XL
C'était à cette époque de l'automne où les nuits sont aussi longues que les jours, où les paysans, n'ayant plus de récoltes à faire, se lèvent tard, où la campagne, encore verte, est déjà triste, où l'on n'entend plus d'autre bruit que celui des feuilles qui tombent. Adolphe, averti par ce morne silence que tout le monde reposait encore au château, se résigna à attendre le réveil du concierge pour tâcher de pénétrer jusqu'aux antichambres. Là il espérait trouver un domestique ami de mademoiselle Rosalie qui le conduirait jusqu'à elle. Enfin, il lui semblait impossible que l'être le plus indifférent ne fût pas touché de ce qu'il éprouvait et ne se rendît pas à ses prières.
Le temps qu'Adolphe passa sur ce banc de pierre, exposé aux brouillards de la saison, à la rosée froide qui baignait ses pieds, loin de calmer les sentiments qui l'agitaient, ne fit qu'ajouter par la réflexion au besoin qu'il avait de soulager son âme et d'obtenir à tout prix son pardon. Exalté par l'excès même de son dévouement, il comptait sur l'étendue de ses sacrifices pour fléchir tous les ressentiments d'Ellénore et pour changer ses pleurs en joie.
Il était en pleine confiance sur l'effet de son retour, lorsque le bruit du premier volet qui s'ouvrit au château le fit tressaillir. Peu à peu les choses et les gens s'animèrent. Le concierge balaya le devant de la porte du petit pavillon qu'il habitait, enchaîna le gros chien, qui avait cessé d'aboyer contre Adolphe, en le voyant rester presque immobile en dehors de la cour sur le banc où les pauvres du village venaient se reposer chaque matin; puis, après avoir décroché de son mur un trousseau de grosses clefs, le concierge ouvrit les deux battants de la grille.
—Que faites-vous là? dit-il en apercevant M. de Rheinfeld, dont l'air abattu, les vêtements couverts de poussière, parurent suspects au brave Simon.
—Je voudrais… parler à… madame Delmer, fit Adolphe d'une voix mal assurée, et en cherchant dans sa poche l'argent qu'il croyait devoir lui assurer une réponse favorable.
—A cette heure-ci? vous n'y pensez pas, mon cher ami, madame n'est pas levée, et l'on n'ira certainement pas la réveiller pour vous recevoir. D'ailleurs, j'ai des ordres positifs pour ne laisser entrer que les personnes inscrites sur cette liste, et je parie bien que votre nom n'y est pas.
En parlant ainsi, le concierge dépliait une feuille de papier dont
Adolphe s'empara en disant:
—Justement; vous voyez bien ici le nom de M. de Panat?
—Allons donc! vous voulez rire! Est-ce que vous me croyez assez bête pour vous confondre avec un monsieur qui a la tête de moins que vous?
—Eh! non, ce n'est pas celui-là, reprit Adolphe avec l'impatience d'un homme qui n'est pas compris: je m'appelle le comte de Ségur. Voyez si ce nom est parmi ceux qu'on vous a donnés, ajouta-t-il après s'être assuré qu'il était un des premiers inscrits.
—Ah! c'est différent, dit Simon en mettant ses lunettes. Oui, le voilà bien… vous pouvez entrer; mais comme ce n'est pas l'heure des visites, je vous engage à vous promener dans le parc en attendant le déjeuner; ça sera peut-être un peu long, si madame a passé cette nuit, comme celle d'hier, auprès d'une malade que nous avons ici.
—Elle est donc bien malade? demanda Adolphe avec anxiété.
—Je ne saurais trop vous le dire, parce qu'on ne la voit pas, et qu'elle ne veut consulter aucun médecin; mais à en juger par l'inquiétude de Madame, par toute la peine qu'elle se donne pour la soigner, il faut croire que la pauvre femme est en danger. Ça vous chagrine, je le vois bien, ajouta Simon en remarquant la pâleur et le trouble d'Adolphe. Eh bien, tous ceux qui la connaissent en sont affligés comme vous; elle est si bonne, si généreuse, cette chère madame Mansley!
Adolphe, ne pouvant plus contraindre son émotion, récompensa la confiance du concierge, et alla se réfugier dans les allées les plus sombres du parc. L'idée qu'il ne reverrait peut-être plus Ellénore lui causa un tremblement tel, qu'il fut obligé de s'appuyer sur le tronc d'un arbre. Un garçon jardinier qui passait près de là, le voyant prêt à tomber, s'approcha pour lui porter secours, et ne le quitta pas qu'il ne l'eût conduit dans un petit châlet qui servait de point de vue au château.
—Merci, dit Adolphe en s'asseyant dans le fond du châlet; c'était un étourdissement; je me sens très-bien maintenant, ne dérangez, je vous prie, personne. Seulement, lorsque madame Delmer sortira de son appartement, obligez-moi de lui faire savoir par un des gens de la maison que le comte de Ségur est ici… et qu'il a quelque chose d'important à lui dire.
