XVII

Pendant qu'Ellénore s'armait de toutes les forces de sa raison et de son esprit contre Adolphe, celui-ci réfléchissait sur le triste effet produit par le souvenir de madame de Seldorf.

Ce malheureux Garat, pensait-il, vient de détruire par un seul mot le fruit de toutes mes peines, l'espoir de tous mes plaisirs! Il n'est rien comme l'innocente main d'un ami pour vous porter un coup mortel. Que faire maintenant pour réparer cette gaucherie funeste?… Ah! quelle fatalité! jamais elle ne m'avait souri avec tant de bienveillance; jamais, après m'avoir lu, elle ne s'était montrée moins offensée de mon audace; j'étais peut-être au moment d'obtenir, non pas un aveu, car elle mourrait plutôt que d'avouer qu'elle m'aime, mais une de ces injures ravissantes qui prouvent son dépit contre sa faiblesse et m'autorise à lui parler de mon amour; jamais les circonstances n'avaient été plus propices: le monde l'accable de la plus injuste rigueur, c'est à qui lui donnera le nom le plus flétrissant; j'avais mille occasions de prendre son parti, de me faire tuer pour elle, et voilà qu'un seul mot, une sotte réflexion renverse mon beau château en Espagne, et la rend à toute sa haine pour moi! Par quel sacrifice, par quel acte de dévouement puis-je la ramener? la convaincre de ma passion? Car je le sens, ce que j'ai cru longtemps être une simple préférence, un défi d'amour-propre, est devenu un sentiment impérieux. Je ne fais, je ne dis plus rien que pour m'attirer un regard courroucé, un mot offensant de sa belle bouche. A défaut de mieux, je préfère ses refus à tout ce que la femme la plus séduisante voudrait bien m'accorder. Ah! mon Dieu! que je souffre à la seule pensée de perdre sa haine!…

Par suite de cet examen de coeur, Adolphe se décida à tout braver pour dissiper l'impression qu'Ellénore s'efforçait vainement de dissimuler. Il vint se placer derrière le fauteuil qu'elle occupait auprès de la cheminée, et lui dit à voix basse:

—Si l'on vous jurait, sur tout ce que vous inspirez, que l'allusion de
Garat n'est plus vraie?

—Je ne le croirais pas, répondit sèchement Ellénore.

—C'est trop me flatter. Je n'ai pas une constance à toute épreuve, et par malheur une amitié fondée sur l'admiration ne me sauve pas d'une adoration exaltée. Que faut-il faire pour vous prouver cette vérité?

—Rien.

—Quoi! pas même une mauvaise action?… Une rupture éclatante…

—Je vous le défends.

—Ah! vous commandez!… c'est reconnaître votre puissance, je vous en avertis. Eh bien, soit, on vous obéira, mais à une condition pourtant.

—Je n'en accepte aucune.

—Celle-là sera de votre goût.

—J'en doute.

—C'est de me continuer cette malveillance dont les preuves sont devenues aussi nécessaires à ma vie que l'air que je respire.

—De la malveillance? reprit en souriant Ellénore, vous lui donnez un bien beau nom.

—Ne riez pas, ceci est plus sérieux que vous ne le croyez.

—Raison de plus pour n'y plus penser.

—N'y plus penser? je vous en défie.

—Vous verrez.

—Non, je ferai tant d'extravagances que vous serez bien obligée d'y prendre garde.

—Taisez-vous, par grâce! si l'on vous entendait?

—On devinerait que, pour vous menacer ainsi, il faut que j'aie perdu la tête, et l'on vous accuserait de ma démence.

—Quelle tyrannie!

—Oui, j'en conviens, c'est la plus cruelle de toutes, celle d'un esclave révolté; mais qu'un seul mot peut rendre à la plus aveugle soumission… dites-le?

—Jamais.

—Eh bien, je me contenterai d'un regard, d'un signe qui m'ordonnera de vivre… pour vous… sans me promettre d'autre bonheur que mon adoration… Laissez tomber votre éventail.

Cette prière faite d'une voix tremblante, quoique de l'air le plus insouciant, mit le comble au trouble d'Ellénore. Traiter de semblables intérêts, au milieu d'un cercle d'indifférents, à travers des discussions politiques, confier sa destinée à la chute d'un éventail, cela paraîtrait impossible, si cela n'arrivait pas tous les jours. Mais qui n'a pas dans sa vie joué son repos sur le fait le plus insignifiant en apparence?

Ellénore effrayée de ce qu'Adolphe pouvait hasarder pour la convaincre de sa passion, crut ne céder qu'à la prudence, en se prêtant à une démarche de si peu de conséquence en elle-même; elle laissa glisser son éventail sur le tapis… il y resta…

Adolphe, pris tout à coup d'un violent battement de coeur, d'un étourdissement complet, crut qu'il allait succomber à sa joie.

