XLI

L'exil de madame de Seldorf mettait fin à toutes les fluctuations qui agitaient le coeur d'Adolphe. Après l'avoir connue, courtisée, aimée pendant sa prospérité, l'abandonner à l'instant du revers était une lâcheté impossible. Ainsi l'honneur est parfois un tyran secourable. Ce qu'il ordonne nous sauve du remords de choisir. Adolphe se rendit sans délai chez madame de Seldorf.

—Eh bien, où passons-nous l'hiver? dit-il en entrant dans le salon de la baronne.

Des larmes de reconnaissance remplirent aussitôt les yeux de madame de
Seldorf; elle serra la main d'Adolphe, et se tournant vers ses amis:

—Comment se plaindre d'une injustice qui vous vaut de telles preuves d'attachement? Puis, s'adressant à M. de Rheinfeld: nous irons où l'on peut penser et parler librement, où la flatterie n'est pas un devoir, où l'esprit n'est pas un crime, où la tyrannie ne se couvre pas d'un manteau républicain pour frapper sur les défenseurs de la liberté, où les princes innocents ne sont pas jugés par des commissions militaires, où l'on ne fait pas tomber les têtes qui refusent de s'incliner devant l'idole du jour.

Les amis de madame de Seldorf s'empressèrent de l'interrompre, car en exhalant ainsi sa juste colère, elle justifiait presque sa disgrâce et donnait un prétexte pour la prolonger.

Elle se décida à partir pour l'Allemagne, et obtint, de l'officier de gendarmerie qui ne la quittait pas, de rester vingt-quatre heures de plus à Paris pour faire les arrangements nécessaires à un si long voyage. Ce peu d'heures consacrées à de tristes adieux parurent éternelles à M. de Rheinfeld. Il les passa à récapituler ses torts, à s'accuser de ses malheurs, à en pressentir de nouveaux, d'inévitables; à maudire son caractère, sa destinée: à se livrer à toutes les tortures d'un amour qu'on s'arrache du coeur; mais l'instant du dévouement arrivé, Adolphe passant tout à coup de l'abattement à l'excès du courage, fut rejoindre madame de Seldorf qui l'attendait. Espérant trouver chez lui l'exemple d'une résignation qu'elle ne pouvait atteindre, à la vue du visage calme et souriant d'Adolphe, elle reprit assez de force pour comprimer sa douleur, pour la raisonner même.

—Oh! mes amis, disait-elle en les embrassant, l'exil, c'est la mort! les plus grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre la perte de la patrie. Où retrouverai-je vos bons soins, votre esprit, cette réunion de personnes si distinguées et si simples, si savantes et si rieuses, si amusantes et si dévouées! Et c'est la fantaisie d'un homme qui me prive de tant de biens! O vous! qui restez pour défendre l'indépendance nationale contre le despotisme de la gloire, unissez vos voix puissantes pour sauver la France, et Bonaparte lui-même des vengeances de l'Europe asservie. Montrez-vous l'ennemi des conquêtes, le soutien de nos lois; mais non, n'écoutez pas ce conseil dangereux; on vous exilerait, et je ne veux pas vous faire payer si cher le bonheur de nous revoir.

Un quart d'heure après cet adieu, la voiture de madame de Seldorf traversait le boulevard près de la porte Saint-Martin. Plusieurs grosses charrettes encombraient le passage, et les postillons, impatients de reprendre leur galop, criaient au cocher d'une calèche qui marchait au pas, de se ranger pour les laisser passer. Le cocher complaisant obéit, et Adolphe ne put retenir un cri douloureux en reconnaissant dans le fond de cette calèche une femme à demi-couchée, dont la tête était appuyée sur l'épaule de madame Delmer.

—O mon Dieu! pensa-t-il, est-ce ainsi que je devais la revoir!

Oui, cette femme, c'était Ellénore. Le docteur Moreau ayant déclaré que le froid de la campagne pouvait augmenter la fièvre qui minait la malade, madame Delmer s'était chargée de la ramener elle-même à Paris, en prenant toutes les précautions qu'exigeait son état de souffrance.

