CHAPITRE XXXIII

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux.

CHAPITRE XXXIV
Des confidences.

Il n'y a pas au monde d'insolence plus vite punie que celle qui vous fait confier à un ami intime un amour-passion. Il sait, si ce que vous dites est vrai, que vous avez des plaisirs mille fois au-dessus des siens, et qui vous font mépriser les siens.

C'est bien pis encore entre femmes, la fortune de leur vie étant d'inspirer une passion, et d'ordinaire, la confidente aussi ayant exposé son amabilité aux regards de l'amant.

D'un autre côté, pour l'être dévoré de cette fièvre, il n'est pas au monde de besoin moral plus impérieux que celui d'un ami devant qui l'on puisse raisonner sur les doutes affreux qui s'emparent de l'âme à chaque instant, car dans cette passion terrible, toujours une chose imaginée est une chose existante.

«Un grand défaut du caractère de Salviati, écrivait-il en 1817, en cela bien opposé à celui de Napoléon, c'est que, lorsque dans la discussion des intérêts d'une passion quelque chose vient à être moralement démontré, il ne peut prendre sur lui de partir de cette base comme d'un fait à jamais établi; et malgré lui, et à son grand malheur, il le remet sans cesse en discussion.» C'est qu'il est aisé d'avoir du courage dans l'ambition. La cristallisation qui n'est pas subjuguée par le désir de la chose à obtenir s'emploie à fortifier le courage; en amour, elle est toute au service de l'objet contre lequel on doit avoir du courage.

Une femme peut trouver une amie perfide, elle peut trouver aussi une amie ennuyée.

Une princesse de trente-cinq ans[97], ennuyée et poursuivie par le besoin d'agir, d'intriguer, etc., etc., mécontente de la tiédeur de son amant, et cependant ne pouvant espérer de faire naître un autre amour, ne sachant que faire de l'activité qui la dévore, et n'ayant d'autre distraction que des accès d'humeur noire, peut fort bien trouver une occupation, c'est-à-dire un plaisir, et un but dans la vie, à rendre malheureuse une vraie passion, passion qu'on a l'insolence de sentir pour une autre qu'elle, tandis que son amant s'endort à ses côtés.

[97] Venise, 1819.

C'est le seul cas où la haine produise bonheur; c'est qu'elle procure occupation et travail.

Dans les premiers instants, le plaisir de faire quelque chose, dès que l'entreprise est soupçonnée de la société, la pique de réussir donne du charme à cette occupation. La jalousie pour l'amie prend le masque de la haine pour l'amant; autrement comment pourrait-on haïr à la fureur un homme qu'on n'a jamais vu? On n'a garde de s'avouer l'envie, car il faudrait d'abord s'avouer le mérite, et l'on a des flatteurs qui ne se soutiennent à la cour qu'en donnant des ridicules à la bonne amie.

La confidente perfide, tout en se permettant des actions de la dernière noirceur, peut fort bien se croire uniquement animée par le désir de ne pas perdre une amitié précieuse. La femme ennuyée se dit que l'amitié même languit dans un cœur dévoré par l'amour et ses anxiétés mortelles; à côté de l'amour l'amitié ne peut se soutenir que par les confidences; or, quoi de plus odieux pour l'envie que de telles confidences?

Les seules qui soient bien reçues entre femmes sont celles qu'accompagne la franchise de ce raisonnement: Ma chère amie, dans la guerre aussi absurde qu'implacable que nous font les préjugés mis en vogue par nos tyrans, servez-moi aujourd'hui, demain ce sera mon tour[98].

[98] Mémoires de Mme d'Épinay, Geliotte.

Prague, Klagenfurth, toute la Moravie, etc., etc. Les femmes y sont fort spirituelles, et les hommes de grands chasseurs. L'amitié y est fort commune entre femmes. Le beau temps du pays est l'hiver: on fait successivement des parties de chasse de quinze à vingt jours chez les grands seigneurs de la province. Un des plus spirituels me disait un jour que Charles-Quint avait régné légitimement sur toute l'Italie, et que, par conséquent, c'était bien en vain que les Italiens voudraient se révolter. La femme de ce brave homme lisait les lettres de Mlle de Lespinasse.

Znaym, 1816.

Avant cette exception il y a celle de la véritable amitié née dans l'enfance et non gâtée depuis par aucune jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les confidences d'amour-passion ne sont bien reçues qu'entre écoliers amoureux de l'amour, et entre jeunes filles dévorées par la curiosité, par la tendresse à employer, et peut-être entraînées déjà par l'instinct[99] qui leur dit que c'est là la grande affaire de leur vie, et qu'elles ne sauraient trop tôt s'en occuper.

[99] Grande question. Il me semble qu'outre l'éducation qui commence à huit ou dix mois, il y a un peu d'instinct.

Tout le monde a vu des petites filles de trois ans s'acquitter fort bien des devoirs de la galanterie.

L'amour-goût s'enflamme et l'amour-passion se refroidit par les confidences.

Outre les dangers, il y a la difficulté des confidences. En amour-passion, ce qu'on ne peut pas exprimer (parce que la langue est trop grossière pour atteindre à ces nuances) n'en existe pas moins pour cela; seulement, comme ce sont des choses très fines, on est plus sujet à se tromper en les observant.

Et un observateur très ému observe mal; il est injuste envers le hasard.

Ce qu'il y a peut-être de plus sage, c'est de se faire soi-même son propre confident. Écrivez ce soir, sous des noms empruntés, mais avec tous les détails caractéristiques, le dialogue que vous venez d'avoir avec votre amie et la difficulté qui vous trouble. Dans huit jours, si vous avez l'amour-passion, vous serez un autre homme: et alors, lisant votre consultation, vous pourrez vous donner un bon avis.

Entre hommes, dès qu'on est plus de deux et que l'envie peut paraître, la politesse oblige à ne parler que d'amour physique: voyez la fin des dîners d'hommes. Ce sont les sonnets de Baffo[100] que l'on récite et qui font un plaisir infini, parce que chacun prend au pied de la lettre les louanges et les transports de son voisin, qui bien souvent ne veut que paraître gai ou poli. Les charmantes tendresses de Pétrarque ou les madrigaux français seraient déplacés.

[100] Le dialecte vénitien a des descriptions de l'amour physique d'une vivacité qui laisse à mille lieues Horace, Properce, la Fontaine et tous les poètes. M. Burati, de Venise, est en ce moment le premier poète satirique de notre triste Europe. Il excelle surtout dans la description du physique grotesque de ses héros, aussi le met-on souvent en prison. Voir l'Elefantéide, l'Uomo, la Strefeide.

CHAPITRE XXXV
De la jalousie.

Quand on aime, à chaque nouvel objet qui frappe les yeux ou la mémoire, serré dans une tribune et attentif à écouter une discussion des chambres ou allant au galop relever une grand'garde sous le feu de l'ennemi, toujours l'on ajoute une nouvelle perfection à l'idée qu'on a de sa maîtresse, ou l'on découvre un nouveau moyen, qui d'abord semble excellent, de s'en faire aimer davantage.