Ellénore se retourna involontairement, et la vue de l'extrême émotion qui dominait Adolphe, lui donna aussitôt le remords de l'avoir causée; elle ne pensa plus qu'à en atténuer l'effet; mais Adolphe qui la devinait, se leva en disant:

—Je ne veux plus rien entendre, laissez-moi dans le ciel.

Pendant qu'il glissait ces mots d'une voix émue dans l'oreille d'Ellénore, M. de Chauvelin, que ses idées libérales n'empêchaient pas d'être fidèle à notre vieille galanterie, ramassait l'éventail et le rendait à madame Mansley.

Que de fois on s'est ainsi innocemment fait le complice des faiblesses qu'on blâme.

De tous les secrets, le plus difficile à garder est celui de son bonheur. Le regard, l'agitation, l'éloquence appliquée aux sujets les plus indifférents, tout le trahit. Madame Talma, frappée de la gaieté subite d'Adolphe et de l'accablement où était tombée tout à coup Ellénore, devina sans peine qu'il s'était passé entre eux un de ces événements imperceptibles qui, sans nulle importance pour les autres, décident parfois du sort de deux personnes.

Sa prévention en faveur de M. de Rheinfeld ne lui permettait pas de croire qu'on pût, non-seulement le haïr, mais n'être pas sensible à son amour, et sa prudente amitié commençait à trembler pour le repos d'Ellénore.

—Si leur malveillance réciproque était réelle, pensait madame Talma; si leurs injures n'étaient pas un voile, si elles partaient du coeur, il y a longtemps qu'ils seraient brouillés à mort. C'est le pressentiment des malheurs qui doivent résulter d'une liaison deux fois coupable, qui leur a inspiré jusqu'ici ce moyen de défense; mais il vient d'échouer. J'ignore comment une si courageuse résolution a pu succomber à la conversation politique qui captive depuis deux heures l'attention de tous ceux qui sont ici. Il faut que le diable ou l'amour s'en soit mêlé, et je ne saurais, sans trahison, laisser Adolphe s'embarquer à la vue de l'orage, et ne pas lui montrer les remords qui l'attendent, s'il ajoute un malheur de plus à tous ceux qui ont déjà flétri l'existence de madame Mansley.

En conséquence de ce raisonnement, madame Talma choisit un moment où
Adolphe passait près d'elle pour lui dire:

—Je voudrais vous voir demain matin, j'ai à causer avec vous.

—J'en suis désolé, mais cela m'est impossible, répondit Adolphe. C'est demain la première séance du club de l'hôtel de Salm. J'ai promis d'en faire le discours d'ouverture, et je ne veux pas laisser échapper une si bonne occasion de dire tout ce que je pense sur le terrorisme, le royalisme et le faux patriotisme qui sont aujourd'hui les plus grands ennemis de la France, enfin j'espère un succès, et je vous avouerai que jamais il ne viendra plus à propos.

—Ah! ah! vous comptez sur votre talent pour vous seconder dans quelque mauvaise action, n'est-ce pas? Eh bien, soit; montrez-vous avec toute votre supériorité, je me charge de faire valoir vos défauts.

—Vous me faites frémir.

—Eh bien, résignez-vous à m'entendre avant ou après votre séance politique.

—Comme il vous plaira. Cependant j'aurai l'esprit plus libre, je crois, avant de vous avoir entendue; mais, de toute façon, promettez-moi de garder un profond silence à mon égard tant que je n'aurai pas plaidé ma cause.

Il fut convenu qu'Adolphe viendrait se faire sermonner le lendemain, n'importe sur quel sujet, en sortant du club de l'hôtel de Salm.

Son discours, quoique fort raisonnable pour l'époque, eut un succès éclatant, et jamais aucun de ceux qu'il a obtenus depuis sur un plus grand théâtre ne l'a plus doucement enivré. L'idée qu'Ellénore ne pourrait échapper à son éloge, qu'il la poursuivrait jusque chez les ennemis de la Révolution, le ravissait, car son discours portait l'empreinte d'une horreur profonde pour les crimes commis au nom de la liberté, et promettait aux opprimés du gouvernement nouveau un zélé défenseur. Aussi les royalistes en parlaient-ils avec une admiration qui tenait de l'espoir, M. de Savernon seul persistait à blâmer toutes les actions et les paroles de M. de Rheinfeld.

Les travers attachés à l'esprit de parti étaient alors fort communs et faisaient le tourment des familles, dont la moitié, ayant pris part à la révolution, en suivait les chances, tandis que l'autre moitié, élevée dans le culte de l'absolutisme royal, ne comprenait pas que la France pût se soumettre encore longtemps à un autre pouvoir, et en attendait impatiemment le retour.

