XIV
Madame d'Ermoise était l'ennemie de madame Mansley, comme toutes les nièces qui rêvent des amours ambitieux pour leur oncle le sont de la femme qu'il aime. Elle ne pardonnait pas à Ellénore d'inspirer à M. de Savernon un sentiment assez exclusif pour le rendre très-insouciant des affections, des intérêts de sa famille. En dépit des obligations qu'elle lui avait, elle médisait si souvent et si hautement de madame Mansley, affectait tant de mépris pour ce qu'elle appelait ses aventures galantes, et tant de dédain pour sa position dans le monde, que le noble coeur d'Ellénore n'avait pas le choix en cette circonstance.
—Rassurez-vous, madame, dit-elle à la fausse garde-malade, et n'ajoutez pas à toutes vos douleurs la crainte d'une lâcheté dont je suis incapable; ne pensons qu'à ce pauvre ami.
—Ah! madame, que de générosité! s'écria madame d'Ermoise d'une voix étouffée, et en couvrant la main d'Ellénore de baisers et de larmes.
—Les vomissements de sang sont-ils arrêtés? interrompit madame Mansley, désirant se soustraire à la reconnaissance d'Honorine.
—Seulement depuis deux heures; mais M. du P… qui me parle sans ménagement, comme à une vraie garde-malade, ne me dissimule pas le danger du pauvre blessé; et comme je ne lui survivrai point, peu m'importe ce que dira le monde après nous.
—Dieu nous le rendra, j'espère, reprit Ellénore, il doit ce miracle à l'amour qu'il inspire, à votre dévouement, madame; mais il ne faut pas lui faire acheter son bonheur au prix de votre perte, il en serait inconsolable. Vous avez un mari, une famille à ménager. Songez aux querelles sanglantes qui pourraient résulter d'un éclat entre Félix et celui dont vous portez le nom; ils sont tous deux de braves officiers servant dans la même armée, se rencontrant sans cesse, et trop jeunes pour mépriser les propos médisants, les avis anonymes. Votre présence ici serait bientôt révélée; par amour pour lui, ajouta-t-elle en montrant Félix, retournez dans votre maison, je m'engage à vous y faire porter d'heure en heure des nouvelles du malade, à vous laisser pénétrer chez lui, sous ce déguisement, un moment chaque matin; mais qu'on vous voie chez vous, qu'on ne soupçonne pas que la belle comtesse d'Ermoise ait oublié ce qu'elle doit à ses devoirs, à son nom, à sa position, pour n'écouter qu'un amour coupable.
—Et c'est vous qui m'ordonnez un semblable sacrifice? Vous qui savez si ce monde injuste tient compte des tortures qu'on s'impose pour lui?… Non, tant que je craindrai pour la vie de Félix, je ne le quitterai pas.
En cet instant, M. du P… vint savoir l'effet de sa potion, il trouva le malade plus calme, et dit que si le sommeil se prolongeait dans la nuit, et qu'il ne survint pas de nouveaux accidents, sa blessure serait probablement fermée et le malade hors de danger, mais à la condition de garder un régime sévère et d'éviter toute espèce d'émotion; car une nouvelle hémorragie le replongerait dans un état désespéré.
—Vous l'avez entendu, madame, dit Ellénore après le départ du chirurgien. Vous vous soumettrez à l'ordonnance. Je cours répéter ces paroles d'espérances à la mère de Félix. Elles la sauveront, j'espère; dans un quart d'heure, la gouvernante qui a élevé ce pauvre blessé viendra vous remplacer près de ce lit, c'est une vieille amie habituée à le soigner, et qu'il reverra avec un plaisir d'enfant. Il n'en serait pas ainsi de la joie de vous retrouver là. Elle lui donnerait un battement de coeur qui serait le dernier. Par pitié pour lui, pour sa mère, cédez à mes supplications; promettez-moi ce qu'il exigerait de vous, s'il avait la force de vous implorer.
—Oui… c'est sa volonté… qui passe par votre bouche… J'obéirai… mais vous me le jurez… j'aurai à chaque instant de ses nouvelles… sinon je deviendrai folle, et l'inquiétude me fera tout tenter.
Après avoir rassuré madame d'Ermoise et s'être bien convaincue de sa résignation à suivre un avis d'où dépendaient tant de grands intérêts, après s'être engagée de son côté à ne pas parler à M. de Savernon de la rencontre qu'elle venait de faire, à le tromper s'il fallait sur l'imprudence de sa nièce, Ellénore courut rendre à la mère de Félix l'espoir qui devait la ranimer; puis elle voulut remplacer près d'elle la bonne Marguerite, dont les soins intelligents allaient passer de la mère au fils.