Chaque pas de l'imagination est payé par un moment de délices. Il n'est pas étonnant qu'une telle manière d'être soit attachante.

A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de l'âme reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à la couronne de l'objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un autre, loin de vous procurer une jouissance céleste, vous retourne un poignard dans le cœur. Une voix vous crie: Ce plaisir si charmant, c'est ton rival qui en jouira[101].

[101] Voilà une folie de l'amour; cette perfection que vous voyez n'en est pas une pour lui.

Et les objets qui vous frappent, sans produire ce premier effet, au lieu de vous montrer comme autrefois un nouveau moyen de vous faire aimer, vous font voir un nouvel avantage du rival.

Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le parc[102], et le rival est fameux par ses beaux chevaux, qui lui font faire dix mille en cinquante minutes.

[102] Montagnola, 13 avril 1819.

Dans cet état la fureur naît facilement; l'on ne se rappelle plus qu'en amour posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout; l'on s'exagère le bonheur du rival, l'on s'exagère l'insolence que lui donne ce bonheur, et l'on arrive au comble des tourments, c'est-à-dire à l'extrême malheur, empoisonné encore d'un reste d'espérance.

Le seul remède est peut-être d'observer de très près le bonheur du rival. Souvent vous le verrez s'endormir paisiblement dans le salon où se trouve cette femme, qui, à chaque chapeau qui ressemble au sien et que vous voyez de loin dans la rue, arrête le battement de votre cœur.

Voulez-vous le réveiller, il suffit de montrer votre jalousie. Vous aurez peut-être l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère à vous, et il vous devra l'amour qu'il prendra pour elle.

A l'égard du rival, il n'y a pas de milieu: il faut ou plaisanter avec lui de la manière la plus dégagée qu'il se pourra, ou lui faire peur.

La jalousie étant le plus grand de tous les maux, on trouvera qu'exposer sa vie est une diversion agréable. Car alors nos rêveries ne sont pas toutes empoisonnées et tournant au noir (par le mécanisme exposé ci-dessus); l'on peut se figurer quelquefois qu'on tue ce rival.

D'après ce principe, qu'on ne doit jamais envoyer des forces à l'ennemi, il faut cacher votre amour au rival, et, sous un prétexte de vanité et le plus éloigné possible de l'amour, lui dire en grand secret, avec toute la politesse possible, et de l'air le plus calme et le plus simple: «Monsieur, je ne sais pourquoi le public s'avise de me donner la petite une telle; on a même la bonté de croire que j'en suis amoureux; si vous la voulez, vous, je vous la céderais de grand cœur, si malheureusement je ne m'exposais à jouer un rôle ridicule. Dans six mois, prenez-la tant qu'il vous plaira; mais aujourd'hui l'honneur qu'on attache, je ne sais pourquoi, à ces choses-là, m'oblige de vous dire, à mon grand regret, que, si par hasard vous n'avez pas la justice d'attendre que votre tour soit venu, il faut que l'un de nous meure.»

Votre rival est très probablement un homme non passionné, et peut-être un homme très prudent, qui, une fois qu'il sera convaincu de votre résolution, s'empressera de vous céder la femme en question, pour peu qu'il puisse trouver quelque prétexte honnête. C'est pour cela qu'il faut mettre de la gaieté dans votre déclaration, et couvrir toute la démarche du plus profond secret.

Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne peut aider à la supporter, et par la méthode dont je parle, votre vanité a une pâture. Vous pouvez vous estimer comme brave, si vous êtes réduit à vous mépriser comme aimable.

Si l'on aime mieux ne pas prendre les choses au tragique, il faut partir, et aller à quarante lieues de là, entretenir une danseuse dont les charmes auront l'air de vous arrêter comme vous passiez.

Pour peu que le rival ait l'âme commune, il vous croira consolé.

Très souvent le meilleur parti est d'attendre sans sourciller que le rival s'use auprès de l'objet aimé, par ses propres sottises. Car, à moins d'une grande passion, prise peu à peu et dans la première jeunesse, une femme d'esprit n'aime pas longtemps un homme commun[103]. Dans le cas de la jalousie après l'intimité, il faut encore de l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de femmes, offensées par un amant qu'elles aiment encore, s'attachent à l'homme pour lequel il montre de la jalousie, et le jeu devient une réalité[104].

[103] La princesse de Tarente, nouvelle de Scarron.

[104] Comme dans le Curieux impertinent, nouvelle de Cervantès.

Je suis entré dans quelques détails, parce que, dans ces moments de jalousie, on perd la tête le plus souvent; des conseils écrits depuis longtemps fort bien, et, l'essentiel étant de feindre du calme, il est à propos de prendre le ton dans un écrit philosophique.

Comme l'on n'a de pouvoir sur vous qu'en vous ôtant ou vous faisant espérer des choses dont la seule passion fait tout le prix, si vous parvenez à vous faire croire indifférent, tout à coup vos adversaires n'ont plus d'armes.

Si l'on n'a aucune action à faire, et que l'on puisse s'amuser à chercher du soulagement, on trouvera quelque plaisir à lire Othello; il fera douter des apparences les plus concluantes. On arrêtera les yeux avec délices sur ces paroles.

Trifles light as air

Seem to the jealous confirmations strong

As proofs from holy writ.

Othello, acte III[105].

[105] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles qu'on puise dans les promesses du saint Évangile.

J'ai éprouvé que la vue d'une belle mer est consolante.

«The morning which had arisen calm and bright, gave a pleasant effect to the waste mountain view which was seen from the castle on looking to the landward and the glorious Ocean crisped with a thousand rippling waves of silver, extended on the other side in awful yet complacent majesty to the verge of the horizon. With such scenes of calm sublimity, the human heart sympathizes even in his most disturbed moods, and deeds of honour and virtue are inspired by their majestic influence.»

(The Bride of Lammermoor, I, 193).

Je trouve écrit par Salviati: «20 juillet 1818.—J'applique souvent et déraisonnablement, je crois, à la vie tout entière le sentiment qu'un ambitieux ou un bon citoyen éprouve durant une bataille, s'il se trouve employé à garder le parc de réserve, ou dans tout autre poste sans péril et sans action. J'aurais eu du regret à quarante ans d'avoir passé l'âge d'aimer sans passion profonde. J'aurais eu ce déplaisir amer et qui rabaisse, de m'apercevoir trop tard que j'avais eu la duperie de laisser passer la vie sans vivre.