Dans le calme parfait où son amie cherchait à la maintenir, Ellénore semblait reprendre à la vie. Ses yeux étaient moins ternes, ses joues plus colorées, sa voix plus sonore. Elle témoignait le désir de voir son enfant, et parlait d'envoyer sa soeur à Londres pour le lui ramener. On devinait, à sa docilité à suivre le régime qui pouvait la guérir, qu'un secret espoir soutenait son courage. Hélas! cet espoir, elle le puisait tout entier dans le souvenir de sa mère, qu'elle avait vue mourir de la même maladie dont elle se sentait atteinte. A chaque accès de fièvre, à chaque spasme qu'elle éprouvait:

—C'est bien cela, disait-elle, je ne dois pas avoir longtemps à souffrir; profitons-en pour prouver à ce monde, à la fois si cruel et si dédaigneux, que je ne méritais pas les humiliations dont il m'a abreuvée, et que je n'étais pas indigne du dévouement et du nom d'un homme distingué. Oui, j'en ai la certitude, celui-là ne me trompera pas; j'ai sa parole; chaque mot de son serment est gravé dans ma mémoire; il le tiendra… et d'ailleurs que lui demandai-je? de me réhabiliter dans l'opinion, de placer ma tombe au rang qui m'était dû, de me venger par un sacrifice illusoire de l'injure, de la lâcheté d'un ingrat, des insultes de la calomnie, des injustices du sort, du fol amour qui me tue; mais la mort n'est-elle pas là pour m'acquitter de ce bienfait? lui laissera-t-elle le temps de se reprocher l'excès de sa reconnaissance? Non, je puis sans scrupule en réclamer cette unique, cette dernière preuve.

Alors, se traînant vers sa table à écrire, elle resta quelque temps à méditer sur la détermination qu'elle allait prendre; puis, cédant à sa conviction, à cette volonté suprême des malheureux condamnés, elle écrivit cette lettre:

«Vous rappelez-vous ces mots: Je pars!… mais non pas sans vous jurer que, quels que soient ma situation, mes liens, fût-ce dans huit jours comme dans vingt ans, un signe, un mot de vous, disposera de moi, me ramènera à vos pieds, pour y obéir à vos ordres, y servir vos projets, et sacrifier, s'il le faut, mon existence à vos moindres caprices.

»Eh bien, je vous attends, Lucien, ne tardez pas trop à venir, sinon le ciel, qui a pitié de moi, me délivrerait avant de vous revoir, et vous ne pourriez exaucer ma dernière prière.»

M. de La Menneraye était en garnison à Metz lorsque cette lettre lui parvint. Il sollicita un congé d'un mois pour venir soigner un parent dangereusement malade. Muni de cette autorisation, il se mit en route, espérant trouver madame Mansley moins mal qu'elle prétendait l'être, et comptant sur ses soins, sur son amour, pour la rendre à la vie.

L'attente de cette arrivée maintenait Ellénore dans une agitation muette que ses amis prirent pour un retour à la santé; elle-même les affermissait dans cette erreur par son courage à souffrir et par sa constance à leur affirmer qu'elle allait tous les jours un peu mieux. Elle savait que les meilleurs amis du monde ont un intérêt facile à courbaturer, et qu'ils traitent d'imaginaires les maladies dont on ne meurt pas, ou dont on ne guérit pas tout de suite, et que c'est leur rendre service que de ne pas les ennuyer du récit des souffrances contre lesquelles ils ne peuvent rien.

En effet, ceux qui étaient forcés de remarquer le dépérissement de madame Mansley se débarrassaient d'une bonne partie de la pitié qu'ils en auraient dû avoir, en l'attribuant à toute autre cause qu'au chagrin: c'était, disait-ils, la suite du mauvais régime, d'une vie trop recluse, d'agitations trop multipliées. Quant aux gens du monde, ils en parlaient avec cette commisération blessante qui sert si bien la bonté féroce des méchants.

—Avez-vous rencontré la pauvre madame Mansley dans l'allée des Veuves, où elle va respirer l'air en voiture ouverte, quand le temps et son médecin le permettent? Elle s'est changée au point de n'être plus jolie.

—Vraiment, je n'en suis pas surprise; elle est à moitié folle. Savez-vous ce qui la met dans cet état déplorable? La rage de se faire épouser.

—Oh! la bonne extravagance! Mais il me semble qu'elle s'était arrangée de manière à pouvoir s'en passer?

—Non; il paraît que l'amour ne lui suffit pas. Elle s'était mis dans la tête de séduire M. de Rheinfeld au point de l'amener à couvrir de son nom tous les péchés cachés et connus de la belle Ellénore.

