CHAPITRE XVIII
On remarque au théâtre une chose analogue envers les acteurs chéris du public: les spectateurs ne sont plus sensibles à ce qu'ils peuvent avoir de beauté ou de laideur réelle. Lekain, malgré sa laideur remarquable, faisait des passions à foison. Garrick aussi, par plusieurs raisons, mais d'abord parce qu'on ne voyait plus la beauté réelle de leurs traits ou de leurs manières, mais bien celle que depuis longtemps l'imagination était habituée à leur prêter, en reconnaissance et en souvenir de tous les plaisirs qu'ils lui avaient donnés; et, par exemple, la figure seule d'un acteur comique fait rire dès qu'il entre en scène.
Une jeune fille qu'on menait aux Français pour la première fois pouvait bien sentir quelque éloignement pour Lekain durant la première scène; mais bientôt il la faisait pleurer ou frémir; et comment résister aux rôles de Tancrède[48] ou d'Orosmane? Si pour elle la laideur était encore un peu visible, les transports de tout un public, et l'effet nerveux qu'ils produisent sur un jeune cœur[49] parvenaient bien vite à l'éclipser. Il ne restait plus de la laideur que le nom, et pas même le nom, car l'on entendait des femmes enthousiastes de Lekain s'écrier: «Qu'il est beau!»
[48] Voir Mme de Staël, dans Delphine, je crois: voilà l'artifice des femmes peu jolies.
[49] C'est à cette sympathie nerveuse que je serais tenté d'attribuer l'effet prodigieux et incompréhensible de la musique à la mode (à Dresde, pour Rossini, 1821). Dès qu'elle n'est plus de mode, elle n'en devient pas plus mauvaise pour cela, et cependant elle ne fait plus d'effet sur les cœurs de bonne foi des jeunes filles. Elle leur plaisait peut-être aussi comme excitant les transports des jeunes gens.
Mme de Sévigné (Lettre 202, le 6 mai 1672) dit à sa fille: «Lully avait fait un dernier effort de toute la musique du roi; ce beau Miserere y était encore augmenté; il y eut un Libera où tous les yeux étaient pleins de larmes.»
On ne peut pas plus douter de la vérité de cet effet que disputer l'esprit ou la délicatesse à Mme de Sévigné. La musique de Lully, qui la charmait, ferait fuir à cette heure; alors cette musique encourageait la cristallisation, elle la rend impossible aujourd'hui.
Rappelons-nous que la beauté est l'expression du caractère, ou, autrement dit, des habitudes morales, et qu'elle est par conséquent exempte de toute passion. Or, c'est de la passion qu'il nous faut; la beauté ne peut nous fournir que des probabilités sur le compte d'une femme, et encore des probabilités sur ce qu'elle est de sang-froid; et les regards de votre maîtresse marquée de petite vérole sont une réalité charmante qui anéantit toutes les probabilités possibles.
CHAPITRE XIX
Suite des exceptions à la beauté.
Les femmes spirituelles et tendres, mais à sensibilité timide et méfiante, qui, le lendemain du jour où elles ont paru dans le monde, repassent mille fois en revue et avec une timidité souffrante ce qu'elles ont pu dire ou laisser deviner; ces femmes-là, dis-je, s'accoutument facilement au manque de beauté chez les hommes, et ce n'est presque pas un obstacle à leur donner de l'amour.
C'est par le même principe qu'on est presque indifférent pour le degré de beauté d'une maîtresse adorée et qui vous comble de rigueurs. Il n'y a presque plus de cristallisation de beauté; et, quand l'ami guérisseur vous dit qu'elle n'est pas jolie, on en convient presque, et il croit avoir fait un grand pas.
Mon ami, le brave capitaine Trab, me peignait ce soir ce qu'il avait senti autrefois en voyant Mirabeau.
Personne, en regardant ce grand homme, n'éprouvait par les yeux un sentiment désagréable, c'est-à-dire ne le trouvait laid. Entraîné par ses paroles foudroyantes, on n'était attentif, on ne trouvait du plaisir à être attentif qu'à ce qui était beau dans sa figure. Comme il n'y avait en lui presque pas de traits beaux (de la beauté de la sculpture, ou de la beauté de la peinture), l'on n'était attentif qu'à ce qui était beau d'une autre beauté[50], de la beauté d'expression.