«J'ai passé hier trois heures avec la femme que j'aime, et avec un rival qu'elle veut me faire croire bien traité. Sans doute il y a eu des moments d'amertume en observant ses beaux yeux fixés sur lui, et, en sortant de chez elle, des transports vifs de l'extrême malheur à l'espérance. Mais que de choses neuves! que de pensées vives! que de raisonnements rapides! et malgré le bonheur apparent du rival, avec quel orgueil et quelles délices mon amour se sentait au-dessus du sien! Je me disais: Ces joues-là pâliraient de la plus vile peur au moindre des sacrifices que mon amour ferait en se jouant, que dis-je, avec bonheur; par exemple, mettre la main au chapeau pour tirer l'un de ces deux billets: être aimé d'elle, l'autre mourir à l'instant; et ce sentiment est de si plain-pied chez moi, qu'il ne m'empêchait point d'être aimable à la conversation.

«Si l'on m'eût conté cela il y a deux ans, je me serais moqué.»

Je lis dans le voyage des capitaines Lewis et Clarke, fait aux sources du Missouri en 1806, page 215.

«Les Ricaras sont pauvres, mais bons et généreux; nous vécûmes assez longtemps dans trois de leurs villages. Leurs femmes sont plus belles que celles de toutes les autres peuplades que nous avons rencontrées; elles sont aussi très disposées à ne pas faire languir leurs amants. Nous trouvâmes un nouvel exemple de cette vérité, qu'il suffit de courir le monde pour voir que tout est variable. Parmi les Ricaras, c'est un grand sujet d'offense, si, sans le consentement de son mari ou de son frère, une femme accorde ses faveurs. Mais, du reste, les frères et les maris sont très contents d'avoir l'occasion de faire cette petite politesse à leurs amis.

«Nous avions un nègre parmi nos gens; il fit beaucoup de sensation chez un peuple qui, pour la première fois, voyait un homme de cette couleur. Il fut bientôt le favori du beau sexe, et, au lieu d'en être jaloux, nous voyions les maris enchantés de le voir arriver chez eux. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que dans l'intérieur de huttes aussi exiguës, tout se voit[106]

[106] On devrait établir à Philadelphie une académie qui s'occuperait de recueillir des matériaux pour l'étude de l'homme dans l'état sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades curieuses soient anéanties.

Je sais bien que de telles académies existent; mais apparemment avec des règlements dignes de nos académies d'Europe (Mémoire et discussion sur le Zodiaque de Dendérah à l'Académie des sciences de Paris, en 1281). Je vois que l'académie de Massachusetts, je crois, charge prudemment un membre du clergé (M. Jarvis) de faire un rapport sur la religion des sauvages. Le prêtre ne manque pas de réfuter de toutes ses forces un Français impie nommé Volney. Suivant le prêtre, les sauvages ont les idées les plus exactes et les plus nobles de la Divinité, etc. S'il habitait l'Angleterre, un tel rapport vaudrait au digne académicien un preferment de trois ou quatre cents louis, et la protection de tous les nobles lords du canton. Mais en Amérique! Au reste, le ridicule de cette académie me rappelle que les libres Américains attachent le plus grand prix à voir de belles armoiries peintes aux panneaux de leurs voitures; ce qui les afflige, c'est que par le peu d'instruction de leurs peintres de carrosse, il y a souvent des fautes de blason.

CHAPITRE XXXVI
Suite de la jalousie.

Quant à la femme soupçonnée d'inconstance.

Elle vous quitte, parce que vous avez découragé la cristallisation, et vous avez peut-être dans son cœur l'appui de l'habitude.

Elle vous quitte, parce qu'elle est trop sûre de vous. Vous avez tué la crainte, et les petits doutes de l'amour heureux ne peuvent plus naître; inquiétez-la, et surtout gardez-vous de l'absurdité des protestations.

Dans le long temps que vous avez vécu auprès d'elle, vous aurez sans doute découvert quelle est la femme de la ville ou de la société qu'elle jalouse et qu'elle craint le plus. Faites la cour à cette femme; mais, bien loin d'afficher votre cour, cherchez à la cacher, et cherchez-le de bonne foi; fiez-vous-en aux yeux de la haine pour tout voir et tout sentir. Le profond éloignement que vous éprouverez pendant plusieurs mois pour toutes les femmes[107] doit vous rendre cela facile. Rappelez vous que, dans la position où vous êtes, on gâte tout par l'apparence de la passion: voyez peu la femme aimée, et buvez du Champagne en bonne compagnie.

[107] On compare la branche d'arbre garnie de diamants à la branche d'arbre effeuillée, et les contrastes rendent les souvenirs plus vifs.

Pour juger de l'amour de votre maîtresse, rappelez-vous:

1o Que plus il entre de plaisir physique dans la base d'un amour, dans ce qui autrefois détermina l'intimité, plus il est sujet à l'inconstance et surtout à l'infidélité. Cela s'applique surtout aux amours dont la cristallisation a été favorisée par le fort de la jeunesse, à seize ans.

2o L'amour de deux personnes qui s'aiment n'est presque jamais le même[108]. L'amour-passion a ses phases durant lesquelles, et tour à tour, l'un des deux aime davantage. Souvent la simple galanterie ou l'amour de vanité répond à l'amour-passion, et c'est plutôt la femme qui aime avec transport. Quel que soit l'amour senti par l'un des deux amants, dès qu'il est jaloux, il exige que l'autre remplisse les conditions de l'amour-passion; la vanité simule en lui tous les besoins d'un cœur tendre.

[108] Exemple, l'amour d'Alfieri pour cette grande dame anglaise (milady Ligonier), qui faisait aussi l'amour avec son laquais, et qui signait plaisamment Pénélope. Vita, 2.

Enfin, rien n'ennuie l'amour-goût comme l'amour-passion dans son partner.

Souvent un homme d'esprit, en faisant la cour à une femme, n'a fait que la faire penser à l'amour et attendrir son âme. Elle reçoit bien cet homme d'esprit qui lui donne ce plaisir. Il prend des espérances.

Un beau jour cette femme rencontre l'homme qui lui fait sentir ce que l'autre a décrit.

Je ne sais quels sont les effets de la jalousie d'un homme sur le cœur de la femme qu'il aime. De la part d'un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût qui va même jusqu'à la haine, si le jalousé est plus aimable que le jaloux, car l'on ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse, disait Mme de Coulanges.

Si l'on aime le jaloux et qu'il n'ait pas de droits, la jalousie peut choquer cet orgueil féminin si difficile à ménager et à reconnaître. La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté, comme une manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir.

La jalousie peut plaire comme une manière nouvelle de prouver l'amour. La jalousie peut choquer la pudeur d'une femme ultra-délicate.

La jalousie peut plaire comme montrant la bravoure de l'amant, ferrum est quod amant. Notez bien que c'est la bravoure qu'on aime, et non pas le courage à la Turenne, qui peut fort bien s'allier avec un cœur froid.

Une des conséquences du principe de la cristallisation, c'est qu'une femme ne doit jamais dire oui à l'amant qu'elle a trompé si elle veut jamais faire quelque chose de cet homme.