Malgré cette loi du Directoire qui forçait les membres des assemblées législatives à jurer, par serment, qu'ils n'avaient aucun parent émigré, on en voyait tous les jours solliciter la radiation de soi-disant amis intimes, qui leur tenaient encore de plus près. Eh bien, dans ces Français rendus à leur patrie, grâce au crédit d'un honnête républicain, il s'en trouvait un bien petit nombre d'assez reconnaissants pour ne pas haïr leur bienfaiteur, et d'assez sages pour permettre à leurs enfants d'aller chercher dans nos armées ce qui pare toujours un grand nom: les dangers et la gloire.

—Je pourrais me dispenser de vous parler de ce qui m'a fait vous demander cet entretien, dit madame Talma en voyant entrer M. de Rheinfeld, car vous le savez sans doute aussi bien que moi; mais si je n'ai pas la prétention de vous instruire, j'ai celle de vous éclairer sur les suites du roman que vous commencez, sans nulle prévision des scènes qu'il doit amener.

—Vous oubliez qu'on ne fait pas un roman sans amour mutuel, et que le courage d'aimer tout seul est bientôt épuisé. Mais je réponds là à ma pensée plus qu'à la vôtre, dit Adolphe en souriant.

—Vous répondez fort mal, il est vrai, mais vous comprenez fort bien, cher ami, et je ne serai pas obligée de vous prouver pourquoi il est urgent que vous accompagniez madame de Seldorf dans le voyage qu'elle va faire en Suisse, pendant que son mari sera en mission.

—Non, vraiment, je ne comprendrai jamais la nécessité de quitter Paris au moment où l'absence de Bonaparte et de son armée nous expose à de grands revers, où le gouvernement ne sait plus où donner de la tête, où le trésor est à sec, où les soldats manquent de tout, et où ma voix, si faible qu'elle soit, peut crier au secours et ranimer l'énergie de ce peuple affaibli par ses excès et engourdi par la terreur, et ce que je comprends encore moins c'est que ce soit vous, la personne la plus dévouée à la France, à sa prospérité, qui m'engagiez à l'abandonner lorsque les terroristes et les royalistes sont là, tout prêts à ressaisir le pouvoir et à nous rendre la guillotine ou les lettres de cachet.

—Sans doute il faut un motif très-impérieux pour l'emporter sur de si grandes considérations; mais d'autres sont encore là pour sauver le pays; et vous êtes seul l'arbitre d'un sort qui m'intéresse vivement. Je vous propose l'éternelle ressource de l'éloignement, parce que c'est un lieu commun qui réussit toujours; mais j'en préférerais un autre, car je ne me dissimule pas tout ce que nous perdrons avec votre présence, et si votre imagination nous fournit un aussi bon moyen de vous faire oublier, je ne demande pas mieux que de l'adopter; mais je suis décidée à vous sauver malgré vous, s'il le faut, des remords d'une double scélératesse.

—Peine inutile, j'ai un fond d'innocence qui peut tout braver.

—Quoi, jusqu'au malheur d'une femme adorable? Ah! vous vous calomniez.

—D'abord on ne fait le malheur que des gens dont on est aimé. Quant à ceux qui nous haïssent, on n'est pas tenu à leur tout sacrifier, convenez-en.

—Je suis de cet avis; mais cette haine-là ne vous abuse pas plus que moi, je vous prie de la traiter avec tous les égards qu'elle mérite.

—Que faire?

—N'y donner aucune suite, méditer sérieusement sur le tort de tromper une femme dont l'esprit est indispensable à votre existence, ce qui ne vous permet pas de disposer de vous, et ne vous laisse à offrir pour prix d'un abandon complet qu'un amour partagé, une chaîne à demi brisée, un de ces attachements qui font également le supplice des deux rivales et de l'infidèle. Je vous connais, vous n'avez ni assez de probité, ni assez de duplicité, pour vous tirer d'une situation pareille. Vous serez, avant six mois, détesté, et, qui pis est, méprisé des deux personnes que vous aimez le plus au monde.

—Que dites-vous? s'écria Adolphe, terrifié par cette menace.

—La vérité, reprit madame Talma. L'une ne vous pardonnera pas votre ingratitude; l'autre, votre reconnaissance. Oui, l'affection que vous conserverez pour madame de Seldorf, en dépit de votre inconstance, sera un crime aux yeux de madame Mansley. Elle ne peut plus écouter l'amour que de l'homme qui lui sera assez dévoué pour lui donner son nom… Serez-vous cet homme-là?

Adolphe garda le silence et parut absorbé sous le poids d'une pensée qui ne s'était point encore offerte à son esprit.

—Se taire, c'est répondre, continua madame Talma; et je me fie maintenant à votre honneur pour vous guider dans le parti qu'il faut prendre.