Par cet arrangement, madame Mansley sauva peut-être la vie à deux amis, et sûrement l'honneur à une ennemie; on verra comment elle fut récompensée de la plus belle de ces deux actions.
Avec l'espérance de revoir bientôt son fils, madame Talma recouvra assez de santé pour permettre à Ellénore de la ne pas veiller plus d'une nuit.
En rentrant le lendemain chez elle, madame Mansley trouva M. de Savernon dans une agitation extrême.
—Ah! mon Dieu! que vous est-il arrivé? s'écria-t-elle.
—Nous sommes dans une inquiétude horrible, répondit-il; ma nièce a disparu depuis hier matin; on ne sait où elle a passé la nuit. Nous craignons qu'elle n'ait été arrêtée. Elle parle souvent fort mal des autorités régnantes, et si le malheur veut qu'un de vos patriotes l'ait dénoncée comme suspecte, surtout comme munie de faux certificats de résidence, on l'aura conduite en prison sans lui donner le temps ou les moyens de prévenir sa famille. Voilà ce que nous pouvons supposer de moins malheureux; car j'ai bien une autre crainte vraiment; c'est une femme à moitié folle, et qui l'est devenue tout à fait depuis que ce petit Félix s'est amusé à s'en faire adorer. Elle aura lu dans les journaux qu'il a été grièvement blessé à la dernière bataille, elle est capable d'être partie pour le rejoindre et le revoir avant de mourir. Si c'est ainsi, son mari désertera pour les venir tuer tous deux; et Dieu sait quel sera le désespoir de toute notre famille.
—Rassurez-vous, dit Ellénore en adoptant la première supposition de son ami, pour lui ôter toute idée de la seconde. Je sais… qu'en effet madame de Sermoise a été mise en surveillance pendant plusieurs… heures… par suite d'une imprudence… qu'il ne faut pas ébruiter… mais j'ai tout lieu de croire qu'elle est libre maintenant… Je vais m'en assurer…
—Comment cela?
—Je ne puis vous le dire… Les personnes qui me servent en cette circonstance demandent… le secret. Qu'il vous suffise de savoir que c'est… Mais qu'importe la cause d'un fait sans nulle importance? Sauf quelques mots imprudents, votre nièce n'a rien à se reprocher. On l'a traitée avec beaucoup d'égards. Soyez tous assez raisonnables pour oublier ce petit événement, et il n'en restera pas trace.
En vain M. de Savernon insista pour en savoir davantage. Ellénore resta muette; elle menaça de ne plus s'intéresser à la mise en liberté de madame de Sermoise, si l'on s'obstinait à vouloir en apprendre plus qu'elle n'en pouvait dire.
A peine se donna-t-elle le temps de changer de robe, de monter en fiacre, d'arriver chez Félix, et de faire demander sa garde.
Madame de Sermoise, confuse et joyeuse, lui saute au cou en s'écriant:
—Il est sauvé! M. du P… vient de nous l'assurer; ah! pardonnez-moi de ne vous avoir point obéi; je vous ai trompée sans le vouloir… Je me croyais plus de courage; mais tant que je l'ai cru mourant…
—Que je le voie, interrompit Ellénore, qu'il m'aide à vous secourir, maintenant, sinon vous êtes perdue.
En parlant ainsi, madame Mansley entre dans la chambre de Félix, lui raconte l'effet de la disparition de madame de Sermoise dans sa famille, les moyens qu'elle a de l'expliquer sans la compromettre. Mais pour cela, il faut qu'elle se prête au service qu'on veut lui rendre; il faut qu'elle adopte le conte imaginé par son oncle, et se laisse à l'instant même ramener chez elle par Ellénore.
Félix, touché d'un zèle si généreux, commande au nom de l'amour. Sa voix, quoique bien faible, est entendue; et bientôt, protégée par Ellénore, madame de Sermoise rentre chez elle, sans avoir même à rougir près de sa femme de chambre, à qui madame Mansley fait un récit tellement probable de la prétendue arrestation de sa maîtresse, qu'elle n'a pas le moindre soupçon de la vérité.
Bientôt toute la famille de madame de Sermoise vient s'assurer de son retour, et promettra de ne pas divulguer la faute ni la punition imaginaire.
