I

Mon besoin de songe et de fable,

La soif malheureuse que j'ai

De quelque autre vie ineffable,

Me laisse tout découragé.

Quand d'un beau vouloir je m'avise,

Je me répète en vain: «Je veux.

—A quoi bon?» répond la devise

Qui rend stériles tous les voeux.

A quoi bon nos miettes d'aumône?

Si la plèbe veut s'assouvir;

Ou nos rêves d'État sans trône?

S'il plaît au peuple de servir.

A quoi bon rapprendre la guerre?

S'il faut toujours qu'elle ait pour but

Le gain menteur, cher au vulgaire,

D'une auréole et d'un tribut.

A quoi bon la lente science?

Si l'homme ne peut entrevoir,

Après tant d'âpre patience,

Que les bornes de son savoir.

A quoi bon l'amour? si l'on aime

Pour propager un coeur souffrant,

Le coeur humain, toujours le même

Sous le costume différent.

A quoi bon, si la terre est ronde,

Notre infinie avidité?

On est si vite au bout d'un monde,

Quand il n'est pas illimité!

Or ma soif est celle de l'homme,

Je n'ai pas de désir moyen,

Il me faut l'élite et la somme,

Il me faut le souverain bien!