—L'honneur! reprit Adolphe avec impatience, et depuis quand l'honneur des hommes est-il compromis par leurs faiblesses de coeur? N'avons-nous pas fait les lois de manière à être absous de tous crimes en ce genre? Non, la crainte du blâme ne saurait nous arrêter dans un sentiment passionné; celle de causer le malheur d'une femme dévouée pourrait seule donner le courage de la fuir. Mais je vous le répète, madame Mansley s'indigne et s'amuse de mon amour. Voilà tout.

—Et pourquoi cet amour? Je vous prie, êtes-vous bien sûr de l'éprouver? N'est-ce pas une de ces taquineries qui servent souvent au développement de votre esprit, et dont vous voulez divertir votre coeur?

—Quelle méchante supposition!

—C'est que je ne m'explique pas comment les qualités, les défauts et les goûts les plus opposés, mènent à un amour mutuel.

—Mutuel! répéta Adolphe, la joie dans les yeux. Vous êtes bien honnête, ajouta-t-il en souriant.

—Hélas! oui, mutuel, et je n'en veux pour preuve que les efforts de la pauvre Ellénore pour se persuader qu'elle vous hait. Vous pensez bien que si votre repos avait été seul en danger dans cette circonstance, je ne m'en serais pas inquiétée. Je vous aurais laissé jouer de vos défauts avec toute la grâce qui leur a déjà valu tant de succès; mais quand j'ai vu que leur séduction commençait à agir sur un coeur déjà meurtri, et qu'un coup de plus doit tuer, j'ai cru vous servir tous deux, en mettant mon amitié entre vos deux haines pour les empêcher de se battre trop passionnément.

—Vous me faites tant de bien et tant de mal avec vos beaux discours, que je ne sais plus que résoudre.

—Eh bien, laissez-vous conduire.

—J'y consens, mais n'abusez pas de ma soumission; n'en demandez pas trop à ma raison.

—Je ne veux pas même avoir à faire à elle. Votre coeur entendra bien mieux ce que j'ai à lui demander: d'abord la sincère résolution de renoncer à plaire à une personne que tout doit séparer de vous. Songez que sans moi elle ne vous aurait jamais connu; que la différence de vos opinions avec les siennes, avec celles de ses amis, ne permet aucune liaison entre vous; que vous ne pouvez sacrifier toutes les antipathies qu'on sait exister entre vous deux, sans apprendre à tout le monde que vous vous adorez. Et ce secret une fois divulgué, je n'ai pas besoin de vous dire les affreux malheurs qui s'ensuivront. Ne vous flattez pas de les détourner, ils sont inévitables. Madame de Seldorf se changera en Euménide acharnée à vos pas; et M. de Savernon poignardera Ellénore.

Ce résultat était si probable qu'Adolphe en frémit, et qu'il s'engagea à partir pour la Suisse avec madame de Seldorf sans en prévenir Ellénore, sans lui écrire dans l'absence.

—C'est un indigne procédé que vous exigez là, s'écria-t-il en se levant.

—Je l'avoue, et c'est tout son mérite, reprit madame Talma, car un peu moins offensant, il serait sans effet. Mais Ellénore a l'âme fière, et j'espère bien qu'elle ne vous le pardonnera jamais. Dès que j'en aurai la certitude, et que je croirai sa dignité et sa rancune plus fortes que son amour, je vous écrirai de revenir.

—Ce sera la première lettre de vous que j'aurai reçue sans plaisir.

—Ce n'est pas tout; vous ne reviendrez ici qu'à la condition de ne vous présenter chez moi qu'aux heures où madame Mansley ne s'y trouve jamais; enfin, qu'en me jurant, en malade soumis, de suivre mes ordonnances.

—J'ai bien peur que ce malade-là ne meure entre vos mains, dit M. de Rheinfeld en respirant avec peine. Il est atteint plus gravement que vous ne le pensez. Mais, qu'importe, ajouta-t-il d'une voix étouffée, elles ignoreront mon supplice… Vous seule le saurez… Votre pitié me suffira, et si… je…

L'excès de son émotion l'empêcha de continuer; il sortit précipitamment et laissa sa vieille amie effrayée de l'impression qu'elle venait de produire sur cet esprit à la fois si profond, si léger, et qu'elle supposait plus fort contre les agitations du coeur.

C'est une erreur généralement établie dans le monde civilisé que de croire les gens d'esprit insensibles. Et pourtant leurs écrits, leurs longs attachements sont là pour prouver le contraire. Mais l'envie qui s'attache aux supériorités leur conteste les qualités à la portée de tout le monde; ce serait bien dommage pourtant que le ciel, dans sa munificence, n'eût accordé qu'aux sots la faculté d'aimer.