—Comment a-t-elle pu se flatter un instant de distraire Adolphe de l'envie de se marier, non pas avec elle, mais avec madame de Seldorf? Ce n'est pas la passion de M. de Rheinfeld, il est vrai, mais c'est son idée fixe, et les entêtements sont bien plus forts que les sentiments. Madame Mansley aurait dû savoir cela, elle qui a déjà fait plus d'une triste expérience sur le coeur humain. C'est bien la peine d'avoir été la dupe du plus grand roué de France et d'Angleterre, si cela ne garantit pas des galanteries bourgeoises d'un patriote. En vérité, ce serait bien sot à elle d'en mourir!

—Aussi n'en fera-t-elle pas la sottise, je vous l'affirme; il ne manque point de consolations pour de pareils désespoirs, on n'en meurt guère que dans les romans. D'ailleurs, n'a-t-elle pas un petit bâtard qui l'oblige à braver les injustices des hommes et les tortures de la vie (style de ces sortes de victimes), et ne faut-il pas qu'elle se résigne à subir les douleurs et les joies d'une existence orageuse par pur amour maternel? Soyez donc tranquille, elle ne manquera pas de prétexte pour faire encore parler d'elle, et pour vous donner une nouvelle occasion de plaindre ses malheurs.

—J'aimerais bien mieux l'en consoler, disait un élégant, et faire renaître sur son beau visage les couleurs et le sourire qui l'animaient autrefois. Sans vanité, je vaux bien le grand blond qu'elle pleure, et cela pourrait l'amuser d'en médire avec moi. D'abord, je lui prédirais le désappointement qui le menace; car il va recevoir le même soufflet qu'il lui a donné: madame de Seldorf s'est fait un nom trop célèbre pour le quitter, dès qu'elle aura la conviction qu'Adolphe la préfère même à celle qu'il aime, et que tous les sacrifices qu'elle attendait de lui son irrévocablement accomplis, enfin, qu'il est brouillé sans retour avec madame Mansley, elle lui fera entendre, avec toute la délicatesse que les gens d'esprit mettent à dire des choses désagréables, qu'elle est très-fière de son affection, très-reconnaissante du noble dévouement qui lui fait partager son exil; mais que leur bonheur à tous deux exige qu'ils restent libres.

—Oh! le charmant compliment, et qu'il l'aura bien mérité. Jamais la peine du talion n'aura été mieux appliquée! Adolphe en crèvera de dépit. Je m'en réjouis d'avance pour cette pauvre abandonnée. Le bon Dieu lui doit bien ce petit plaisir, en compensation de tous les chagrins qu'on lui donne, et de la considération, de la bienveillance qu'on lui refuse.

C'est ainsi que les caquets les plus médisants prennent un air bonace en passant par la bouche des bavards de bonne compagnie. Sans les entendre, Ellénore les devinait, et elle ne comprenait pas comment, accablée par tant de peines réelles, elle pouvait être aussi sensible à de vaines injures, à de sots jugements, dont le repos de sa conscience et l'estime de ses amis la vengeaient assez.

—Et moi aussi, pensait-elle, j'ai ma part de faiblesse, de lâcheté! Puis-je donner d'autres noms à cette terreur du mépris, si injuste qu'il soit, à cette horrible souffrance qui s'empare de mon être à la vue d'un regard dédaigneux, d'une confidence ironique, d'un de ces signes inventés par l'envie insolente, pour humilier le malheur innocent? Quoi! je ne puis supporter les affronts dont m'abreuve un monde que je méprise! Dieu sait ce que je ferais pour m'en affranchir, et je m'étonne de la faiblesse de cet Adolphe qui me sacrifie aux pleurs d'une amie, et c'est lorsque je succombe aux coups portés par des mains indifférentes, que je lui reproche de céder à la pitié du désespoir qu'il cause. Non, je n'ai pas le droit de le blâmer. Puis passant aussitôt du besoin d'absoudre Adolphe, à celui de l'accuser, Ellénore s'écriait: Mais est-ce bien à un sentiment généreux qu'il a obéi en m'assassinant! Ah! je voudrais en vain me le persuader! C'est la même crainte de l'opinion, le même effroi des jugements, des épigrammes sanglantes de ce monde à la fois corrompu et sévère qui l'a rendu ingrat, parjure. Qu'est-ce donc que cette puissance occulte dont les arrêts prononcés par tant d'être frivoles, insensés, pervers, ont force de lois; que cette divinité dont les faveurs se payent au prix de ce qu'on a de plus cher! Mais ces faveurs qu'Adolphe a craint de perdre, ces faveurs qu'il m'a préférées, ne peut-on les reconquérir?

En ce moment, et comme pour répondre à sa pensée, on prononça le nom de
M. Lucien de la Menneraye: c'était Germain qui l'annonçait.