XVI

—Et de quel droit ce monsieur ose-t-il m'écrire? se disait madame
Mansley chaque fois qu'on lui remettait une lettre d'Adolphe.

Puis, cédant involontairement au désir de savoir ce qu'elle contenait, Ellénore la décachetait avec dépit, jetait l'enveloppe au feu en se reprochant de n'avoir pas le courage d'en faire autant de la lettre. A mesure qu'elle la lisait, elle sentait sa colère s'affaiblir, se changer en douce émotion, et elle s'abandonnait au charme d'une éloquence persuasive; puis, jalouse d'en prolonger l'effet, elle recommençait sa lecture à travers un voile de larmes.

Mais plus l'amour d'Adolphe se cachait sous des sentiments généreux, plus il s'efforçait d'en modérer les expressions, de le rendre pour ainsi dire insensible au coeur timoré d'Ellénore, plus elle en reconnaissait le danger. En vain elle évoquait tous les défauts qu'elle croyait détester dans M. de Rheinfeld, en vain elle se répétait.

—Je le hais pourtant; ses opinions, ses habitudes, tout nous sépare. L'entêtement qu'il met à me défendre, à me plaire, ne se soutient que par l'espoir de se venger un jour de mon indifférence. Il ne comprend pas qu'ayant pu subjuguer la femme la plus spirituelle, la plus célèbre de l'Europe, il échoue auprès d'une personne aussi simple, aussi malheureuse que moi. Hélas! sa constance à me poursuivre s'éteindrait bientôt s'il devinait tout ce que je souffre. Ah! qu'il l'ignore toujours!.. Mais, je le sens, pour n'avoir pas à craindre sa pénétration, il faut avoir recours à l'unique moyen d'y échapper. La paix vient d'être signée avec l'empereur d'Allemagne; j'obtiendrai un passe-port pour Vienne; de là, j'irai à Londres. L'obligation d'y conduire mon fils pour y être élevé sous la protection de mon respectable ami, M. Ham…, et dans l'ignorance des calomnies, des malheurs qui flétrissent ma vie, sera le prétexte de mon voyage. Quelques mois d'absence suffiront pour décourager la constance de M. de Rheinberg, et pour me rendre le calme dont j'ai besoin.

Ellénore, forte de ce projet, et sans aucun doute sur le résultat qu'elle en attendait, ne pensa plus qu'à le faire approuver par M. de Savernon et à disposer ses amies à recevoir bientôt ses adieux.

Elle commença par se rendre chez la marquise de Condorcet, où Adolphe venait tous les soirs depuis huit jours, dans l'espoir de l'y rencontrer. Lorsqu'elle entra, il captivait l'attention générale par le récit de la solennité qui avait eu lieu le matin même au Luxembourg en l'honneur de la paix et du héros qui l'avait acquise à coups de victoires.

—Jamais on n'a vu la gloire tant et si justement applaudie, reprit Adolphe, après s'être interrompu pour saluer Ellénore, et peut-être aussi pour se donner le temps de réprimer l'émotion produite par cette présence si désirée.—- Mais je ne sais pourquoi, continua-t-il, là même où je voyais les statues de la liberté et de l'égalité décorer l'autel de la patrie, il m'a pris tout à coup une vive inquiétude pour ces nouvelles patronnes de la France. Cependant rien n'était si modeste que l'attitude du général Bonaparte en écoutant les acclamations du peuple de spectateurs qui le portait aux nues, et je ne puis accuser que le discours du ministre de l'intérieur des mauvaises pensées qui me sont venues. Je ne sais s'il vous produira le même effet: je lui ai trouvé ce parfum d'adulation avec lequel les courtisans enivrent les rois; et comme M. de Talleyrand n'est pas homme à jeter sa flatterie aux moineaux, j'en conclus qu'il espère beaucoup de l'ambition du héros qu'il encense. Pourtant il a commencé par ces paroles rassurantes:

«On doit remarquer, et peut-être avec quelque surprise, tous mes efforts en ce moment pour expliquer, pour atténuer presque la gloire de Bonaparte; il ne s'en offensera pas. Le dirai-je? j'ai craint un instant pour lui cette ombrageuse inquiétude qui, dans une république naissante, s'alarme de tout ce qui semble porter une atteinte à l'égalité; mais je m'abusais: la grandeur personnelle, loin de blesser l'égalité, en est le plus bel ornement, et, dans cette journée même, les républicains doivent tous se trouver plus grands. Et quand je pensa à tout ce qu'il faut pour se faire pardonner cette gloire, à ce goût antique de la simplicité qui le distingue, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures favorites, à ce sublime OSSIAN qui semble le détacher de la terre; quand personne n'ignore ses profonds mépris pour l'éclat, pour le luxe, pour le faste, ces méprisables ambitions des âmes communes, ah! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre. Peut-être lui ne le sera jamais.»

