EN VOYAGE
Je partais pour un long voyage.
En wagon, tapi dans mon coin,
J'écoutais fuir l'aigu sillage
Du sifflet dans la nuit au loin;
Je goûtais la vague indolence,
L'état obscur et somnolent,
Où fait tomber sans qu'on y pense
Le train qui bourdonne en roulant;
Et je ne m'apercevais guère,
Indifférent de bonne foi,
Qu'une jeune fille et sa mère
Faisaient route à côté de moi.
Elles se parlaient à voix basse:
C'était comme un bruit de frisson,
Le bruit qu'on entend quand on passe
Près d'un nid le long d'un buisson;
Et bientôt elles se blottirent,
Leurs fronts l'un vers l'autre penchés,
Comme deux gouttes d'eau s'attirent
Dès que les bords se sont touchés;
Puis, joue à joue, avec tendresse
Elles se firent toutes deux
Un oreiller de leur caresse,
Sous la lampe aux rayons laiteux.
L'enfant sur le bras de ma stalle
Avait laissé poser sa main,
Qui reflétait comme une opale
La moiteur d'un jour incertain;
Une main de seize ans à peine:
La manchette l'ombrait un peu;
L'azur d'une petite veine
La nuançait comme un fil bleu;
Elle pendait molle et dormante,
Et je ne sais si mon regard
Pressentit qu'elle était charmante
Ou la rencontra par hasard,
Mais je m'étais tourné vers elle,
Sollicité sans le savoir:
On dirait que la grâce appelle
Avant même qu'on l'ait pu voir.
«Heureux, me dis-je, le touriste
Que cette main-là guiderait!»
Et ce songe me rendait triste:
Un voeu n'éclôt que d'un regret.
Cependant glissaient les campagnes
Sous les fougueux rouleaux de fer,
Et le profil noir des montagnes
Ondulait ainsi qu'une mer.
Force étrange de la rencontre!
Le coeur le moins prime-sautier
D'un lambeau d'azur qui se montre
Improvise un ciel tout entier:
Une enfant dort, une étrangère,
Dont la main paraît à demi,
Et ce peu d'elle me suggère
Un voeu de bonheur infini!
Je la rêve, inconnue encore,
Sur ce peu de réalité,
Belle de tout ce que j'ignore
Et du possible illimité...
Je rêve qu'une main si blanche,
D'un si confiant abandon,
Ne peut être que sûre et franche
Et se donnerait tout de bon.
Bienheureux l'homme qu'au passage
Cette main fine enchaînerait!
Calme à jamais, à jamais sage...
—Vitry! cinq minutes d'arrêt!
A ces mots criés sur la voie
Le couple d'anges s'éveilla,
Battit des ailes avec joie,
Et disparut. Je restai là:
Cette enfant qu'un autre eût suivie,
Je me la laissais enlever.
Un voyage! telle est la vie
Pour ceux qui n'osent que rêver.
SONNET
A LA PETITE SUZANNE D...
En ces temps où le coeur éclôt pour s'avilir,
Où des races le sang fatigué dégénère,
Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère,
De voir en toi la fleur du genre humain pâlir.
Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir
En toi l'âme immortelle et l'argile éphémère:
Le dieu de la nature et celui de ta mère;
L'un travaille à t'orner, et l'autre à t'ennoblir.
L'enfant de Bethléem façonne à sa caresse
Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce
Sourit encore aux yeux le modèle invaincu.
Et par cette alliance ingénument profonde,
Dans une même femme auront un jour vécu
L'un et l'autre Idéal qui divisent le monde.