Les secrets ne devraient jamais être trahis par les personnes les plus intéressées à les garder, et pourtant c'est ce qu'on voit sans cesse.
Le jeune Félix, ravi des preuves d'amour et d'amitié que lui avait valu l'honneur d'être percé d'une balle autrichienne, faisait ajouter chaque semaine quelques jours de plus à son congé pour les employer à témoigner sa reconnaissance trop passionnément peut-être.
La manière dont on vivait alors, sans étiquette, sans devoir de société ni d'orgueil, donnait une grande facilité à suivre ses inclinations. Il en résultait que les amours, déjà si mal dissimulés quand le monde s'en occupe et s'en indigne, étaient naïvement trahis par le besoin de se voir, d'être toujours ensemble, et par le peu d'obstacles qu'on rencontrait dans l'accomplissement de son bonheur.
Cette classe choisie, composées de rangs plus ou moins élevés, mais dont les manières sont semblables, cette espèce de confrérie qu'on a appelée de tous temps la bonne compagnie, était alors si dispersée, si bouleversée, qu'on se croyait à l'abri de sa police et de ses jugements; sauf l'intéressé principal qu'il fallait tromper à tout prix, on se contraignait fort peu avec les indifférents, et ce dédain offensant, ils s'en vengeaient d'ordinaire par d'innocentes plaisanteries, qui, répétées de bouche en bouche, devenaient bientôt d'infâmes délations.
C'est ainsi que M. de Sermoise fut instruit des assiduités de Félix près de sa femme. Un de ces amis zélés, dont le plus grand plaisir est de mettre au désespoir l'ami qu'il préfère, s'était vanté, par lettre au jeune capitaine, d'avoir exercé une telle surveillance sur les sentiments et les démarches de madame de Sermoise, qu'il ne pouvait se taire plus longtemps sur sa conduite.
Cette perfide nouvelle arriva au camp le soir même d'une affaire où M. de Sermoise s'était particulièrement distingué. Succès glorieux; à cette époque où l'héroïsme courait les rangs de l'armée. Confiant dans sa réputation de brave, dans la nouvelle preuve qu'il vient de donner de son dévouement à la patrie, M. de Sermoise croit pouvoir suivre l'impulsion de sa colère sans compromettre son honneur militaire. Il part la nuit même, et sous la blouse d'un charretier, il traverse à pied les montagnes qui séparent la France de l'Italie. Muni d'une petite somme en or, il se met à la suite d'un conducteur de vins du Midi, lui rend quelques services, guide ses chevaux pendant que le charretier sommeille étendu sur ses tonneaux, et parvient ainsi à gagner Paris, en passant partout pour l'aide du conducteur.
A la faveur de son déguisement, M. de Sermoise va se placer en embuscade près de la maison de sa femme. Il y voit entrer M. Félix de Ségur. Il a peine à maîtriser le premier mouvement qui le porte à se jeter sur lui pour l'étrangler, quitte à se battre ensuite s'il échoue dans l'attaque. Mais son amour l'arrête. Si l'avis qu'il a reçu était faux? si, abusé par l'apparence, on avait pris l'intérêt que toute femme porte à un pauvre blessé, pour l'entraînement d'une passion coupable? si quelque maîtresse détrônée par le mariage avait imaginé cette calomnie pour se venger du même coup de son infidèle et de sa rivale? O doux espoir! comment ne pas tout tenter pour s'assurer de ce qu'on désire!
C'en est fait, M. de Sermoise n'en croira que lui; et pour combiner à loisir les moyens les plus propres à l'éclairer, il s'assied à la seule table qui soit libre, les autres étant occupées par des ouvriers et des domestiques du voisinage.
Ces derniers, échauffés par le vin, parlent très-haut; l'un d'eux demande à un de ses camarades s'il ne viendra pas avec lui, la soir même, au fameux drame de Robert, chef de Brigands, qui fait courir tout Paris au Marais.
—Est-ce que je le peux? répond ce dernier; ne faut-il pas que j'aille chercher mon maître au Vaudeville, ous qu'on donne une pièce de son père?
—Est-ce qu'il n'est pas guéri de sa blessure? est-ce qu'il a encore besoin de toi pour le soutenir?
—Ah! vraiment il se porte aussi bien que toi et moi, et il ne craint pas d'aller à pied; mais quand il est avec madame de Sermoise, ce qui arrive tous les jours, et qu'il fait mauvais temps, faut que je sois là pour leur aller chercher un fiacre.
