LEÇON XXX.

CONTE DE FÉE.

En ce tems-là: il étoit une fois un roi qui assembla un jour son peuple, pour lui dire:

Mes amis, mes prédécesseurs n'ont pas tous été de bons rois; mes successeurs probablement ne seroient pas tous de bons rois. D'après ma propre expérience, je m'apperçois que le roi le mieux intentionné n'est pas nécessaire aux hommes, ses semblables, ses égaux; lesquels peuvent très-bien se conduire eux-mêmes, puisqu'ils ne sont plus des enfans. Ainsi donc, sans vous gêner pour me faire un état convenable à mon rang, sans vous exposer davantage à des souverains pires que moi, rentrons chacun chez nous. Que chaque pere de famille soit le roi de ses enfans seulement. Je veux vous montrer l'exemple. Reprenez ce que j'ai de trop, à présent que je ne suis que chef de maison; & distribuez le superflu aux peres de famille qui n'ont pas assez.....


LEÇON XXXI.

PRÉDICTION VÉRITABLE ET REMARQUABLE.

En ce tems-là: dans la capitale d'un grand empire, le luxe, l'égoïsme, la dureté, l'impudence de la classe la moins nombreuse des habitans, c'est-à-dire, des maîtres, étoient portés à un point, que la classe la plus nombreuse, c'est-à-dire, celle des valets, ou de tous ceux qui servent chez les riches & les grands, après une patience dont la durée indignoit même le sage, cesserent tout-à-coup & de concert leurs travaux & leurs services. Les maîtres, qui ne soupçonnoient le peuple, pas même capable de la plus humble réclamation, dirent à leurs valets d'un ton encore plus haut qu'à l'ordinaire: canaille! à votre devoir! obéissez donc! servez-nous!—Votre regne est passé... répondit le plus éloquent d'entre le peuple. Mes amis! continua l'orateur. Un moment!... Ceux que vous appelliez vos valets forment les trois quarts des habitans de cette ville; & ceux que nous appellions nos maîtres, n'en composent que le quart. Mes amis! nous savons au moins compter jusqu'à quatre; & la science du calcul mene droit à la liberté. Prenez garde à trois contre un. La partie, comme on dit, n'est pas égale. Craignez que les plus forts n'usent envers vous de représailles, & ne vous infligent la peine du talion... Rassurez-vous cependant. Nous voulons bien, par une équité pleine de modération, expier l'avilissement volontaire où nous avons eu la lâcheté de végéter jusqu'à ce jour. Nous ne rendrons pas le mal pour le mal; mais nous vous rappellerons que jadis nous étions tous égaux; que même encore au tems d'Homère, Achille faisoit sa cuisine, & les princesses, filles des rois, couloient la lessive. On appelloit ce tems-là l'âge d'or ou siecles héroïques. Nous avons encore lu que c'étoit pour en constater l'existence, & pour consoler le peuple des droits qu'il avoit perdus, quand le siecle d'or fit place à l'âge d'airain, que les Romains instituerent les Saturnales. Pendant trois jours, nous ne nous ferons pas servir à notre tour par ceux que nous servions toute l'année; mais notre intention est de rétablir pour toujours les choses sur leur ancien pied, sur l'état primitif; c'est-à-dire, sur la plus parfaite & la plus légitime égalité. Ainsi donc, nos chers amis, nos freres, nos égaux, nos semblables, oublions le passé. Pardonnez-nous notre bassesse; nous vous pardonnons vos abus d'autorité! Mettons la terre en commun, entre tous ses habitans. Que s'il se trouve parmi vous quelqu'un qui ait deux bouches & quatre bras, il est trop juste, assignons-lui une double portion. Mais si nous sommes tous faits sur le même patron, partageons le gâteau également. Mais en même-tems, mettons tous la main à la pâte. Que chacun rentre dans sa famille; qu'il y serve ses parens; qu'il y commande à ses enfans; & que tous les hommes d'un bout du monde à l'autre se donnent la main, ne forment plus qu'une chaîne composée d'anneaux tous semblables, & crions d'une voix unanime: vivent l'égalité & la liberté. Vivent la paix & l'innocence.—

—Si je n'ai pas été devin, j'ai au moins été prophete. Hélas! depuis long-tems je ne serai plus rien, quand mes semblables redeviendront quelque chose.

Tout ceci n'est qu'un conte, à l'époque où je le trace. Mais je le dis en vérité; il deviendra un jour une histoire. Heureux ceux qui pourront reconfronter l'une à l'autre.