait lu dans son coeur, et que, dédaignant cette ruse vulgaire qui consiste à se plaindre de n'être point compris, lorsque tout vous prouve le contraire, il lui avait parlé sans détour de leur pensée commune.
Pendant que tant de réflexions, de suppositions contrastantes torturaient l'esprit d'Ellénore, Adolphe se complaisait à voir passer sur son beau front les idées qui l'éclairaient ou l'assombrissaient tour à tour. Peu lui importait que ces idées lui fussent ou non favorables.
—Elle pense à moi, disait-il; et le bonheur attaché à cette certitude l'emportait sur toutes les craintes qu'il aurait pu concevoir.
Plongés tous deux dans une rêverie profonde, ils ne prenaient aucune part aux ravissements causés par la voix de Garat, et surtout par sa chaleur entraînante à exprimer l'amour: quand on possède l'original, on se soucie peu de la copie.
Enfin, les transports de dilettanti se calmèrent; aux applaudissements effrénés succédèrent les compliments flatteurs. Garat et madame de Valbonne se retirèrent de bonne heure par égard pour leur santé et leurs belles voix.
A voir les soins, les inquiétudes qu'on leur témoignait, on ne se serait pas douté qu'il y eût pour chacun d'autre intérêt au monde; et pourtant, on se battait sur toutes nos frontières; les brigands infestaient nos grandes routes; les jacobins assoupis menaçaient d'un réveil terrifiant; on était ruiné par le papier-monnaie; révolté contre un gouvernement qui autorisait tous les désordres, on en désirait et redoutait également la chute. Dans cette crainte d'un funeste avenir, et encore meurtri du passé, on ne pensait qu'à jouir du présent.
L'absence du plus grand ennemi des plaisirs contribuait beaucoup à le rendre agréable. La vanité avait péri avec tant d'autres victimes conduites par elle à l'échafaud. La faux de la Révolution, en coupant, à l'exemple du tyran de l'antiquité, toutes les têtes qui dépassaient celle du peuple, avait dégoûté de cette rage de paraître plus qu'on est, de dépenser plus qu'on a, de briller plus qu'on ne le doit, enfin on ignorait ce supplice volontaire qui ne laisse aux vaniteux, ni paix, ni trêve. Maudite soit la résurrection de cette divinité infernale.