Le garçon jardinier promit de s'acquitter de la commission, et Adolphe retomba dans toute l'anxiété de l'attente.
Il faut avoir passé par de semblables épreuves pour savoir tout ce que l'inquiétude peut faire des plus petites circonstances, des actions les plus insignifiantes. D'abord Adolphe s'appliqua à deviner quelles étaient les fenêtres de la chambre d'Ellénore; car si le châlet était vu du château, on voyait ce dernier en entier du balcon de l'ermitage suisse. Il remarqua deux persiennes ouvertes, lorsque toutes les autres étaient encore fermées.
—C'est là, pensa-t-il.
Et plusieurs mouvements dans la maison, même à l'extérieur, le confirmèrent dans cette idée; le garçon jardinier, qu'il avait déjà vu s'étant joint à un autre, ratissait, en causant, la terrasse près du château. Un domestique vint les faire taire et leur dire d'aller travailler plus loin. Peu de temps après, les deux fenêtres s'ouvrirent brusquement.
—Ah mon Dieu! elle se trouve mal! s'écria Adolphe.
Et il se précipitait déjà vers le château, quand la crainte de l'effet que pourrait produire son apparition le retint; augmentant son effroi par la manière dont il interprétait les plus petites circonstances, il commençait à perdre courage, lorsque madame Delmer lui apparut au bout d'une allée. Il rentra aussitôt dans le châlet, de peur que, fidèle à sa résolution de ne pas le recevoir, elle ne s'enfuit en l'apercevant.
En effet, à peine a-t-elle franchi la porte du châlet, qu'indignée de la ruse d'Adolphe, elle veut retourner sur ses pas; mais il la retient, il invoque sa pitié; il la supplie en termes si touchants de le rassurer sur l'état d'Ellénore, que madame Delmer, sans se laisser attendrir, cède à la crainte de quelque extravagance de la part de M. de Rheinfeld.
—Après l'avoir mise si près de la mort, il ne vous manquait plus que de venir lui porter le dernier coup, dit-elle avec dureté; au nom du ciel! ne détruisez pas par votre présence le peu de calme indispensable à sa résurrection.
—Ah! le ciel que j'invoque aussi connaît le sentiment qui m'amène, et, plus juste que vous, il m'a laissé parvenir jusqu'ici pour y offrir toutes les preuves d'un dévouement sans bornes.
—Vous! sacrifier au bonheur d'Ellénore vos intérêts, vos opinions, vos liens? C'est impossible. Vous ne vous appartenez plus, la France réclame vos talents, madame de Seldorf restera éternellement maîtresse de votre esprit; et votre coeur faible, indécis, passionné par accès, mais froid par nature, ne sera jamais assez fort pour triompher de votre caractère. Vous pleurez, je le vois, et vos larmes sont sincères; mais vous en répandriez bientôt de plus amères, si, cédant au sentiment généreux qui vous amène, je vous laissais abuser Ellénore sur le sort qui vous attend tous deux. Non, vous ne pouvez sans crime lui promettre une félicité qu'il ne dépend pas de vous de lui donner. C'est pour lui avoir laissé entrevoir cette existence idéale que vous l'avez précipitée dans l'état où elle est; respectez sa souffrance.
—Mais que puis-je, ô mon Dieu! pour la rendre à la vie, pour l'empêcher de me haïr?
—Il faut accepter sa haine en punition de vos torts, renoncer à lui adresser une de ces justifications imparfaites qui affaiblissent le ressentiment sans l'éteindre, lui laisser dans sa rancune la force de vous fuir, dans son mépris un moyen de vous oublier.
—Vous m'en demandez trop, s'écria Adolphe en cachant sa tête dans ses mains, honteux de montrer la rougeur qui couvrait son front.
—Mon amitié est à ce prix: je dis plus, la sienne, car au jour où elle recouvrera le repos, elle vous saura gré de le lui avoir rendu par un si courageux sacrifice.
—Ah! si je dois obéir à cet arrêt flétrissant, je ne le puis qu'après en avoir reçu l'ordre de sa propre bouche, qu'elle me le donne, et je jure sur l'honneur de le subir, dussé-je mourir à la peine.
Alors Adolphe se jeta aux genoux de madame Delmer et l'accabla d'instances pour obtenir la triste faveur d'être chassé à jamais par Ellénore elle-même.
—Eh bien, soit, dit madame Delmer plus entraînée que persuadée par toutes les raisons que lui donnait Adolphe; malgré le mal qu'il en peut résulter, elle saura que vous êtes ici; elle saura quelle intention vous y a conduit, et si, plus confiante que moi dans vos résolutions, elle consent à…
—Oh! ne l'en détournez pas!