—Et vous concluez de ce discours que le petit caporal veut profiter de ses succès pour s'emparer du pouvoir? dit madame de Condorcet.

—Sur ce point, je ne sais pas positivement ce qui est; mais je sais bien ce que M. de Talleyrand suppose; il est trop fin pour ne s'être pas aperçu qu'on n'aime rien tant que d'être vanté sur les qualités qu'on n'a pas, et s'il exalte le républicanisme de Bonaparte, c'est qu'il a deviné ses projets ambitieux, reprit Adolphe en affectant d'être tout entier aux intérêts politiques qui alimentaient la conversation.

Ellénore, ne voulant pas paraître avoir l'esprit moins libre, y mêla quelques-unes de ces observations profondes qui révèlent les habitudes studieuses d'un esprit réfléchi. Puis, craignant de tomber dans le pédantisme politique, elle se jeta dans l'ironie et demanda à tous les prétendus champions de la liberté, là présents, si c'était bien sérieusement qu'ils s'établissaient les défenseurs d'une divinité à laquelle pas un d'eux ne croyait.

On peut se faire une idée des exclamations qui accueillirent cette singulière attaque. Et Adolphe la mit sur le compte des préventions anglaises de madame Mansley.

—Cette chère liberté, dit-il, n'ayant pas moins coûté à nos voisins qu'à nous, pour la conquérir et l'épouser, ils ont, comme tous les maris, la prétention de la garder pour eux seuls. Mais nous en sommes les amants, et ce titre-là répond de notre constance.

—Vous, messieurs! reprit Ellénore, avec un sourire de pitié; vous, les fanatiques de la liberté. Vous, qui n'aimez qu'à dominer ou à servir! Vous avez bien trop d'esprit, vraiment, pour le sacrifier aux simples intérêts de la chose publique. Il vous faut des effets surprenants, des succès miraculeux, des héros à encenser, des puissants à flatter. Enfin, vous ne vivez que des charmants poisons qui tuent l'égalité.

—Ceci est d'une injustice révoltante, s'écria Garat, le publiciste, imaginer que les auteurs d'une révolution telle que la nôtre se courberont de nouveau si volontairement sous le joug qu'ils ont secoué, et reprendront gaiement les chaînes rompues au prix de tant de sang! C'est nous calomnier tous.

—Eh bien, si je vous fais injure, si dans moins de cinq ans, vous n'êtes pas les sujets les plus soumis d'un pouvoir despotique, je consens à subir tous les supplices qu'il vous plaira de m'imposer.

—Cinq ans! c'est bien long, madame, dit Adolphe en souriant; ne pourriez-vous avancer un peu l'époque où nous aurons quelques droits sur vous?

—Je le pourrais, je crois, sans nul danger, car vous qui, le premier, avez douté de ce que je prédis, vous ne résisterez pas plus qu'un autre au torrent qui emportera la liberté française et tous ses éloquents soutiens.

—Cela aurait été possible il y a quelques moments, madame; mais à présent qu'il y va de l'honneur de vous vaincre, de vous infliger une punition à son choix, je vous jure qu'il n'est pas d'attrait, de menaces, de pouvoir au monde qui puisse me faire changer d'opinion.

—Qu'on dise après ceci que la république a tué la galanterie! s'écria Chénier: heureusement, nous sommes là pour prouver que c'est une calomnie; mais c'en est une aussi que de nous croire assez faibles pour nous prosterner devant une tyrannie quelconque, fût-ce même celle de la gloire. Il y a tout à parier que ce vainqueur de l'Italie, malgré les belles phrases patriotiques qu'il nous a débitées ce matin en répondant à notre ministre défroqué, ne pense qu'à changer son épée en sceptre; d'ailleurs, il n'en aurait pas l'idée que nos ministres la lui donneraient, tant ils se courbent devant lui; à cet égard, je partage l'opinion de madame Mansley. Seulement, je ne crois pas à l'unanimité des suffrages de serments parjures qu'elle prédit; j'espère qu'il restera assez de fidèles à la liberté pour gêner le despotisme qui couve; quant à moi, j'ai payé trop cher l'honneur de la défendre, pour ne pas être un de ses martyrs.

En finissant ces mots, Chénier se retira, et dès qu'il fut sorti, chacun se récria sur l'altération de son visage, qui portait l'empreinte d'une vive douleur morale et physique.

—Ce n'est pas étonnant, dit M. Guinguéné, l'un des amis dévoués de Chénier, le malheureux est assassiné chaque matin par un poignard anonyme, et il n'est pas de santé ni de force d'âme qui puissent résister à de semblables coups.

—Mais d'où viennent-ils? demanda madame de Condorcet.

