LES AMOURS TERRESTRES
Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.
Née au siècle où je vis et passant où je passe,
Dans le double infini du temps et de l'espace
Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;
Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,
Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,
J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:
Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.
Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:
Ton époux à venir et ma femme future
Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;
C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,
Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux
Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.
L'ÉTRANGER
SONNET.
Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?
Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse,
Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse:
Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.
Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?
À quelle auguste cause as-tu rendu service?
Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,
Quelle est la beauté propre et la propre vertu?
À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,
À mes dégoûts divins, il faut une origine:
Vainement je la cherche en mon coeur de limon,
Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime,
J'écoute en moi pleurer un étranger sublime
Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.