CHAPITRE XI
Une fois la cristallisation commencée, l'on jouit avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre dans ce qu'on aime.
Mais qu'est-ce que la beauté? c'est une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir.
Les plaisirs de chaque individu sont différents et souvent opposés: cela explique fort bien comment ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre. (Exemple concluant de Del Rosso et de Lisio, le 1er janvier 1820.)
Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature des plaisirs de chaque individu; par exemple, il faut à Del Rosso une femme qui souffre quelques mouvements hasardés, et qui, par ses sourires, autorise des choses fort gaies; une femme qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination, et qui excite à la fois le genre d'amabilité de Del Rosso et lui permette de la déployer.
Del Rosso entend par amour apparemment l'amour physique, et Lisio l'amour-passion. Rien de plus évident qu'ils ne doivent pas être d'accord sur le mot beauté[33].
[33] Ma beauté, promesse d'un caractère utile à mon âme, est au dessus de l'attraction des sens; cette attraction n'est qu'une espèce particulière. 1815.
La beauté que vous découvrez étant donc une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir, et les plaisirs variant comme les individus.
La cristallisation formée dans la tête de chaque homme doit porter la couleur des plaisirs de cet homme.
La cristallisation de la maîtresse d'un homme, ou sa BEAUTÉ, n'est autre chose que la collection de TOUTES LES SATISFACTIONS, de tous les désirs qu'il a pu former successivement à son égard.
CHAPITRE XII
Suite de la cristallisation.
Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle beauté que l'on découvre dans ce qu'on aime?
C'est que chaque nouvelle beauté nous donne la satisfaction pleine et entière d'un désir. Vous la voulez tendre, elle est tendre; ensuite vous la voulez fière comme l'Émilie de Corneille, et, quoique ces qualités soient probablement incompatibles, elle paraît à l'instant avec une âme romaine. Voilà la raison morale pour laquelle l'amour est la plus forte des passions. Dans les autres, les désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; ici ce sont les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs; c'est donc celle des passions où les désirs violents ont les plus grandes jouissances.
Il y a des conditions générales de bonheur qui étendent leur empire sur toutes les satisfactions de désirs particuliers:
1o Elle semble votre propriété, car c'est vous seul qui pouvez la rendre heureuse.
2o Elle est juge de votre mérite. Cette condition était fort importante dans les cours galantes et chevaleresques de François Ier et de Henri II, et à la cour élégante de Louis XV. Sous un gouvernement constitutionnel et raisonneur, les femmes perdent toute cette branche d'influence.
3o Pour les cœurs romanesques, plus elle aura l'âme sublime, plus seront célestes et dégagés de la fange de toutes les considérations vulgaires les plaisirs que vous trouverez dans ses bras.
La plupart des jeunes Français de dix-huit ans sont élèves de J.-J. Rousseau; cette condition de bonheur est importante pour eux.
Au milieu d'opérations si décevantes pour le désir du bonheur, la tête se perd.
Du moment qu'il aime, l'homme le plus sage ne voit aucun objet tel qu'il est. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. Les craintes et les espoirs prennent à l'instant quelque chose de romanesque (de Wayward). Il n'attribue plus rien au hasard; il perd le sentiment de la probabilité; une chose imaginée est une chose existante pour l'effet sur son bonheur[34].
[34] Il y a une cause physique, un commencement de folie, une affluence du sang au cerveau, un désordre dans les nerfs et dans le centre cérébral. Voir le courage éphémère des cerfs et la couleur des pensées d'un soprano. En 1922, la physiologie nous donnera description de la partie physique de ce phénomène. Je le recommande à l'attention de M. Edwards.
Une marque effrayante que la tête se perd, c'est qu'en pensant à quelque petit fait, difficile à observer, vous le voyez blanc, et vous l'interprétez en faveur de votre amour, un instant après vous vous apercevez qu'en effet il était noir, et vous le trouvez encore concluant en faveur de votre amour.
C'est alors qu'une âme en proie aux incertitudes mortelles sent vivement le besoin d'un ami; mais pour un amant il n'est plus d'ami. On savait cela à la cour. Voilà la source du seul genre d'indiscrétion qu'une femme délicate puisse pardonner.
CHAPITRE XIII
Du premier pas, du grand monde, des malheurs.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans la passion de l'amour, c'est le premier pas, c'est l'extravagance du changement qui s'opère dans la tête d'un homme.
Le grand monde, avec ses fêtes brillantes, sert l'amour comme favorisant ce premier pas.
Il commence par changer l'admiration simple (no 1) en admiration tendre (no 2): Quel plaisir de lui donner des baisers, etc.
Une valse rapide, dans un salon éclairé de mille bougies, jette dans les jeunes cœurs une ivresse qui éclipse la timidité, augmente la conscience des forces et leur donne enfin l'audace d'aimer. Car voir un objet très aimable ne suffit pas; au contraire, l'extrême amabilité décourage les âmes tendres, il faut le voir, sinon vous aimant[35], du moins dépouillé de sa majesté.
[35] De là la possibilité des passions à origine factice, celles-ci, et celle de Bénédict, et de Béatrix (Shakespeare).
Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne fasse des avances[36]?
[36] Voir les Amours de Struenzee dans les cours du Nord, de Brown, 3 vol., 1819.
Rien n'est donc plus favorable à la naissance de l'amour que le mélange d'une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps désirés; c'est la conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.
Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait à la cour de France[37], et qui, je crois, n'existe plus depuis 1780[38], était peu favorable à l'amour, comme rendant presque impossibles la solitude et le loisir indispensables pour le travail des cristallisations.
[37] Voir les Lettres de Mme du Deffant, de Mlle de Lespinasse, les Mémoires de Bezenval, de Lauzun, de Mme d'Épinay, le Dictionnaire des Étiquettes de Mme de Genlis, les Mémoires de Dangeau, d'Horace Walpole.
[38] Si ce n'est peut-être à la cour de Pétersbourg.
La vie de la cour donne l'habitude de voir et d'exécuter un grand nombre de nuances, et la plus petite nuance peut être le commencement d'une admiration et d'une passion[39].
[39] Voir Saint-Simon et Werther. Quelque tendre et délicat que soit un solitaire, son âme est distraite, une partie de son imagination est employée à prévoir la société. La force de caractère est un des charmes qui séduisent le plus les cœurs vraiment féminins. De là le succès des jeunes officiers fort graves. Les femmes savent fort bien faire la différence de la violence des mouvements de passion, qu'elles sentent si possibles dans leurs cœurs, à la force de caractère; les femmes les plus distinguées sont quelquefois dupes d'un peu de charlatanisme de ce genre. On peut s'en servir sans nulle crainte, aussitôt que l'on s'aperçoit que la cristallisation a commencé.
Quand les malheurs propres de l'amour sont mêlés d'autres malheurs (de malheurs de vanité, si votre maîtresse offense votre juste fierté, vos sentiments d'honneur et de dignité personnelle; de malheurs de santé, d'argent, de persécution politique, etc.), ce n'est qu'en apparence que l'amour est augmenté par ces contre-temps; comme ils occupent à autre chose l'imagination, ils empêchent, dans l'amour espérant, les cristallisations, et dans l'amour heureux, la naissance des petits doutes. La douceur de l'amour et sa folie reviennent quand ces malheurs ont disparu.
Remarquez que les malheurs favorisent la naissance de l'amour chez les caractères légers ou insensibles, et qu'après sa naissance, si les malheurs sont antérieurs, ils favorisent l'amour en ce que l'imagination, rebutée des autres circonstances de la vie, qui ne fournissent que des images tristes, se jette tout entière à opérer la cristallisation.