Tel est le plaisir de continuer à jouir de cette image parfaite que nous nous sommes formée de l'objet qui nous engage, que jusqu'à ce oui fatal,

L'on va chercher bien loin, plutôt que de mourir,

Quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir.

André Chénier.

On connaît en France l'anecdote de Mlle de Sommery, qui, surprise en flagrant délit par son amant, lui nie le fait hardiment, et comme l'autre se récrie: «Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez plus; vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis.»

Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c'est se donner à défaire à coups de poignard une cristallisation sans cesse renaissante. Il faut que l'amour meure, et votre cœur sentira avec d'affreux déchirements tous les pas de son agonie. C'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie: il faudrait avoir la force de ne se réconcilier que comme ami.

CHAPITRE XXXVII
Roxane.

Quant à la jalousie chez les femmes, elles sont méfiantes, elles risquent infiniment plus que nous, elles ont plus sacrifié à l'amour, elles ont beaucoup moins de moyens de distraction, elles en ont beaucoup moins surtout de vérifier les actions de leur amant. Une femme se sent avilie par la jalousie; elle se croit la risée de son amant, et qu'il se moque surtout de ses plus tendres transports; elle doit pencher à la cruauté, et cependant elle ne peut tuer légalement sa rivale.

Chez les femmes, la jalousie doit donc être un mal encore plus abominable, s'il se peut, que chez les hommes. C'est tout ce que le cœur humain peut supporter de rage impuissante et de mépris de soi-même[109] sans se briser.

[109] Ce mépris est une des grandes causes du suicide; on se tue pour se faire réparation d'honneur.

Je ne connais d'autre remède à un mal si cruel que la mort de qui l'inspire ou de qui l'éprouve. On peut voir la jalousie française dans l'histoire de Mme de la Pommeraie de Jacques le Fataliste.

La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer qu'on a de la jalousie, et l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir[110].» Les pauvres femmes n'osent pas même avouer qu'elles ont éprouvé ce supplice cruel, tant il leur donne de ridicule. Une plaie si douloureuse ne doit jamais se cicatriser entièrement.

[110] Pensée 495. On aura reconnu, sans que je l'aie marqué à chaque fois, plusieurs autres pensées d'écrivains célèbres. C'est de l'histoire que je cherche à écrire et de telles pensées sont des faits.

Si la froide raison pouvait s'exposer au feu de l'imagination avec l'ombre de l'apparence du succès, je dirais aux pauvres femmes malheureuses par jalousie: «Il y a une grande distance entre l'infidélité chez les hommes et chez vous. Chez vous cette action est en partie action directe, en partie signe. Par l'effet de notre éducation d'école militaire, elle n'est signe de rien chez l'homme. Par l'effet de la pudeur, elle est au contraire le plus décisif de tous les signes de dévouement chez la femme. Une mauvaise habitude en fait comme une nécessité aux hommes. Durant toute la première jeunesse, l'exemple de ce qu'on appelle les grands au collège fait que nous mettons toute notre vanité, toute la preuve de notre mérite dans le nombre des succès de ce genre. Votre éducation, à vous, agit dans le sens inverse.»

Quant à la valeur d'une action comme signe:—dans un mouvement de colère je renverse une table sur le pied de mon voisin; cela lui fait un mal du diable, mais peut fort bien s'arranger,—ou bien je fais le geste de lui donner un soufflet.

La différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle, qu'une femme passionnée peut pardonner une infidélité, ce qui est impossible à un homme.

Voici une expérience décisive pour faire la différence de l'amour-passion et de l'amour par pique; chez les femmes, l'infidélité tue presque l'un et redouble l'autre.

Les femmes fières dissimulent leur jalousie par orgueil. Elles passent de longues soirées silencieuses et froides avec cet homme qu'elles adorent, qu'elles tremblent de perdre, et aux yeux duquel elles se voient peu aimables. Ce doit être un des plus grands supplices possibles, c'est aussi une des sources les plus fécondes de malheur en amour. Pour guérir ces femmes, si dignes de tout notre respect, il faut dans l'homme quelque démarche bizarre et forte, et surtout qu'il n'ait pas l'air de voir ce qui se passe: par exemple, un grand voyage avec elles entrepris en vingt-quatre heures.

CHAPITRE XXXVIII
De la pique[111] d'amour-propre.

[111] Je sais que ce mot n'est pas trop français en ce sens, mais je ne trouve pas à le remplacer.

En italien puntiglio, en anglais pique.

La pique est un mouvement de la vanité: je ne veux pas que mon antagoniste l'emporte sur moi, et je prends cet antagoniste lui-même pour juge de mon mérite. Je veux faire effet sur son cœur. C'est pour cela qu'on va beaucoup au delà de ce qui est raisonnable.

Quelquefois, pour justifier sa propre extravagance, l'on en vient au point de se dire que ce compétiteur a la prétention de nous faire sa dupe.

La pique, étant une maladie de l'honneur, est beaucoup plus fréquente dans les monarchies, et ne doit se montrer que bien plus rarement dans les pays où règne l'habitude d'apprécier les actions par leur degré d'utilité, aux États-Unis d'Amérique, par exemple.

Tout homme, et un Français plus qu'un autre, abhorre d'être pris pour dupe; cependant la légèreté de l'ancien caractère monarchique français[112] empêchait la pique de faire de grands ravages autre part que dans la galanterie ou l'amour-goût. La pique ne produisait des noirceurs remarquables que dans les monarchies où, par le climat, le caractère est plus sombre (le Portugal, le Piémont).

[112] Les trois quarts des grands seigneurs français, vers 1778, auraient été dans le cas d'être r de j, dans un pays où les lois auraient été exécutées sans acception de personnes.

Les provinciaux, en France, se font un modèle ridicule de ce que doit être dans le monde la considération d'un galant homme, et puis ils se mettent à l'affût, et sont là toute leur vie à observer si personne ne saute le fossé. Ainsi, plus de naturel, ils sont toujours piqués, et cette manie donne du ridicule même à leur amour. C'est, après l'envie, ce qui rend le plus insoutenable le séjour des petites villes, et c'est ce qu'il faut se dire lorsqu'on admire la situation pittoresque de quelqu'une d'elles. Les émotions les plus généreuses et les plus nobles sont paralysées par le contact de ce qu'il y a de plus bas dans les produits de la civilisation. Pour achever de se rendre affreux, ces bourgeois ne parlent que de la corruption des grandes villes[113].

[113] Comme ils se font la police les uns sur les autres, par envie, pour ce qui regarde l'amour, il y a moins d'amour en province et plus de libertinage. L'Italie est plus heureuse.

La pique ne peut pas exister dans l'amour-passion, elle est de l'orgueil féminin: «Si je me laisse malmener par mon amant, il me méprisera et ne pourra plus m'aimer»; ou elle est la jalousie avec toutes ses fureurs.