—Ah ça! dis donc, ça va joliment avec cette petite femme-là; et si, comme je le crois, ton maître est généreux, c'est un amour qui doit doubler tes profits.
—Cela ne te regarde pas; les domestiques ne doivent pas se mêler des affaires des maîtres. Certainement, plus on porte de billets, plus on a de pourboires, et je ne me plains pas; aussi je serais très-fâché de perdre une si bonne place; c'est pourquoi je ne veux pas me faire gronder: j'irai un autre jour voir ce beau brigand; mais, quant à ce soir, je serai de planton au Vaudeville de la rue de Chartres.
On devine qu'au nom de madame de Sermoise, le faux charretier avait tressailli, et que son attention s'était portée tout entière sur les causeurs attablés près de lui.
—J'irai au Vaudeville, pensa-t-il, je me placerai dans les combles, à l'abri de tous les regards qui pourraient me reconnaître. De là, je les observerai tous les deux, et je saurai bientôt à quoi m'en tenir. Oh! que le ciel prenne pitié de moi, et m'épargne quelque folie.
M. de Sermoise passa tout le temps qui s'écoula entre la conversation qu'il venait d'entendre et l'heure du spectacle, à se raisonner sur sa situation et sur le parti à prendre dans le cas, trop facile à prévoir, où il aurait la certitude d'être trahi; car il avait été aimé de sa femme; il savait de quel feu ses yeux s'animaient lorsqu'elle écoutait la voix qui lui était chère; de quelle langueur divine s'embellissait chacun de ses mouvements quand une tendre émotion troublait son coeur; et, semblable à l'avare à qui l'on vient de voler son trésor, il était sûr d'en reconnaître jusqu'aux moindres pièces de monnaie.
L'envie de se convaincre, cette manie si fatale aux jaloux, qui les porte d'ordinaire à la tyrannie, au meurtre même, agit différemment sur M. de Sermoise; lorsque par la suite de son espionnage conjugal, il n'eut plus aucun doute sur son malheur, il ne pensa qu'à s'ôter tout moyen de céder à sa juste colère; il sentit qu'en revoyant son rival ou son infidèle, il ne pourrait contenir sa rage; qu'il en résulterait un éclat funeste à tous les trois, sans que la joie féroce de la vengeance pût compenser la perte d'un bonheur à jamais évanoui. Enfin, dans son désespoir généreux, préférant souffrir seul, à la triste consolation de faire partager son supplice, il se décide à s'enfuir au bout du monde, à déserter, à laisser croire sa mort, certain qu'on le supposerait plutôt tué que traître à sa patrie.
Sans autre ressource que les dix-huit louis qui lui restent, il marche vers le nord tant que ses forces le lui permettent, demandant l'hospitalité de grange en grange, vivant de pain et d'eau, couchant sur la paille, lavant lui-même son linge dans les rivières qu'il lui faut traverser, évitant toute camaraderie de voyageur qui pourrait faire soupçonner sa blouse de cacher un habit, choisissant les sentiers les plus déserts; il marche sans repos, sans désir d'arriver; uniquement pour mettre le plus d'espace possible entre lui et ce qu'il regrette!
Nous ne le suivrons pas dans ce pèlerinage sans but, sans exemple, peut-être, car le courage de s'isoler dans sa douleur est le plus difficile à l'homme. Se venger et se plaindre, voilà les besoins les plus impérieux de son âme. N'y pas céder, se résigner à porter sa croix sans murmure, à subir dignement son martyre, c'est imiter le Christ; c'est s'élever jusqu'à Dieu.
Le bruit de la disparition du capitaine Sermoise se répand bientôt dans l'armée. Son général écrit à Paris pour avoir des nouvelles du déserteur; mais personne ne l'a vu, et toutes les démarches ordonnées pour s'assurer qu'il n'a pas été la victime d'un accident ou d'un assassinat n'amènent aucun renseignement. Sa famille, ses amis sont dans une anxiété sans pareille. Sa femme pleure, mais sans montrer cette cruelle agitation qui naît du combat d'une triste certitude avec un reste d'espoir. On dirait qu'elle est dans la confidence du ciel, et qu'elle sait comment il a disposé du sort de son mari; des sanglots seuls s'échappent de son coeur; nulle plainte, nulle parole ne soulage sa peine, et lorsqu'émue de sa sombre douleur on cherche à lui prouver que n'ayant pas la preuve du malheur qui la désole, elle doit en douter encore, elle lève au ciel ses yeux baignés de larmes et répond par cet amer sourire du désespoir qui déconcerte toute tentative de consolation.
