CHAPITRE V
L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles[24].
[24] La bonne éducation, à l'égard des crimes, est de donner des remords qui, prévus, mettent un poids dans la balance.
L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y ait la moindre part. Voilà une des principales différences de l'amour-goût et de l'amour-passion, et l'on ne peut s'applaudir des belles qualités de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
Enfin, l'amour est de tous les âges: voyez la passion de Mme Du Deffant pour le peu gracieux Horace Walpole. L'on se souvient peut-être encore à Paris d'un exemple plus récent et surtout plus aimable.
Je n'admets en preuve des grandes passions que celles de leurs conséquences qui sont ridicules: par exemple, la timidité, preuve de l'amour; je ne parle pas de la mauvaise honte au sortir du collège.
CHAPITRE VI
Le rameau de Salzbourg.
La cristallisation ne cesse presque jamais en amour. Voici son histoire: tant qu'on n'est pas bien avec ce qu'on aime, il y a la cristallisation à solution imaginaire; ce n'est que par l'imagination que vous êtes sûr que telle perfection existe chez la femme que vous aimez. Après l'intimité, les craintes sans cesse renaissantes sont apaisées par des solutions plus réelles. Ainsi, le bonheur n'est jamais uniforme que dans sa source. Chaque jour a une fleur différente.
Si la femme aimée cède à la passion qu'elle ressent et tombe dans la faute énorme de tuer la crainte par la vivacité de ses transports[25], la cristallisation cesse un instant; mais, quand l'amour perd de sa vivacité, c'est-à-dire de ses craintes, il acquiert le charme d'un entier abandon, d'une confiance sans bornes, une douce habitude vient émousser toutes les peines de la vie et donner aux jouissances un autre genre d'intérêt.
[25] Diane de Poitiers, dans la Princesse de Clèves.
Êtes-vous quitté, la cristallisation recommence; et chaque acte d'admiration, la vue de chaque bonheur qu'elle peut vous donner et auquel vous ne songiez plus, se termine par cette réflexion déchirante: «Ce bonheur si charmant, je ne le reverrai jamais! et c'est par ma faute que je le perds!» Que si vous cherchez le bonheur dans des sensations d'un autre genre, votre cœur se refuse à les sentir. Votre imagination vous peint bien la position physique, elle vous met bien sur un cheval rapide à la chasse, dans les bois du Devonshire[26]; mais vous voyez, vous sentez évidemment que vous n'y auriez aucun plaisir. Voilà l'erreur d'optique qui produit le coup de pistolet.
[26] Car, si vous pouviez vous imaginer là un bonheur, la cristallisation aurait déféré à votre maîtresse le privilège exclusif de vous donner ce bonheur.
Le jeu a aussi sa cristallisation provoquée par l'emploi à faire de la somme que vous allez gagner.
Les jeux de la cour, si regrettés par les nobles, sous le nom de légitimité, n'étaient si attachants que par la cristallisation qu'ils provoquaient. Il n'y avait pas de courtisan qui ne rêvât la fortune rapide d'un Luynes ou d'un Lauzun, et de femme aimable qui ne vît en perspective le duché de madame de Polignac. Aucun gouvernement raisonnable ne peut redonner cette cristallisation. Rien n'est anti-imagination comme le gouvernement des États-Unis d'Amérique. Nous avons vu que leurs voisins les sauvages ne connaissent presque pas la cristallisation. Les Romains n'en avaient guère d'idée et ne la trouvaient que par l'amour physique.
La haine a sa cristallisation; dès qu'on peut espérer de se venger, on recommence de haïr.
Si toute croyance où il y a de l'absurde ou du non-démontré tend toujours à mettre à la tête du parti les gens les plus absurdes, c'est encore un des effets de la cristallisation. Il y a cristallisation même en mathématiques (voyez les newtoniens en 1740) dans les têtes qui ne peuvent pas à tout moment se rendre présentes toutes les parties de la démonstration de ce qu'elles croient.
Voyez en preuve la destinée des grands philosophes allemands, dont l'immortalité, tant de fois proclamée, ne peut jamais aller au delà de trente ou quarante ans.
C'est parce qu'on ne peut se rendre compte du pourquoi de ses sentiments que l'homme le plus sage est fanatique en musique.
On ne peut pas à volonté se prouver qu'on a raison contre tel contradicteur.
CHAPITRE VII
Des différences entre la naissance de l'amour dans les deux sexes.
Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet: elles se mettent à justifier une démarche si extraordinaire, si décisive, si contraire à toutes les habitudes de pudeur. Ce travail n'existe pas chez les hommes; ensuite l'imagination des femmes détaille à loisir des instants si délicieux.
Comme l'amour fait douter des choses les plus démontrées, cette femme qui, avant l'intimité, était si sûre que son amant est un homme au-dessus du vulgaire, aussitôt qu'elle croit n'avoir plus rien à lui refuser, tremble qu'il n'ait cherché qu'à mettre une femme de plus sur sa liste.
Alors seulement paraît la seconde cristallisation, qui, parce que la crainte l'accompagne, est de beaucoup la plus forte[27].
[27] Cette seconde cristallisation manque chez les femmes faciles, qui sont bien loin de toutes ces idées romanesques.
Une femme croit de reine s'être faite esclave. Cet état de l'âme et de l'esprit est aidé par l'ivresse nerveuse que font naître des plaisirs d'autant plus sensibles qu'ils sont plus rares. Enfin une femme, devant son métier à broder, ouvrage insipide et qui n'occupe que les mains, songe à son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec son escadron, est mis aux arrêts s'il fait faire un faux mouvement.
Je croirais donc que la seconde cristallisation est beaucoup plus forte chez les femmes parce que la crainte est plus vive, la vanité, l'honneur sont compromis, du moins les distractions sont-elles plus difficiles.
Une femme ne peut être guidée par l'habitude d'être raisonnable, que moi, homme, je contracte forcément à mon bureau, en travaillant six heures tous les jours, à des choses froides et raisonnables. Même hors de l'amour, elles ont du penchant à se livrer à leur imagination et de l'exaltation habituelle; la disparition des défauts de l'objet aimé doit donc être plus rapide.
Les femmes préfèrent les émotions à la raison, c'est tout simple: comme en vertu de nos plats usages, elles ne sont chargées d'aucune affaire dans la famille, la raison ne leur est jamais utile, elles ne l'éprouvent jamais bonne à quelque chose.
Elle leur est, au contraire, toujours nuisible, car elle ne leur apparaît que pour les gronder d'avoir eu du plaisir hier, ou pour leur commander de n'en plus avoir demain.
Donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous, et alors, triste despote, vous aurez au moins le droit de vous plaindre, puisque vous n'avez pas le talent de vous faire aimer. Dès que les femmes entreprennent des raisonnements généraux, elles font de l'amour sans s'en apercevoir. Dans les choses de détail, elles se piquent d'être plus sévères et plus exactes que les hommes. La moitié du petit commerce est confié aux femmes, qui s'en acquittent mieux que leurs maris. C'est une maxime connue que, si l'on parle d'affaires avec elles, on ne saurait avoir trop de gravité.
C'est qu'elles sont toujours et partout avides d'émotion: voyez les plaisirs de l'enterrement en Écosse.