V

Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres,

Apprendre ton vrai sort, ô morte que j'aimais,

Arrière les savants, les docteurs, les apôtres.

Je n'interroge plus, je subis désormais.

Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'âme,

Elle a contre elle-même armé son propre enfant;

L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blâme,

Le coeur qu'elle a fait haut la méprise en rêvant.

Avec elle longtemps, de toute ma pensée

Et de tout mon amour, j'ai lutté corps à corps,

Mais sur son oeuvre inique, et pour l'homme insensée,

Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts.

Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races,

Abominable excuse au carnage que font

Des peuples malheureux les nations voraces,

De tout aveugle espoir m'a vidé l'âme à fond,

Je succombe épuisé, comme en pleine bataille,

Un soldat, par la veille et la marche affaibli,

Sans vaincre, ni mourir d'une héroïque entaille,

Laisse en lui les clairons s'éteindre dans l'oubli;

Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire

Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui,

Mais trop las pour frapper il lègue la victoire

Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui.

Ah! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître,

Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux,

Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître,

Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.

Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble,

Ouvriers inconnus de l'infini malheur,

Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble,

Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur!

Et si je dois fournir aux avides racines

De quoi changer mon être en mille êtres divers,

Dans l'éternel retour des fins aux origines

Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers.