LEÇON LXXXI.

LES FOURMILLIERES.

En ce tems-là; les grands faisoient rassembler dans leurs parcs, & nourrissoient des fourmillieres, pour engraisser leurs faisans. En ces tems-là, les petits témoins de ce manege, n'en dormoient pas moins tranquilles; mais ils ne se réveilloient pas de même; & c'est alors qu'ils se rappelloient, mais trop tard, les fourmillieres rassemblées & entretenues pour les grands, les faisans engraissés par ces fourmillieres, & les grands engraissés par les faisans.

Il est dans quelques provinces de France une maniere d'engraisser la volaille, qui pourroit trouver son application. Elle est telle:

On lie les pattes, & on coupe les aîles des oiseaux; puis on leur enfonce une épingle dans le crane, & on les place, dans cet état de stupidité & de langueur, au coin du foyer. On leur prodigue la nourriture la plus abondante & la plus substantielle. Au bout de quelques jours, ces malheureux volatiles deviennent gras, & promettent à leurs bourreaux le mets le plus délicieux.

Le peuple ne seroit-il, aux yeux de ses chefs, que ce qu'est la volaille pour les marchands avides, qui vivent de leur embonpoint?

Peuples! on cherche aussi à vous abrutir plus encore que vous n'êtes; seroit-ce dans la même intention? Prenez-y garde. On vous donne des fêtes; on a l'air de vous choyer; mais c'est pour s'engraisser de votre substance. On vous sacrifiera à l'appétit d'une poignée de bourreaux.