La jalousie veut la mort de l'objet qu'elle craint. L'homme piqué est bien loin de là, il veut que son ennemi vive et surtout soit témoin de son triomphe.

L'homme piqué verrait avec peine son rival renoncer à la concurrence, car cet homme peut avoir l'insolence de se dire au fond du cœur: si j'eusse continué à m'occuper de cet objet, je l'eusse emporté sur lui.

Dans la pique, on n'est nullement occupé du but apparent, il ne s'agit que de la victoire. C'est ce que l'on voit bien dans les amours des filles de l'Opéra; si vous éloignez la rivale, la prétendue passion, qui allait jusqu'à se jeter par la fenêtre, tombe à l'instant.

L'amour par pique passe en un moment, au contraire de l'amour-passion. Il suffit que, par une démarche irréfragable, l'antagoniste avoue renoncer à la lutte. J'hésite cependant à avancer cette maxime, je n'en ai qu'un exemple et qui me laisse des doutes. Voici le fait, le lecteur jugera. Dona Diana est une jeune personne de vingt-trois ans, fille d'un des plus riches et des plus fiers bourgeois de Séville. Elle est belle, sans doute, mais d'une beauté marquée, et on lui accorde infiniment d'esprit et encore plus d'orgueil. Elle aimait passionnément, du moins en apparence, un jeune officier dont sa famille ne voulait pas. L'officier part pour l'Amérique avec Morillo; ils s'écrivaient sans cesse. Un jour, chez la mère de Dona Diana, au milieu de beaucoup de monde, un sot annonce la mort de cet aimable jeune homme. Tous les yeux se tournent sur elle, elle ne dit que ces mots: C'est dommage, si jeune! Nous avions justement lu, ce jour-là, une pièce du vieux Massinger, qui se termine d'une manière tragique, mais dans laquelle l'héroïne prend avec cette tranquillité apparente la mort de son amant. Je voyais la mère frémir, malgré son orgueil et sa haine; le père sortit pour cacher sa joie. Au milieu de tout cela et des spectateurs interdits et faisant des yeux au sot narrateur, Dona Diana, la seule tranquille, continua la conversation comme si de rien n'était. Sa mère effrayée la fit observer par sa femme de chambre, il ne parut rien de changé dans sa manière d'être.

Deux ans après, un jeune homme très beau lui fait la cour. Encore cette fois, et toujours par la même raison, parce que le prétendant n'était pas noble, les parents de Dona Diana s'opposent violemment à ce mariage; elle déclare qu'il se fera. Il s'établit une pique d'amour-propre entre la jeune fille et son père. On interdit au jeune homme l'entrée de la maison. On ne conduit plus Dona Diana à la campagne et presque plus à l'église; on lui ôte avec un soin recherché tous les moyens possibles de rencontrer son amant. Lui se déguise et la voit en secret à de longs intervalles. Elle s'obstine de plus en plus et refuse les partis les plus brillants, même un titre et un grand établissement à la cour de Ferdinand VII. Toute la ville parle des malheurs de ces deux amants et de leur constance héroïque. Enfin, la majorité de Dona Diana approche; elle fait entendre à son père qu'elle va jouir du droit de disposer d'elle-même. La famille, forcée dans ses derniers retranchements, commence les négociations du mariage; quand il est à moitié conclu, dans une réunion officielle des deux familles, après six années de constance, le jeune homme refuse Dona Diana[114].

[114] Il y a chaque année plusieurs exemples de femmes abandonnées aussi vilainement, et je pardonne la défiance aux femmes honnêtes.—Mirabeau, Lettres à Sophie. L'opinion est sans force dans les pays despotiques, il n'y a de réel que l'amitié du pacha.

Un quart d'heure après il n'y paraissait plus. Elle était consolée; aimait-elle par pique? ou est-ce une grande âme qui dédaigne de se donner, avec sa douleur, en spectacle au monde?

Souvent l'amour-passion ne peut arriver, dirai-je au bonheur, qu'en faisant naître une pique d'amour-propre; alors il obtient en apparence tout ce qu'il saurait désirer, ses plaintes seraient ridicules et paraîtraient insensées; il ne peut pas faire confidence de son malheur, et cependant ce malheur, il le touche et le vérifie sans cesse; ses preuves sont entrelacées, si je puis ainsi dire, avec les circonstances les plus flatteuses et les plus faites pour donner des illusions ravissantes. Ce malheur vient présenter sa tête hideuse dans les moments les plus tendres, comme pour braver l'amant et lui faire sentir à la fois, et tout le bonheur d'être aimé de l'être charmant et insensible qu'il serre dans ses bras, et que ce bonheur ne sera jamais sien. C'est peut-être, après la jalousie, le malheur le plus cruel.

On se souvient encore, dans une grande ville[115], d'un homme doux et tendre, entraîné par une rage de cette espèce à donner la mort à sa maîtresse qui ne l'aimait que par pique contre sa sœur. Il l'engagea un soir à aller se promener sur mer en tête-à-tête, dans un joli canot qu'il avait préparé lui-même; arrivé en haute mer, il touche un ressort, le canot s'ouvre et disparaît pour toujours.

[115] Livourne, 1819.

J'ai vu un homme de soixante ans se mettre à entretenir l'actrice la plus capricieuse, la plus folle, la plus aimable, la plus étonnante du théâtre de Londres, miss Cornel. «Et vous prétendez qu'elle vous soit fidèle? lui disait-on.—Pas le moins du monde; seulement elle m'aimera, et peut-être à la folie.»

Et elle l'a aimé un an entier, et souvent à en perdre la raison; et elle a été jusqu'à trois mois de suite sans lui donner de sujets de plainte. Il avait établi une pique d'amour-propre choquante, sous beaucoup de rapports, entre sa maîtresse et sa fille.

La pique triomphe dans l'amour-goût, dont elle fait le destin. C'est l'expérience par laquelle on différencie le mieux l'amour-goût de l'amour-passion. C'est une vieille maxime de guerre que l'on dit aux jeunes gens, lorsqu'ils arrivent au régiment, que si l'on a un billet de logement pour une maison où il y a deux sœurs, et que l'on veuille être aimé de l'une d'elles, il faut faire la cour à l'autre. Auprès de la plupart des femmes espagnoles jeunes, et qui font l'amour, si vous voulez être aimé, il suffit d'afficher de bonne foi et avec modestie que vous n'avez rien dans le cœur pour la maîtresse de la maison. C'est de l'aimable général Lassale que je tiens cette maxime utile. C'est la manière la plus dangereuse d'attaquer l'amour-passion.

La pique d'amour-propre fait le lien des mariages les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Beaucoup de maris s'assurent pour de longues années l'amour de leur femme en prenant une petite maîtresse deux mois après le mariage[116]. On fait naître l'habitude de ne penser qu'à un seul homme, et les liens de famille viennent la rendre invincible.

[116] Voir les confessions d'un homme singulier (conte de mistress Opie).