—Je vous promets de lui laisser ignorer ma pensée… tant qu'elle ne me la demandera pas. Mais jurez-moi aussi de vous conformer à sa décision telle qu'elle soit; songez que la moindre agitation peut la tuer, et ne me livrez pas aux remords d'avoir cédé à vos prières.
En ce moment un domestique vint avertir madame Delmer que le docteur était arrivé.
—Je l'ai fait appeler, dit-elle, en dépit de la volonté d'Ellénore qui se refuse à tous les secours de la médecine, sous prétexte qu'elle n'est point malade, dit-elle, et cependant nous la voyons dépérir de jour en jour. La pâleur de la mort couvre ses beaux traits; elle a tous les symptômes d'une maladie de coeur, et c'est pour la contraindre à se laisser soigner que je veux avoir l'avis du docteur Moreau.
—Ah! faites que je le sache aussi, dit Adolphe en pressant la main de madame Delmer. Vous tenez ma vie, disposez-en comme vous voudrez; je souscris à tout, mais que je la voie; qu'elle me méprise, mais qu'elle sache que je l'aime plus que jamais!
Ces derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à madame Delmer, qui s'était empressée d'aller recevoir le docteur, et de préparer Ellénore à sa visite avant d'oser lui parler de celle d'Adolphe.
Tant de soins, tant de précautions réclamaient du temps, et poussé par sa brûlante inquiétude, Adolphe était parvenu, sans s'en apercevoir, jusqu'au bas de la terrasse qui touchait au château, espérant à chaque porte qui s'ouvrait, à chaque personne qui se dirigeait de son côté qu'on venait lui dire d'entrer. Enfin, le docteur Moreau parut tenant un billet à la main, et suivi d'un valet de chambre de la maison auquel il dit de le conduire vers M. de Rheinfeld.
—Le voilà qui se promène tout près d'ici, répondit le valet de chambre qui le connaissait depuis longtemps pour l'avoir vu chez sa maîtresse.
—Oh! ciel, que va-t-il m'apprendre, pensait Adolphe. Et, dominé par l'effroi, il n'osait aller au-devant du docteur; ses lèvres tremblaient, il balbutiait des questions non achevées. Le docteur, devinant celle que le malheureux avait tant de peine à articuler, imagina d'y répondre non pas avec une complète franchise, mais pourtant de manière à laisser soupçonner que l'état de madame Mansley lui paraissait fort alarmant, et qu'il était de son devoir de la maintenir dans un calme absolu.
—Voici, ajouta-t-il, ce qu'elle m'a chargé de vous remettre.
Adolphe prend vivement le billet que lui offre le docteur, et y lit ce peu de mots tracés au crayon d'une main mal assurée:
«Je ne veux plus vous voir.»
Tous les coupables sont susceptibles. Adolphe s'indigna de ce refus, comme s'il ne l'avait pas mérité, et froissant avec rage le papier dans ses mains, il dit adieu au docteur; celui-ci le retint.
—J'ai promis à madame Delmer de vous ramener, dit-il; je ne vous quitte pas. Nous sommes de vrais despotes, nous autres médecins, quand il s'agit de nos amis. Allez, j'en ai guéri de plus malades que vous.
—Je n'en doute pas, car je me porte fort bien, reprit Adolphe en affectant une grande liberté d'esprit.
—Eh bien, tant mieux, nous causerons. J'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse.
En parlant ainsi, le docteur conduisait Adolphe vers sa voiture. Lorsque tous deux y furent montés:
—Une nouvelle qui m'intéresse! répéta M. de Rheinfeld; il y en a bien peu qui puisse m'émouvoir en ce moment.
—Celle-là vous contrariera, et les contrariétés sont les seules distractions dans les grandes peines.
—Vous voulez exciter ma curiosité; je n'en ai plus pour rien, tout m'est égal.
—Même le malheur de ceux qui vous aiment?
—Personne ne m'aime, répondit Adolphe avec amertume.
—Plût au ciel!
Cette exclamation retentit au coeur d'Adolphe; il fit un effort sur lui-même pour continuer la conversation.
—Eh bien, dit-il, j'attends cette contrariété consolante que vous avez la bonté de me promettre; car je ne saurais la deviner.
—Je le crois bien, vraiment; qui aurait jamais soupçonné une semblable petitesse dans un si grand caractère; mais l'humanité est ainsi faite, c'est un composé de contrastes, de faiblesse et de force, de sublime et de ridicule. Quand on commande à des armées invincibles, à un pays comme la France, qu'on a l'Europe à ses pieds, comment s'inquiéter des bons mots d'une femme?
—Qu'entends-je, madame de Seldorf serait…
—Exilée, répondit le docteur. Et tous deux gardèrent un morne silence.