LEÇON LXXXIX.

ÉCHANTILLON DU JEU DES CONTRE-VÉRITÉS.

En ce tems-là; du tems que le peuple n'élisoit plus les rois, & n'opinoit plus que par forme dans les assemblées de la république, tout alloit bien. Les mœurs privées étoient le garant de la félicité publique. On vivoit en paix avec ses voisins & avec soi-même. Le commerce en dehors n'étoit qu'un échange de bienfaits. Le luxe en dedans nourrissoit les arts, & devenoit un lien de plus entre les riches & les pauvres. En ces tems-là; s'il y avoit des pauvres qui souffroient sans murmurer, il y avoit aussi des riches qui donnoient sans qu'on leur demandât. En ces tems-là; quoique chaque porte eût sa serrure, la bonne foi étoit si grande, que les maisons restoient ouvertes, même la nuit, & dans l'absence du maître. En ce tems; s'il y avoit beaucoup de célibataires, il y avoit aussi beaucoup de ménages heureux. En ce tems-là; on parloit beaucoup de la liberté, sans doute que ce mot n'étoit pas seulement sur les levres. En ce tems; tous les hommes étoient freres; car ils aimoient à vivre ensemble, entassés les uns sur les autres, dans l'étroite enceinte des murailles de leurs cités. Dans ce tems, il falloit que tout le monde fût heureux, car tout le monde étoit jaloux d'en avoir l'air.

Hélas! dans ce tems-là aussi, on aimoit beaucoup à s'amuser au jeu des contre-vérités; & cette page en pourroit bien être un échantillon.