—D'une main inconnue, qui change chaque jour d'écriture pour lui adresser les mêmes mots.

—Ces mots sont donc bien terribles; car Chénier a trop d'expérience et d'esprit pour attacher la moindre importance à une lettre anonyme.

—C'est ce que je lui répète sans cesse, et ce qu'il dit lui-même. Ce qui ne l'empêche pas de devenir pâle comme la mort toutes les fois qu'on lui remet une lettre, et de rester des heures entières la poitrine haletante, les mains contractées, les yeux rouges fixés sur cette phrase sanglante:

«Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?»

—Quelle horreur! s'écria M. de Rheinfeld.

—Dites: Quelle calomnie! ajouta le citoyen Garat; car j'ai été témoin de tout ce qu'a tenté Chénier pour sauver son frère, et combien de fois il a risqué de se faire arrêter et guillotiner pour arracher André aux mains de ses bourreaux.

—Sans doute, c'est une calomnie, dit le chevalier de Panat, mais convenez que, dans la même position, elle n'aurait jamais atteint ni vous ni moi.

—Que voulez-vous dire?

—Que ni vous ni moi, ni aucune personne ici présente, ne seraient restés, une minute après le supplice de leur frère, attachés au gouvernement qui l'avait fait périr sur l'échafaud.

—Cela est bien facile à dire, reprit M. Guinguéné; mais quand la démission est un arrêt du mort, on hésite à l'offrir ou à la demander.

—Alors on subit les conséquences de sa timidité. C'est ainsi que les plus belles actions avortent: on les porte au plus haut degré; elles allaient atteindre au sublime, il ne fallait plus qu'un effort, le courage épuisé en est incapable, et tout ce qu'on a fait d'admirable disparaît sous le reproche de ce qu'on aurait du faire.

Cette réflexion ne trouvant pas de contradicteurs, on se rejeta sur la pitié qu'inspirait l'état de Chénier et sur les moyens d'empêcher la fatale lettre de lui parvenir.

—Vous pensez bien que j'en ai beaucoup tenté, répondit M. Guinguéné; mais tous ont été déjoués avec une adresse inconcevable. Enfin, craignant qu'aidés de ses domestiques, nous puissions soustraire quelques-unes de ces lettres quotidiennes, les lâches auteurs les ont adressées au président même de la Convention, et depuis au membre du conseil des Cinq-Cents.

«C'est en pleine assemblée, et souvent au milieu d'une vive discussion que le malheureux reçoit sur la même plaie le même coup qui l'a faite, et qui la rend chaque jour plus mortelle.

—Mais à quoi sert donc cette police qui coûte si cher à l'État, si ce n'est à découvrir les assassins de tous genres?

—Elle est trop occupée à créer ou à déjouer des conspirations, pour s'intéresser aux intérêts des honnêtes particuliers. D'ailleurs, que gagnerait Chénier à connaître ces misérables anonymes; il ne pourrait pas se battre avec eux comme il l'a fait dernièrement avec M. de Kerbourg; des ennemis qui se cachent sont toujours lâches; il faut les mépriser, et supporter leurs insultes comme on supporte les maladies inévitables dans une longue existence.

—J'étais là, dit madame Delmer, au théâtre de la République, dans la même loge d'avant-scène où se trouvaient Chénier et madame de la B…, lorsqu'Amédée de Kerbourg insulta Chénier, qui d'abord n'y fit pas attention; mais M. de Kerbourg ayant ajouté un mot offensant pour madame de la B…, Chénier la vengea par une injure flétrissante à laquelle M. de Kerbourg répondit par un geste qui lui a valu une blessure grave. Je suis lié d'amitié avec le blessé; mais je suis forcée de convenir qu'il a eu le premier tort.

—Et que Chénier a eu le second, interrompit vivement M. de Rheinfeld.

—Comment cela?

—En ne tuant pas celui qui avait insulté la femme qu'il aime. Je ne serais pas si humain en pareille circonstance.

—Beau mérite de votre part, vraiment! dit Garat; quand on se fait des adorations qui sont celles de tout le monde, on n'est pas exposé à ces ennuis-là.

Ellénore avait rougi de reconnaissance aux derniers mots d'Adolphe. Elle se sentit pâlir en écoutant la réponse de Garat, qui faisait allusion aux sentiments très-connus de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf.

—Et je serais assez folle, assez lâche pour aimer l'esclave de madame de Seldorf? Celui que tout le monde reconnaît pour l'heureux adorateur de cette femme célèbre, pensa Ellénore, et je me laisserais éblouir, entraîner par son éloquence perfide, par ses soins à m'obséder de son souvenir, par cet entêtement à me plaire, qui n'a peut-être pour but que le plaisir de tromper? Ah! béni soit l'avis qui me rappelle ce que je n'aurais jamais dû oublier.