XV
Le monde est long à prendre le parti des innocents, il lui faut des preuves pour croire à la vertu, il n'est pas si difficile pour le vice. En moins de quinze jours, il fut établi dans plusieurs salons que madame Mansley avait servi de manteau à une intrigue qui n'aurait peut-être jamais été tentée sans son secours, et dont le scandale était son ouvrage.
Le vieux baron de B… en parlait dans ce sens, un soir, chez madame de Seldorf, lorsque M. de Rheinberg, après avoir écouté patiemment le récit calomniateur qui accusait Ellénore, se leva tout à coup et affirma qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans cette histoire.
Un démenti aussi formel amena une discussion très-vive dans laquelle
Adolphe laissa trop apercevoir son estime passionnée pour madame
Mansley.
—Ah! mon Dieu! quel beau plaidoyer! s'écria madame de Seldorf d'un ton ironique; je ne vous savais pas si bien au courant de toutes les vertus de cette jolie femme.
—Il n'est pas nécessaire de la connaître beaucoup pour la savoir incapable d'une action flétrissante. Quant à moi, qui n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez elle, je ne m'en crois pas moins le droit de la défendre contre des suppositions absurdes, car j'ai appris de ses amis à l'honorer.
—Et de ses amants à l'aimer, interrompit madame de Seldorf; cela est tout naturel, ajouta-t-elle avec un rire forcé.
—Vous aussi! dit avec surprise M. de Rheinberg.
—Ah! ne pensez pas que je me joigne aux méchants qui s'acharnent à cette pauvre femme, reprit vivement la baronne, poussée par un sentiment généreux qui l'emportait sur une impression pénible. Je sais mieux que personne comment le monde juge ce qu'il ne comprend pas, et combien il est difficile de le ramener à la vérité lorsqu'il s'est commodément établi dans une erreur. Il déteste tout ce qui le dérange, et malheur au talent, à la passion ou à la supériorité originale qui dépasse les limites de son admiration routinière; il les punit de leur audace en la calomniant. Aussi suis-je toujours tentée de prendre le parti des victimes de sa sévérité. D'ailleurs, les amis distingués dont madame Mansley est entourée, prouvent assez pour son mérite, et je crois qu'on ne parle si mal d'elle que par envie.
Madame de Seldorf dit cette dernière phrase en regardant Adolphe de manière à lui traduire le mot envie par celui de jalousie. Il la devina et faillit se trahir par l'expression trop vive d'une reconnaissance qui avait plus pour objet la bonté, l'esprit loyal de madame de Seldorf, que son dépit flatteur.
Elle paraissait rassurée; mais sa pensée ne l'était pas, et après avoir attiédi l'admiration d'Adolphe pour Ellénore, en en professant une plus exaltée encore, elle fit tomber la conversation sur le malheur d'avoir été abandonnée par un homme que madame Mansley croyait de son devoir d'aimer, et elle partit de là pour peindre les tortures attachées à l'état du dernier qui aime.
—Qu'il est dévorant le malheur qu'une telle destruction de la vie fait éprouver! dit-elle. Le premier instant où ces caractères, qui tant de fois avaient tracé les serments les plus sacrés de l'amour, gravent en traits d'airain que vous avez cessé d'être aimé; lorsque cette voix, dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient à votre âme ébranlée et semblaient rendre présents encore les plus doux souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans émotion, sans être brisée, sans trahir un mouvement du coeur, oh! pendant longtemps encore la passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cessé d'intéresser l'objet de sa tendresse, que des coeurs qui se sont compris ne sauraient cesser de s'entendre; et rien ne peut faire renaître l'entraînement dont une autre a le secret; vous savez qu'il est heureux loin de vous par l'objet qui vous rappelle le moins; les traits de sympathie sont restés en vous seule; leur rapport est anéanti, il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvelait vos souvenirs, et dont les discours les rendaient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimé, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de tout le reste. Le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher. On n'attire pas la pitié par aucun malheur apparent; seul, en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer? Mais, dans cette situation, le secours même de cet acte terrible est privé de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir d'intéresser après soi, cette immortalité si nécessaire aux âmes sensibles est ravie à celle qui n'espère plus de regrets!