[50] C'est là l'avantage d'être à la mode. Faisant abstraction des défauts de la figure déjà connus, et qui ne font plus rien à l'imagination, on s'attache à l'une des trois beautés suivantes:
1o Dans le peuple, à l'idée de richesse;
2o Dans le monde, à l'idée d'élégance, ou matérielle ou morale;
3o A la cour, à l'idée: je veux plaire aux femmes; presque partout, à un mélange de ces trois idées. Le bonheur attaché à l'idée de richesse se joint à la délicatesse dans le plaisir qui suit l'idée d'élégance, et le tout s'applique à l'amour. D'une manière ou d'autre, l'imagination est entraînée par la nouveauté. L'on arrive ainsi à s'occuper d'un homme très laid sans songer à sa laideur[51], et à la longue sa laideur devient beauté. A Vienne, en 1788, Mme Vigano, danseuse, la femme à la mode, était grosse, et les dames portèrent bientôt des petits ventres à la Vigano. Par les mêmes raisons retournées, rien d'affreux comme une mode surannée. Le mauvais goût, c'est de confondre la mode, qui ne vit que de changements, avec le beau durable, fruit de tel gouvernement, dirigeant tel climat. Un édifice à la mode, dans dix ans, sera à une mode surannée. Il sera moins déplaisant dans deux cents ans, quand on aura oublié la mode. Les amants sont bien fous de songer à se bien mettre; on a bien autre chose à faire en voyant ce qu'on aime que de songer à sa toilette; on regarde son amant et on ne l'examine pas, dit Rousseau. Si cet examen a lieu, on a affaire à l'amour-goût et non plus à l'amour-passion. L'air brillant de la beauté déplaît presque dans ce qu'on aime; on n'a que faire de la voir belle, on la voudrait tendre et languissante. La parure n'a d'effet, en amour, que pour les jeunes filles qui, sévèrement gardées dans la maison paternelle, prennent souvent une passion par les yeux.
Dit par L., 15 septembre 1820.
[51] Le petit Germain, Mémoires de Grammont.
En même temps que l'attention fermait les yeux à tout ce qui était laid, pittoresquement parlant, elle s'attachait avec transport aux plus petits détails passables, par exemple, à la beauté de sa vaste chevelure; s'il eût porté des cornes, on les eût trouvées belles[52].
[52] Soit pour leur poli, soit pour leur grandeur, soit pour leur forme; c'est ainsi, ou par la liaison de sentiments (voir plus haut les marques de petite vérole) qu'une femme qui aime s'accoutume aux défauts de son amant. La princesse russe C. s'est bien accoutumée à un homme qui, en définitif, n'a pas de nez. L'image du courage et du pistolet armé pour se tuer de désespoir de ce malheur, et la pitié pour la profonde infortune, aidées par l'idée qu'il guérira et qu'il commence à guérir, ont opéré ce miracle. Il faut que le pauvre blessé n'ait pas l'air de penser à son malheur.
Berlin, 1807.
La présence de tous les soirs d'une jolie danseuse donne de l'attention forcée aux âmes blasées ou privées d'imagination qui garnissent le balcon de l'Opéra. Par ses mouvements gracieux, hardis et singuliers, elle réveille l'amour physique et leur procure peut-être la seule cristallisation qui soit encore possible. C'est ainsi qu'un laideron qui n'eût pas été honoré d'un regard dans la rue, surtout de la part des gens usés, s'il paraît souvent sur la scène, trouve à se faire entretenir fort cher. Geoffroy disait que le théâtre est le piédestal des femmes. Plus une danseuse est célèbre et usée, plus elle vaut; de là le proverbe des coulisses: «Telle trouve à se vendre qui n'eût pas trouvé à se donner.» Ces filles volent une partie de leurs passions à leurs amants, et sont très susceptibles d'amour par pique.
Comment faire pour ne pas lier des sentiments généreux ou aimables à la physionomie d'une actrice dont les traits n'ont rien de choquant, que tous les soirs l'on regarde pendant deux heures exprimant les sentiments les plus nobles, et que l'on ne connaît pas autrement? Quand enfin l'on parvient à être admis chez elle, ses traits vous rappellent des sentiments si agréables, que toute la réalité qui l'entoure, quelque peu noble qu'elle soit quelquefois, se recouvre à l'instant d'une teinte romanesque et touchante.
«Dans ma première jeunesse, enthousiaste de cette ennuyeuse tragédie française[53], quand j'avais le bonheur de souper avec Mlle Olivier, à tous les instants, je me surprenais le cœur rempli de respect, croyant parler à une reine: et réellement je n'ai jamais bien su si, auprès d'elle, j'avais été amoureux d'une reine ou d'une jolie fille.»
[53] Phrase inconvenante, copiée des Mémoires de mon ami, feu M. le baron de Bottmer. C'est par le même artifice que Feramorz plaît à Lalla-Rook. Voir ce charmant poème.