Ellénore avait prévu ce que l'imprudence de Félix et de madame de Sermoise leur attirerait de chagrins et de blâme. Elle aurait pu s'armer contre eux de leurs dédains de ses avis pour les abandonner au châtiment qu'ils avaient mérité. Mais la noblesse de son coeur ne lui permettait pas ces lâches procédés que le monde appelle de sages précautions, et elle courut offrir à madame de Sermoise tous les secours d'une amitié qui tenait plus de la pitié que de la sympathie.
Elle fut accueillie avec les témoignages d'une tendre reconnaissance; car c'était avec madame Mansley seule qu'Honorine pouvait parler de Félix. L'éclat produit par la disparition de M. de Sermoise avait porté l'attention publique sur sa femme; il ne lui était plus possible de laisser entrevoir sa faiblesse sans devenir aussitôt l'objet de l'indignation générale. Il avait fallu cesser tous ses rapports avec celui qu'on soupçonnait être la cause de l'événement qui faisait alors le sujet de toutes les conversations, et le beau visage d'Ellénore était le seul qui reflétât aux yeux d'Honorine les regards qui venaient de se fixer sur lui.
Mais ce prestige consolant devait bientôt s'évanouir. Le ministre de la guerre venait d'envoyer au jeune de Ségur l'ordre de rejoindre l'armée d'Italie; il partit.
Dès lors, la présence d'Ellénore perdit beaucoup de son charme auprès de madame de Sermoise, dont l'amour étant égoïste comme elle, ne se dérangeait de son sentiment que pour ce qui le servait.
Ce refroidissement, Ellénore le mit d'abord sur le compte de l'atonie qui succède aux grandes crises. Mais elle fut bientôt obligée d'en reconnaître le vrai motif. Les insolences marquées de la marquise de La Rochette et de la vieille duchesse de Nortvallon ne lui laissèrent pas la moindre illusion à cet égard. Ces dames, toutes deux proches parentes de madame de Sermoise, accusaient madame Mansley d'avoir non-seulement protégé, mais encouragé l'amour d'Honorine pour M. de Ségur. L'indiscrétion d'un domestique avait appris leur rencontre auprès du lit du jeune blessé. On n'ignorait que les efforts d'Ellénore pour faire quitter à madame de Sermoise, son déguisement et pour la décider à rentrer chez elle. Enfin cette famille, qui aurait dû bénir l'influence d'Ellénore en cette circonstance, fut la plus acharnée à calomnier sa conduite et ses louables intentions.
—Que pouviez-vous attendre des conseils d'une semblable créature? disait la duchesse à sa petite-fille; vous étiez bien sûre qu'elle vous entraînerait le plus possible à suivre son exemple; parce qu'elle est la maîtresse de votre oncle, ce n'est pas une raison pour lui obéir. Ces dames-là ont tant d'intérêt à faire tomber une femme honnête à leur niveau!
—Encore, répondait l'autre, si Honorine avait l'excuse d'une de ces camaraderies de prison qui nous ont liées parfois à des êtres indignes de nous approcher, et qu'il fallait une révolution sanglante pour mettre en rapport avec nous. Mais payer le peu de services que cette madame Mansley prétend avoir rendus à notre famille par le déshonneur de cette même famille, c'est trop cher. Nous sommes quittes du reste, et nous pouvons, sans scrupule, la remettre à sa place, en lui témoignant notre juste ressentiment pour la part qu'elle a prise dans cette sotte aventure. C'est une bonne occasion de cesser de la voir, il ne faut pas la laisser échapper, et M. de Savernon en pensera ce qu'il voudra; mais notre complaisance envers lui ne peut aller plus loin.
Madame de Sermoise combattit faiblement ces préceptes d'ingratitude; d'abord, parce qu'elle savait à quel point ces dames étaient opiniâtres dans leurs idées, et puis laisser attribuer sa faute à l'entraînement de conseils dangereux, c'était presque s'en disculper. Cette supposition ajoutait bien peu à la mauvaise opinion que ces dames avaient d'Ellénore; aussi madame de Sermoise les laissa tranquillement déblatérer contre sa bienfaitrice, et lui donner tant de preuves de leur malveillance, que madame Mansley, indignée de leurs procédés offensants, se décida à ne plus s'y exposer.