Dans ces accès d'éloquence, madame de Seldorf était bien sûre de ne pas être interrompue. Elle parlait avec tant de feu; elle appliquait si bien les généralités à des intérêts particuliers, qu'on se laissait entraîner à penser comme elle. Adolphe seul osait souvent la contredire, comme on excite un noble coursier pour redoubler son ardeur; mais cette fois, terrifié par le tableau qu'elle venait de mettre sous ses yeux, par cette menace déchirante du supplice qu'elle subirait s'il persistait dans son amour pour Ellénore, il se jura d'en triompher.
—Non pensa-t-il, non je ne risquerai pas le bonheur de la personne la plus dévouée, la plus noble, la plus spirituelle, pour le désir insensé de vaincre une antipathie inexplicable, une haine si passionnée qu'elle devrait m'ôter tout espoir de l'éteindre, mais c'est cette haine, si ressemblante à de l'amour, qui me captive malgré moi; c'est l'attrait d'un succès impossible, d'un voyage dangereux, d'un ennemi à combattre, à tuer, à faire prisonnier surtout! Et c'est à cette joie féroce que j'immolais mon repos, celui de… Non… je ne la verrai plus; je ne lui donnerai plus le plaisir de m'accabler de ses dédains; rien ne m'est si facile que de l'éviter; je sais les heures où elle se rend chez nos amis communs, j'aurai soin de ne m'y pas trouver.
Adolphe en était là de ses réflexions, lorsqu'on annonça le chevalier de Boufflers; chacun s'empressa de le questionner sur M. de Sermoise. En qualité d'ami intime de son père, il devait être mieux instruit qu'un autre de ce qu'on savait sur le fugitif; mais il dit que toutes les perquisitions restaient sans effet, et que la famille commençait à perdre tout son espoir.
A chaque personne qui arrivait, on renouvelait les questions sur cette funeste disparition; et dans les réponses, les explications, les causes présumées, le nom de madame Mansley se trouvait souvent mêlé, de manière à rendre sa défense difficile.
La baronne, fidèle à l'opinion qu'elle avait soutenue sur le mérite d'Ellénore, disait bien quelques mots en sa faveur; mais la meilleure des femmes d'esprit craint le ridicule avant tout, et celui de se répéter lui ferait abandonner la plus juste cause.
C'est ce qui arriva. Adolphe n'osa continuer la défense que madame de Seldorf ne pouvait ou ne voulait plus soutenir, et M. de Boufflers seul chercha à intéresser les plus médisants, en leur racontant comment, sous prétexte de venger la morale et les maris, on adressait à madame Mansley des lettres infâmes.
—Enfin, ajoutait-il, la pauvre femme en est réduite à ne pas sortir de chez elle, dans la crainte d'être insultée publiquement. Et déjà plusieurs des personnes qu'elle croyait être de ses amis ont décidé en plein salon qu'elles ne la verraient plus.
—Quoi! mêmes celles qui lui doivent leur retour en France, et partant leur fortune? demanda M. de Rheinberg.
—Voilà une question bien niaise, pour un homme d'esprit, reprit en souriant le chevalier; mais votre jeunesse l'excuse; plus tard, vous saurez que pour la plupart des obligés, rien n'est si vite saisi qu'une occasion honnête de se brouiller avec son bienfaiteur.
—Je le conçois à merveille, dit madame de F…; je vous avoue qu'il me serait fort pénible d'être sauvée d'un grand danger par un échappé du bagne, et qu'après avoir payé son dévouement de ma fortune, je le fuirais comme la peste.
—La comparaison n'est pas soutenable, dit M. de Rheinberg ne pouvant plus contenir son indignation. Et il allait sans doute ajouter tout ce qu'il s'était promis de taire, lorsqu'un regard de madame de Seldorf l'arrêta.
Le silence où retomba Adolphe parut une défaite. La conversation se continuant sans qu'il y prît aucune part, on le crut découragé par la difficulté de changer l'opinion établie sur le compte de madame Mansley. Madame de Seldorf elle-même pensa qu'ennuyé d'entendre bavarder sans cesse sur une histoire, qui, dans le fond, l'intéressait peu, il s'occupait du décret qu'il devait attaquer le lendemain à la tribune.
Pendant ce temps, M. de Rheinberg, oubliant les résolutions qu'il venait de prendre, honteux de l'idée d'avoir projeté un moment de fuir madame Mansley, lorsque tout se réunissait pour l'accabler, plus entraîné que jamais à la défendre et à la servir, composait la lettre qu'en rentrant chez lui il allait écrire à Ellénore.