Si dans le siècle et à la cour de Louis XV l'on a vu une grande dame (Mme de Choiseul) adorer son mari[117], c'est qu'il paraissait avoir un intérêt vif pour sa sœur la duchesse de Grammont.

[117] Lettres de Mme du Deffant, Mémoires de Lauzun.

La maîtresse la plus négligée, dès qu'elle nous fait voir qu'elle préfère un autre homme, nous ôte le repos, et jette dans notre cœur toutes les apparences de la passion.

Le courage de l'Italien est un accès de colère, le courage de l'Allemand un moment d'ivresse, le courage de l'Espagnol un trait d'orgueil. S'il y avait une nation où le courage fût souvent une pique d'amour-propre entre les soldats de chaque compagnie, entre les régiments de chaque division, dans les déroutes, comme il n'y aurait plus de point d'appui, l'on ne saurait comment arrêter les armées de cette nation. Prévoir le danger et chercher à y porter remède serait le premier des ridicules parmi ces fuyards vaniteux.

«Il ne faut qu'avoir ouvert une relation quelconque d'un voyage chez les sauvages de l'Amérique-Nord, dit un des plus aimables philosophes français[118], pour savoir que le sort ordinaire des prisonniers de guerre est, non pas seulement d'être brûlés vifs et mangés, mais d'être auparavant liés à un poteau près d'un bûcher enflammé, pour y être, pendant plusieurs heures, tourmentés par tout ce que la rage peut imaginer de plus féroce et de plus raffiné. Il faut lire ce que racontent de ces affreuses scènes les voyageurs témoins de la joie cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des enfants, et de leur plaisir atroce à rivaliser de cruauté. Il faut voir ce qu'ils ajoutent de la fermeté héroïque, du sang-froid inaltérable du prisonnier, qui non seulement ne donne aucun signe de douleur, mais qui brave et défie ses bourreaux par tout ce que l'orgueil a de plus hautain, l'ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant ses propres exploits, énumérant les parents, les amis des spectateurs qu'il a tués, détaillant les supplices qu'il leur a fait souffrir, et accusant tous ceux qui l'entourent de lâcheté, de pusillanimité, d'ignorance à savoir tourmenter; jusqu'à ce que, tombant en lambeaux et dévoré vivant sous ses propres yeux par ses ennemis enivrés de fureur, le dernier souffle de sa voix et sa dernière injure s'exhalent avec sa vie[119]. Tout cela serait incroyable chez les nations civilisées, paraîtra une fable à nos capitaines de grenadiers les plus intrépides, et sera un jour révoqué en doute par la postérité.»

[118] Volney, Tableau des États-Unis d'Amérique, p. 491-496.

[119] Un être accoutumé à un tel spectacle, et qui se sent exposé à en être le héros, peut n'être attentif qu'à la grandeur d'âme, et alors ce spectacle est le plus intime et le premier des plaisirs non actifs.

Ce phénomène physiologique tient à un état particulier de l'âme du prisonnier qui établit entre lui, d'un côté, et tous ses bourreaux de l'autre, une lutte d'amour-propre, une gageure de vanité à qui ne cédera pas.

Nos braves chirurgiens militaires ont souvent observé que des blessés qui, dans un état calme d'esprit et de sens, auraient poussé les hauts cris durant certaines opérations, ne montrent, au contraire, que calme et grandeur d'âme s'ils sont préparés d'une certaine manière. Il s'agit de les piquer d'honneur, il faut prétendre, d'abord avec ménagement, puis avec contradiction irritante, qu'ils ne sont pas en état de supporter l'opération sans jeter de cris.

CHAPITRE XXXIX
De l'amour à querelles.

Il y en a de deux espèces:

1o Celui où le querellant aime;

2o Celui où il n'aime pas.

Si l'un des deux amants est trop supérieur dans les avantages qu'ils estiment tous les deux, il faut que l'amour de l'autre meure, car la crainte du mépris viendra tôt ou tard arrêter tout court la cristallisation.

Rien n'est odieux aux gens médiocres comme la supériorité de l'esprit: c'est là, dans le monde de nos jours, la source de la haine; et si nous ne devons pas à ce principe des haines atroces, c'est uniquement que les gens qu'il sépare ne sont pas obligés de vivre ensemble. Que sera-ce de l'amour, où, tout étant naturel, surtout de la part de l'être supérieur, la supériorité n'est masquée par aucune précaution sociale?

Pour que la passion puisse vivre, il faut que l'inférieur maltraite son partner, autrement celui-ci ne pourra pas fermer une fenêtre sans que l'autre ne se croie offensé.

Quant à l'être supérieur, il se fait illusion, et l'amour qu'il sent, non seulement ne court aucun risque, mais presque toutes les faiblesses, dans ce que nous aimons, nous le rendent plus cher.

Immédiatement après l'amour-passion et payé de retour, entre gens de la même portée, il faut placer, pour la durée, l'amour à querelles, où le querellant n'aime pas. On en trouvera des exemples dans les anecdotes relatives à la duchesse de Berri (Mémoires de Duclos).

Participant à la nature des habitudes froides fondées sur le côté prosaïque et égoïste de la vie et compagnes inséparables de l'homme jusqu'au tombeau, cet amour peut durer plus longtemps que l'amour-passion lui-même. Mais ce n'est plus l'amour, c'est une habitude occasionnée par l'amour, et qui n'a de cette passion que les souvenirs et le plaisir physique. Cette habitude suppose nécessairement des âmes moins nobles. Chaque jour il se forme un petit drame. «Me grondera-t-il?» qui occupe l'imagination, comme dans l'amour-passion chaque jour on avait besoin de quelque nouvelle preuve de tendresse. Voir les anecdotes sur Mme d'Houdetot et Saint-Lambert[120].

[120] Mémoires de Mme d'Épinay, je crois, ou de Marmontel.

Il est possible que l'orgueil refuse de s'habituer à ce genre d'intérêt; alors, après quelques mois de tempêtes, l'orgueil tue l'amour. Mais on voit cette noble passion résister longtemps avant d'expirer. Les petites querelles de l'amour heureux font longtemps illusion à un cœur qui aime encore et qui se voit maltraité. Quelques raccommodements tendres peuvent rendre la transition plus supportable. Sous le prétexte de quelque chagrin secret, de quelque malheur de fortune, l'on excuse l'homme qu'on a beaucoup aimé; on s'habitue enfin à être querellée. Où trouver, en effet, hors de l'amour-passion, hors du jeu, hors de la possession du pouvoir[121] quelque autre source d'intérêt de tous les jours, comparable à celle-là pour la vivacité? Si le querellant vient à mourir, on voit la victime qui survit ne se consoler jamais. Ce principe fait le lien de beaucoup de mariages bourgeois; le grondé s'entend parler toute la journée de ce qu'il aime le mieux.

[121] Quoi qu'en disent certains ministres hypocrites, le pouvoir est le premier des plaisirs. Il me semble que l'amour seul peut l'emporter, et l'amour est une maladie heureuse qu'on ne peut se procurer comme un ministère.

Il y a une fausse espèce d'amour à querelles. J'ai pris dans une lettre d'une femme d'infiniment d'esprit le chapitre 33:

«Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants de l'amour-passion… Comme la crainte la plus vive ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer.»

Chez les gens bourrus ou mal élevés, ou d'un naturel extrêmement violent, ce petit doute à calmer, cette crainte légère se manifestent par une querelle.

Si la personne aimée n'est pas l'extrême susceptibilité, fruit d'une éducation soignée, elle peut trouver plus de vivacité, et par conséquent plus d'agrément, dans un amour de cette espèce; et même, avec toute la délicatesse possible, si l'on voit le furieux première victime de ses transports, il est bien difficile de ne pas l'en aimer davantage. Ce que lord Mortimer regrette peut-être le plus dans sa maîtresse, ce sont les chandeliers qu'elle lui jetait à la tête. En effet, si l'orgueil pardonne et admet de telles sensations, il faut convenir qu'elles font une cruelle guerre à l'ennui, ce grand ennemi des gens heureux.

Saint-Simon, l'unique historien qu'ait eu la France, dit (tome 5, page 45):

«Après maintes passades, la duchesse de Berri s'était éprise, tout de bon, de Riom, cadet de la maison de d'Aydie, fils d'une sœur de Mme de Biron. Il n'avait ni figure, ni esprit; c'était un gros garçon, court, joufflu et pâle, qui, avec beaucoup de bourgeons, ne ressemblait pas mal à un abcès; il avait de belles dents et n'avait pas imaginé causer une passion qui, en moins de rien, devint effrénée, et qui dura toujours, sans néanmoins empêcher les passades et les goûts de traverse; il n'avait rien vaillant, mais force frères et sœurs qui n'en avaient pas davantage. M. et Mme de Pons, dame d'atour de Mme la duchesse de Berri, étaient de leurs parents et de la même province; ils firent venir le jeune homme, qui était lieutenant de dragons, pour tâcher d'en faire quelque chose. A peine fut-il arrivé, que le goût se déclara, et il fut le maître au Luxembourg.

«M. de Lauzun, dont il était petit-neveu, en riait sous cape; il était ravi et se voyait renaître en lui, au Luxembourg, du temps de Mademoiselle; il lui donnait des instructions, et Riom qui était doux et naturellement poli et respectueux, bon et honnête garçon, les écoutait: mais bientôt il sentit le pouvoir de ses charmes, qui ne pouvaient captiver que l'incompréhensible fantaisie de cette princesse. Sans en abuser avec autre personne, il se fit aimer de tout le monde; mais il traita sa duchesse comme M. de Lauzun avait traité Mademoiselle. Il fut bientôt paré des plus riches dentelles, des plus riches habits, muni d'argent, de boucles, de joyaux; il se faisait désirer, se plaisait à donner de la jalousie à la princesse, et à paraître jaloux lui-même; souvent il la faisait pleurer: peu à peu il la mit sur le pied de ne rien faire sans sa permission, pas même les choses indifférentes: tantôt prête à sortir pour aller à l'Opéra, il la faisait demeurer; d'autres fois il l'y faisait aller malgré elle; il l'obligeait à faire du bien à des dames qu'elle n'aimait point, ou dont elle était jalouse; et du mal à des gens qui lui plaisaient, et dont il faisait le jaloux. Jusqu'à sa parure, elle n'avait pas la moindre liberté; il se divertissait à la faire décoiffer, ou à lui faire changer d'habits, quand elle était toute prête; et cela si souvent, et quelquefois si publiquement, qu'il l'avait accoutumée, le soir, à prendre ses ordres pour la parure et l'occupation du lendemain, et le lendemain il changeait tout, et la princesse pleurait tant et plus; enfin elle en était venue à lui envoyer des messages par des valets affidés, car il logea presque en arrivant au Luxembourg; et les messages se réitéraient plusieurs fois pendant sa toilette pour savoir quels rubans elle mettrait, et ainsi de l'habit et des autres parures, et presque toujours il lui faisait porter ce qu'elle ne voulait point. Si quelquefois elle osait se licencier à la moindre chose sans son congé, il la traitait comme une servante, et les pleurs duraient souvent plusieurs jours.

«Cette princesse si superbe, et qui se plaisait tant à montrer et à exercer le plus démesuré orgueil, s'avilit à faire des repas obscurs avec lui et avec des gens sans aveu, elle avec qui nul ne pouvait manger s'il n'était prince du sang. Le jésuite Riglet, qu'elle avait connu enfant, et qui l'avait cultivée, était admis dans ces repas particuliers, sans qu'il en eût honte, ni que la duchesse en fût embarrassée: Mme de Mouchy était la confidente de toutes ces étranges particularités; elle et Riom mandaient les convives et choisissaient les jours. Cette dame raccommodait les amants, et cette vie était toute publique au Luxembourg, où tout s'adressait à Riom, qui, de son côté, avait soin de bien vivre avec tous, et avec un air de respect qu'il refusait, en public, à sa seule princesse. Devant tous, il lui faisait des réponses brusques qui faisaient baisser les yeux aux présents, et rougir la duchesse, qui ne contraignait point ses manières passionnées pour lui.»

Riom était pour la duchesse un remède souverain à l'ennui.

Une femme célèbre dit tout à coup au général Bonaparte, alors jeune héros couvert de gloire et sans crimes envers la liberté: «Général, une femme ne peut être que votre épouse ou votre sœur.» Le héros ne comprit pas le compliment; l'on s'en est vengé par de belles injures. Ces femmes-là aiment à être méprisées par leur amant, elles ne l'aiment que cruel.

CHAPITRE XXXIX bis
Remèdes à l'amour.

Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le remède à l'amour est presque impossible. Il faut non seulement le danger qui rappelle fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation[122], mais il faut, ce qui est bien plus difficile, la continuité d'un danger piquant, et que l'on puisse éviter par adresse, afin que l'habitude de penser à sa propre conservation ait le temps de naître. Je ne vois guère qu'une tempête de seize jours, comme celle de don Juan[123] ou le naufrage de M. Cochelet parmi les Maures; autrement l'on prend bien vite l'habitude du péril, et même l'on se remet à songer à ce qu'on aime, avec plus de charme encore, quand on est en vedette, à vingt pas de l'ennemi.

[122] Le danger de Henri Morton, dans la Clyde.

Old Mortality, tome IV, page 224.

[123] Du trop vanté lord Byron.

Nous l'avons répété sans cesse, l'amour d'un homme qui aime bien jouit ou frémit de tout ce qu'il s'imagine, et il n'y a rien dans la nature qui ne lui parle de ce qu'il aime. Or, jouir et frémir fait une occupation fort intéressante, et auprès de laquelle toutes les autres pâlissent.

