SCÈNE VIII
MYRRHINE, SOCRATE, XANTIPPE, ANTISTHÈNES,
PRAXIAS, EUPOLIS, DRACÈS, MÉLITTA, BACCHIS,
Citoyens et Femmes d'Athènes.
DRACÈS, à Socrate.
Pourquoi de tels gémissements?
MYRRHINE, mettant un doigt sur les lèvres
Tais-toi, Dracès.
DRACÈS.
Myrrhine ici! Quelle merveille!
ANTISTHÈNES, à Socrate.
Pourquoi ces pleurs?
SOCRATE, montrant Xantippe évanouie.
Voyez Xantippe!
PRAXIAS.
Elle sommeille?
SOCRATE.
Elle meurt.
MÉLITTA, après avoir regardé Xantippe.
Ne crois pas cela.
BACCHIS, de même.
Bénis les Dieux!
Elle vit et respire.
MYRRHINE, à Socrate.
Et tu vas voir ses yeux
S'ouvrir à la clarté du ciel.
MÉLLITA, à Socrate.
Reprends courage,
Maître.
MYRRHINE, aux assistants, sans être entendue de Socrate.
Sa pâmoison vient d'un accès de rage.
L'évanouissement est réel; cependant,
Ne pas s'inquiéter sans mesure est prudent.
SOCRATE.
Secourez-la!
BACCHIS, riant, à Mélitta
Cédons à son désir frivole.
SOCRATE.
Je tremble que son âme errante ne s'envole.
Les femmes entourent Xantippe, mais sans montrer une
réelle inquiétude. Socrate va se joindre à elles,
lorsque Eupolis l'arrête et lui barre le passage.
EUPOLIS, d'un ton railleur.
Et voilà tout?
DRACÈS.
C'est pour cela que tu gémis?
PRAXIAS.
Quoi donc! C'est pour cela qu'il pleure!
ANTISTHÈNES.
Ô mes amis,
Pour une femme folle,
DRACÈS.
Acariâtre,
EUPOLIS.
Injuste,
ANTISTHÈNES.
Sombre,
PRAXIAS.
D'un entretien haineux,
ANTISTHÈNES.
D'un esprit fruste,
DRACÈS.
Amère.
EUPOLIS.
Qui le fait ployer comme un roseau,
PRAXIAS.
Et qui toujours fait rage avec ses cris d'oiseau!
BACCHIS.
Certes, s'il ne te faut qu'une épouse meilleure,
MÉLITTA.
Et plus douce,
BACCHIS.
Tu peux la trouver tout à l'heure.
ANTISTHÈNES.
Ne pleure pas, de peur de ressembler aux fous,
Le mal dont tu guéris à propos.
SOCRATE.
Taisez-vous!
Xantippe va sortir de ma maison déserte,
Et j'en sens dans mon cœur l'irréparable perte.
Car son utile rage était le fouet têtu
Dont la rude lanière éveillant ma vertu,
Comme l'âne fouaillé par le vieillard Silène,
Tenait ma patience et ma farce en haleine.
Si quelqu'un me venait verser, dans ma maison,
La molle flatterie et son subtil poison,
Quand j'avais jusqu'au bout, heureux et fier de vivre,
Savouré ce doux miel trompeur qui nous enivre,
Ma Xantippe farouche, âpre comme la mer,
Me guérissait bien vite avec son fiel amer.
Souvent, amis, loué par tous, on le devine,
J'ai pu me croire issu d'une race divine;
Mais son souffle railleur, glissant sur mon front nu,
Me disait: «Tu n'es rien que le premier venu!»
S'endormant et mourant dans un repos vulgaire,
Notre vertu ressemble à ces coursiers de guerre
Qui deviennent oisifs sur le gazon des prés;
Et lorsque je rêvais, riant aux cieux pourprés,
Oubliant tout, Xantippe accourait dès l'aurore,
Et son cri m'éveillait comme un clairon sonore!
PRAXIAS.
Maître! viens avec nous.
ANTISTHÈNES.
Libre de tous liens,
Pense!
EUPOLIS.
Nous entendrons tes subtils entretiens
Sur les grands Dieux et sur l'éternité des choses,
Près du clair Ilissos, bordé de lauriers-roses.
BACCHIS.
Et peut-être, au soleil qui t'illuminera,
Plus tard, quelque naissant amour devinera
L'énigme de ton cœur, mystérieux Œdipe,
MÉLITTA.
Et te consolera d'avoir perdu Xantippe.
SOCRATE.
Elle absente, je n'ai plus faim pour d'autres mets.
Sa place reste vide.
Avec une douleur violente et naïve.
Et quelle autre jamais
Excellerait comme elle à prodiguer l'insulte?
Vivant près de Xantippe au sein du noir tumulte,
Je ne craignais plus rien, ni le peuple mouvant,
Ni le tonnerre, ni la grêle, ni le vent,
Ni le soleil, ni l'âpre hiver et la froidure.
Sans elle, nul espoir que ma sagesse dure,
Car au bruit de sa voix grondant comme un torrent,
Je veillais, je disais à toute heure: «Ignorant,
Pense, étudie, apprends! Vil esclave, travaille!»
EUPOLIS.
À ce titre, il n'est pas une autre qui la vaille.
PRAXIAS.
Elle eût épouvanté l'orage,
ANTISTHÈNES.
Et les typhons.
Xantippe s'éveille sans être vue des assistants, écoute les paroles de son mari, avec étonnement d'abord, puis les boit avidement, et, comme entraînée à mesure qu'il parle, tend les bras vers Socrate. À ce moment, Myrrhine seule est près d'elle.
SOCRATE, suivant sa pensée.
