SCÈNE VII

MYRRHINE, SOCRATE, XANTIPPE d'abord cachée.

XANTIPPE, à part.

Que se disent-ils donc? Ils parlent bien longtemps!

Écoutons.

MYRRHINE, à Socrate.

Je le sais depuis que je t'entends,

Je puis vaincre, et je n'ai plus rien qui m'embarrasse.

SOCRATE, avec bonté.

Va donc.

Myrrhine va pour sortir; mais elle revient vers Socrate, par un vif mouvement
d'admiration et de reconnaissance.

MYRRHINE.

Bon philosophe, il faut que je t'embrasse!

Elle prend dans ses mains la tête de Socrate, et applique
sur son front et sur ses joues de bons gros baisers. Xantippe entre à
ce même moment et court vers Myrrhine, en proie à la plus violente fureur.

XANTIPPE.

Bon appétit, Myrrhine!

MYRRHINE, surprise.

Ah! Xantippe!

XANTIPPE.

C'est beau!

Me voilà. Je serai votre porte-flambeau!

Ah! coquine! Ah! menteuse! Ah! chienne! Ah! scélérate!

Voleuse! Tu venais injurier Socrate,

Et faire ici du bruit pour ton mari perdu!

MYRRHINE.

Je lui disais...

XANTIPPE.

Merci, j'ai très bien entendu,

Myrrhine! Tu t'y prends de la belle manière.

Tu venais réclamer ton mouton à crinière,

Ton cher Dracès! Ah! cœurs de femme, êtes-vous laids!

Ton mari! C'est très bien le mien que tu voulais.

Mais je comprends: il t'en faut deux, peut-être quatre.

Imitant la voix et la démarche de Myrrhine.

Je viens l'injurier!

Reprenant sur son ton naturel.

Tu parlais de le battre,

De faire du tumulte et de tout jeter bas.

Ah! par Hécate! c'est à beaux bras que tu bats!

Cette façon de battre est aimable et gentille,

Mais tu vas voir comme on s'y prend dans ma famille!

Xantippe veut se précipiter sur Myrrhine; mais Socrate arrête sa femme,
la prend dans ses bras et l'y retient captive.

SOCRATE, tenant Xanthippe

Tout beau. Là . Calme-toi, ma femme.

XANTIPPE, nessayant en vain de se dégager.

Laisse-moi,

Toi, philosophe! Il a pour elle de l'effroi!

Et, comme c'est toujours la sagesse qu'il cherche,

Il se contenterait très bien de cette perche.

Mais je la veux! Du moins une fois pourra-t-on

Voir enfin le coussin qui battra le bâton!

MYRRHINE, timidement.

Si j'ai baisé le front de Socrate...

XANTIPPE.

Sa bouche

En convient. L'impudence est chez elle farouche.

Ainsi tu caressais, pareille au flot amer,

Ce front plus dénudé qu'un rocher de la mer!

J'ai très bien vu. Pareille à la nymphe qu'amuse

Un faune, tu baisais cette tête camuse!

Railleur, chauve, égarant au ciel ses yeux errants,

Il est à moi. Cela suffit. Tu me le prends!

Les paroles de miel qui tombent de tes lèvres

N'excitent pas en lui d'assez ardentes fièvres;

Tu fais en vain sur lui ruisseler tes cheveux,

Cela ne suffit pas; alors, comme tu veux

Que le docile Amour accoure sur vos traces,

Quand ce n'est plus assez des discours, tu l'embrasses!

Tu riais! Maintenant, belle, tu vas pleurer,

Car je vais te griffer et te défigurer,

Et je veux que ton œil de colombe se ferme!

Xantippe s'échappe, et va se jeter les poings fermés sur Myrrhine.

MYRRHINE, reculant, épouvantée.

Xantippe! Non! j'ai peur.

Socrate rattrape Xantippe, et de nouveau la retient dans ses bras.

SOCRATE, à Myrrhine.

Ne crains rien. Je tiens ferme.

XANTIPPE, voulant se dégager.

Socrate, laisse-moi! quoi! je ne pourrai pas

La mordre!

SOCRATE, tranquillement.

Non.

XANTIPPE.

Ami, laisse-moi faire un pas!

SOCRATE.

Non certes.

XANTIPPE, regardant Myrrhine avec des yeux ardents.

Qu'à mon tour je l'embrasse! Ah! l'indigne,

Voyez-la qui se penche, avec son cou de cygne!

Ce cou charmant, je veux le tordre!

SOCRATE.

Écoute-nous,

Xantippe.

XANTIPPE.

Non, je veux la mettre à deux genoux

Là , devant moi, plonger mes deux mains dans l'or fauve

De cette chevelure, et la rendre plus chauve

Que son amant, le beau Socrate!

Exaspérée et faisant un suprême effort.

Allons! pourquoi

Me retenir? Je veux...

SOCRATE.

Xantippe, calme-toi.

XANTIPPE, que sa rage étouffe.

Je veux... Je veux... le sang inonde ma poitrine...

Et j'étouffe... Je meurs... De l'air!... De l'air!...

Elle tombe sur le lit de repos, pâle et inanimée.

SOCRATE, bouleversé.

Myrrhine,

Elle pâme! De l'eau!

Il s'agenouille aux pieds de Xantippe et tâche de la ranimer.

MYRRHINE, apportant un vase d'eau.

Quand ses yeux s'ouvriront,

Je lui dirai...

SOCRATE.

Mouillons ses tempes et son front.

Vois, la neige envahit son visage immobile.

Ô Myrrhine, elle meurt.

MYRRHINE.

Pas du tout. Sois tranquille,

Socrate. Je suis femme. Elle vit. Je connais

Cela.

SOCRATE, penché sur Xantippe.

Xantippe, viens. Ouvre tes yeux. Renais!

Vois dans quelle douleur ton silence me jette.

Entends-moi! Parle-moi! Non, sa bouche est muette.

Dieux! Je succombe. Ayez pitié de mes tourments!

Au secours! Dieux!

Pendant que Socrate a prononcé ces derniers vers,
sont entrés Antisthènes, Praxias, Eupolis,
Dracès, Mélitta, Bacchis et tous les personnages
qu'on a vus à la scène quatrième.