XVIII

Les embarras du gouvernement devenaient chaque jour plus graves. Chacun se disputait le pouvoir sans savoir l'usage qu'il en ferait, et le secours des hommes politiques, des opinions indépendantes était plus nécessaire que jamais contre le retour des mesures révolutionnaires ou l'usurpation d'un despotisme militaire.

Madame de Seldorf, pénétrée de cette vérité, et rassurée par l'empressement d'Adolphe à vouloir la suivre dans son voyage, lui imposa l'obligation de revenir à Paris sur-le-champ, si quelque événement politique y réclamait la présence des défenseurs de la liberté.

Ravi de se soumettre à un ordre qui devait le ramener, peut-être bientôt, près d'Ellénore, il partit avec plus de courage, non sans déplorer le serment qu'il avait fait à madame Talma de ne pas écrire un mot d'adieu à Ellénore.

Si ne rien tenter pour plaire à ce qu'on aime est un sacrifice souvent impossible, quel nom donner à ce dévouement surhumain qui va jusqu'à s'attirer volontairement la haine de l'être dont on paierait un regard, un sourire au prix du reste de sa vie?

La route entière se passa en suppositions plus douloureuses l'une que l'autre.

—Comment apprendra-t-elle ma désertion? se demandait tacitement Adolphe; quelque ami charitable se chargera-t-il d'en atténuer l'effet en lui prêtant un motif louable? Je ne puis l'espérer. C'est dans la brutalité du coup, dans l'indignation du procédé, que madame Talma compte pour détruire à jamais le faible monument que j'élevais avec tant de peine. Elle aura tout prévu pour qu'Ellénore reçoive la nouvelle de mon départ devant témoins, sans y être préparée, et par conséquent doublement offensée de se voir délaissée, et livrée dans sa surprise à l'observation maligne des indifférents, pour qui toutes les émotions invincibles sont autant de spectacles divertissants… et j'en suis réduit à désirer qu'elle ait peine à retenir ses larmes…

—A quoi pensez-vous donc? disait alors madame de Seldorf; vous avez l'air sombre d'un conspirateur. Si Barras vous voyait en cet instant, il vous ferait arrêter rien que sur votre mine.

—Et il aurait raison, car si je pouvais renverser lui et son
Directoire, je le ferais de grand coeur.

—Vous regrettez de n'être pas resté à Paris pour hâter sa chute, je le vois, dit madame de Seldorf avec amertume; car sans se l'expliquer, elle devinait une pensée rivale dans celle qui absorbait Adolphe.

—Vous vous trompez, reprit-il, je ne puis regretter un succès impossible, à moi, du moins, qui ne voudrais changer que pour être mieux, et non pour remplacer le gouvernement pitoyable du directeur Barras par le despotisme du dictateur Bonaparte.

—Alors pourquoi vous inquiéter autant des événements auxquels vous ne voulez pas prendre part?

—On n'a pas besoin d'être acteur dans un drame pour s'y intéresser; et vous-même, madame, vous avez prouvé plus d'une fois qu'on pouvait s'animer vivement pour des intérêts politiques étrangers aux siens.

—Cela est vrai, mais c'est un travers dont j'espère me corriger, et j'exige que vous m'y aidiez. Être tout seul à combattre pour la liberté dans un pays qui n'en veut pas, est une duperie ridicule. Je commence à me lasser des sentiments patriotiques qui m'ont été transmis comme un héritage, et que j'ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent et sur les belles actions qu'il inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'avaient diminué en rien mon culte pour la liberté. Mais cette soumission aveugle d'une nation éclairée pour un gouvernement faible et arbitraire, pauvre et dissipateur, grossier et immoral, a découragé ma constance, et je suis décidée à ne plus m'occuper du sort de ces aimables Français dont j'aime tant la conversation et que le ciel a doués de tous les genres d'esprit, excepté de l'esprit national.

—Le parti est fort sage, mais vous ne le suivrez pas plus que moi; il est de la nature des âmes généreuses de se prendre d'amour pour le bien public, en dépit de tous les maux attachés à cette belle passion. On s'ordonne beaucoup de vertus par calcul, par expérience ou par religion; l'amour-propre même en crée souvent; mais on a beau se la commander, on ne se fait point d'indifférence. Voir la nation la plus brave, la plus intelligente de l'Europe, courir au-devant de toutes les dominations, même les plus vulgaires, plutôt que de rester maîtresse d'elle-même, sera toujours une douleur pour vous, et une douleur que vous ne pourrez vous empêcher d'exprimer avec toute votre éloquence; sorte de crime toujours puni par les autorités régnantes, quelle que soit l'indulgence de leur despotisme.

—Y pensez-vous!… c'est me prédire de longues persécutions, et il y a de la barbarie à menacer les imaginations faibles des malheurs qui les attendent.

—Oui, quand on ne doit pas les partager, dit Adolphe d'un accent triste et doux qui pénétra jusqu'au fond du coeur de madame de Seldorf.

Cette conversation avait lieu en présence d'un vieil ami de la baronne, d'une gouvernante tenant endormi sur ses genoux le plus jeune des enfants de madame de Seldorf, et, dans une berline que six chevaux entraînaient vers la frontière.

Comme ceux que le mouvement emporte, que le voyage distrait en dépit de leur préoccupation, sont beaucoup moins à plaindre, quelque soit leur chagrin, que les malheureux dont l'existence immobile éternise les regrets, nous reviendrons à Ellénore.