Un ami qui veut procurer la guérison du malade doit d'abord être toujours du parti de la femme aimée, et tous les amis qui ont plus de zèle que d'esprit ne manquent pas de faire le contraire.

C'est attaquer, avec des forces trop ridiculeusement inégales, cet ensemble d'illusions charmantes que nous avons appelé autrefois cristallisation[124].

[124] Uniquement pour abréger, et en demandant pardon du mot nouveau.

L'ami guérisseur doit avoir devant les yeux que, s'il se présente une absurdité à croire, comme il faut pour l'amant ou la dévorer ou renoncer à tout ce qui l'attache à la vie, il la dévorera, et, avec tout l'esprit possible, niera dans sa maîtresse les vices les plus évidents et les infidélités les plus atroces. C'est ainsi que, dans l'amour-passion, avec un peu de temps, tout se pardonne.

Dans les caractères raisonnables et froids, il faudra, pour que l'amant dévore les vices, qu'il ne les aperçoive qu'après plusieurs mois de passion[125].

[125] Mme Dornal et Serigny. Confessions du comte *** de Duclos. Voir la [note 59]; mort du général Abdhallah, à Bologne.

Bien loin de chercher grossièrement et ouvertement à distraire l'amant, l'ami guérisseur doit lui parler à satiété, et de son amour et de sa maîtresse, et en même temps faire naître sous ses pas une foule de petits événements. Quand le voyage isole, il n'est pas remède[126], et même rien ne rappelle plus tendrement ce qu'on aime que les contrastes. C'est au milieu des brillants salons de Paris, et auprès des femmes vantées comme les plus aimables, que j'ai le plus aimé ma pauvre maîtresse, solitaire et triste, dans son petit appartement au fond de la Romagne[127].

[126] J'ai pleuré presque tous les jours (Précieuses paroles du 10 juin).

[127] Salviati.

J'épiais, sur la pendule superbe du brillant salon où j'étais exilé, l'heure où elle sort à pied, et par la pluie, pour aller voir son amie. C'est en cherchant à l'oublier que j'ai vu que les contrastes sont la source de souvenirs moins vifs, mais bien plus célestes que ceux que l'on va chercher aux lieux où jadis on l'a rencontrée.

Pour que l'absence soit utile, il faut que l'ami guérisseur soit toujours là pour faire faire à l'amant toutes les réflexions possibles sur les événements de son amour, et qu'il tâche de rendre ses réflexions ennuyeuses par leur longueur ou leur peu d'à-propos, ce qui leur donne l'effet de lieux communs: par exemple, être tendre et sentimental après un dîner égayé de bons vins.

S'il est si difficile d'oublier une femme auprès de laquelle on a trouvé le bonheur, c'est qu'il est certains moments que l'imagination ne peut se lasser de représenter et d'embellir.

Je ne dis rien de l'orgueil, remède cruel et souverain, mais qui n'est pas à l'usage des âmes tendres.

Les premières scènes du Roméo de Shakespeare forment un tableau admirable; il y a loin de l'homme qui se dit tristement: «She hath forsworn to love», à celui qui s'écrie au comble du bonheur: «Come what sorrow can!»

CHAPITRE XXXIX ter

Her passion will die like a lamp for want of what the flame should feed upon.

Bride of Lammermoor, II, 116.

L'amour guérisseur doit bien se garder des mauvaises raisons, par exemple de parler d'ingratitude. C'est ressusciter la cristallisation que de lui ménager une victoire et un nouveau plaisir.

Il ne peut pas y avoir d'ingratitude en amour; le plaisir actuel paye toujours et au delà les sacrifices les plus grands en apparence. Je ne vois pas d'autres torts possibles que le manque de franchise; il faut accuser juste l'état de son cœur.

Pour peu que l'ami guérisseur attaque l'amour de front, l'amant répond: «Être amoureux, même avec la colère de ce qu'on aime, ce n'en est pas moins, pour m'abaisser à votre style de marchand, avoir un billet à une loterie dont le bonheur est à mille lieues au-dessus de tout ce que vous pouvez m'offrir, dans votre monde d'indifférence et d'intérêt personnel. Il faut avoir beaucoup de vanité, et de la bien petite, pour être heureux parce qu'on vous reçoit bien. Je ne blâme point les hommes d'en agir ainsi dans leur monde. Mais, auprès de Léonore, je trouvais un monde où tout était céleste, tendre, généreux. La plus sublime et presque incroyable vertu de votre monde, dans nos entretiens, ne comptait que pour une vertu ordinaire et de tous les jours. Laissez-moi au moins rêver au bonheur de passer ma vie auprès d'un tel être. Quoique je voie bien que la calomnie m'a perdu et que je n'ai plus d'espoir, du moins je lui ferai le sacrifice de ma vengeance.»

On ne peut guère arrêter l'amour que dans les commencements. Outre le prompt départ et les distractions obligées du grand monde, comme dans le cas de la comtesse Kalember, il y a plusieurs petites ruses que l'ami guérisseur peut mettre en usage. Par exemple il fera tomber sous vos yeux, comme par hasard, que la femme que vous aimez n'a pas pour vous, hors de ce qui fait l'objet de la guerre, les égards de politesse et d'estime qu'elle accordait à un rival. Les plus petites choses suffisent, car tout est signe en amour; par exemple, elle ne vous donne pas le bras pour monter à sa loge; cette niaiserie, prise au tragique par un cœur passionné, liant une humiliation à chaque jugement qui forme la cristallisation, empoisonne la source de l'amour et peut le détruire.

On peut faire accuser la femme qui se conduit mal avec notre ami d'un défaut physique et ridicule impossible à vérifier; si l'amant pouvait vérifier la calomnie, même quand il la trouverait fondée, elle serait rendue défavorable par l'imagination, et bientôt il n'y paraîtrait pas. Il n'y a que l'imagination qui puisse se résister à elle-même; Henri III le savait bien quand il médisait de la célèbre duchesse de Montpensier.

C'est donc l'imagination qu'il faut surtout garder chez une jeune fille que l'on veut préserver de l'amour. Et moins elle aura de vulgarité dans l'esprit, plus son âme sera noble et généreuse, plus en un mot elle sera digne de nos respects, plus grand sera le danger qu'elle court.

Il est toujours périlleux pour une jeune personne de souffrir que ses souvenirs s'attachent d'une manière répétée, et avec trop de complaisance, au même individu. Si la reconnaissance, l'admiration ou la curiosité viennent redoubler les liens du souvenir, elle est presque sûrement sur le bord du précipice. Plus grand est l'ennui de la vie habituelle, plus sont actifs les poisons nommés gratitude, admiration, curiosité. Il faut alors une rapide, prompte et énergique distraction.

C'est ainsi qu'un peu de rudesse et de non-curance dans le premier abord, si la drogue est administrée avec naturel, est presque un sûr moyen de se faire respecter d'une femme d'esprit.