Ainsi, vers la clarté des abîmes profonds
Dans lesquels se répand la vie universelle,
Emportant mon esprit et ma force avec elle,
Xantippe va s'enfuir, et je la pleure. Mais
D'ailleurs pourquoi ne pas le dire? Je l'aimais!
XANTIPPE, à elle-même.
Que dit-il! Cette joie est pour moi la première.
Il m'aime!
MYRRHINE, à Xantippe.
Puisqu'enfin tu revois la lumière,
Vite, appelons le maître. Il faut le consoler.
Appelant Socrate, qui ne l'entend pas.
Socrate!
XANTIPPE, mettant sa main sur la bouche de Myrrhine
Ne dis rien. Non, laisse-le parler.
SOCRATE, avec un sentiment profond.
Je l'aimais, car fidèle épouse d'un pauvre homme,
Elle vivait pour moi, probe, sobre, économe.
Ordonnant la maison, voyant tout par ses yeux,
Elle était ma compagne et me chérissait mieux
Que ceux dont la douceur louangeuse me flatte.
Je l'aimais et je l'aime encore.
XANTIPPE, courant à Socrate.
Cher Socrate!
Quoi! Tu m'aimais!
SOCRATE.
Xantippe! Elle, Dieux immortels!
ANTISTHÈNES.
L'enfer n'a pas voulu la prendre.
XANTIPPE, ravie, à Socrate.
Après de tels
Aveux, comment ne pas renaître?
SOCRATE.
Elle! Xantippe!
Vivante!
XANTIPPE.
Et corrigée. Oui, l'erreur se dissipe.
Je n'avais rien de bon, je semais la terreur
Devant moi, je n'étais que rage et que fureur;
J'étais folle, cruelle, abominable, indigne,
Farouche, noircissant la colombe et le cygne,
Plus méchante, en un mot, que le serpent Python.
Mais tu m'en puniras, ami.
Elle va prendre un bâton et l'apporte à Socrate.
Prends, ce bâton.
Il ne faiblira pas, il est gros comme quatre.
SOCRATE.
En effet. Mais pourquoi ce bâton?
XANTIPPE.
Pour me battre!
Oui, tu me battras.
SOCRATE.
Moi! Pourquoi?
XANTIPPE.
Pour châtier
Mes colères, mes cris, mes pleurs, mon cœur altier,
Ma méchanceté rare et mes fureurs ingrates.
Devant tous ces gens-là je veux que tu me battes.
Devant tous. Les petits pour voir tendront leurs cous.
Vite! Bats-moi. Je veux expirer sous tes coups.
Alors que tu m'aimais, je te battais moi-même:
À présent, c'est mon tour, puisque c'est moi qui t'aime!
Cher mari, tu pleurais, tu pâlissais d'effroi,
Me croyant morte. Allons, pas de pitié. Bats-moi!
SOCRATE.
Non pas.
XANTIPPE.
Mon cher petit Socrate, bats-moi vite!
SOCRATE.
Je ne te battrai pas.
XANTIPPE.
De grâce! Je t'invite
À me battre!
SOCRATE.
Mais non.
XANTIPPE.
Je t'en supplie.
SOCRATE, paternel.
Allons!
XANTIPPE, lui tendant le bâton.
Tiens, ne me soumets pas à des détours si longs!
Socrate, bats-moi.
SOCRATE.
Pas du tout.
XANTIPPE.
Je t'en conjure!
SOCRATE.
Hé! Point!
XANTIPPE.
Me refuser serait me faire injure.
SOCRATE.
Mais non.
XANTIPPE, éclatant en pleurs.
Bats-moi!
SOCRATE.
Voilà qu'elle pleure à présent!
Tu veux...
XANTIPPE.
Je veux cent coups.
SOCRATE.
Mais...
XANTIPPE.
Fais-moi ce présent.
Donne-moi cent coups.
SOCRATE.
Non.
XANTIPPE.
Je n'en puis rien rabattre.
SOCRATE.
Voyons, bonne Xantippe, il faut...
XANTIPPE, frappant du pied. Avec colère.
Il faut me battre!
SOCRATE, levant les yeux au ciel.
Apollon! jour, esprit, clarté, protège-nous!
À Xantippe.
Quittons ce vain propos.
XANTIPPE, insistant.
J'embrasse tes genoux.
SOCRATE, doucement persuasif.
Te battre! ce serait folie!
XANTIPPE, s'animant.
Ô sort morose!
Me va-t-il refuser encor si peu de chose?
Quoi donc! Ayant si bien pleuré sur mon trépas,
Tu me dédaignerais! Tu ne me battrais pas!
Prends garde.
SOCRATE, avec bonhomie.
Que ton cœur pour le bien s'évertue,
C'est admirable; mais vouloir être battue
Devant tous, apporter même un bâton, cela,
Ma femme, c'est tomber de Charybde en Scylla.
XANTIPPE, déjà furieuse.
En Scylla! Donc je suis un monstre. Je dévore
Les nautonniers! Vas-tu m'injurier encore?
Veux-tu me battre, ou non?
Socrate ne répond pas.
Tu ne veux pas?
SOCRATE.
Non.
XANTIPPE.
Non?
Si fait! Tu me battras, ou j'y perdrai mon nom.
SOCRATE.
Mais non.
XANTIPPE, exaspérée.
Bats-moi.
SOCRATE.
Non, par Hercule secourable!
XANTIPPE.
Tu ne veux pas?
SOCRATE.
Non.
XANTIPPE.
Non?
Jetant le bâton et donnant un soufflet à Socrate.
Eh bien! Tiens!
Xantippe, stupéfaite de sa propre action et comme foudroyée,
tombe aux pieds de Socrate.
XANTIPPE, à genoux. Avec confusion.
Misérable!
Voilà que je retombe en mon égarement.
Ta Xantippe n'est rien que démence et tourment.
Hélas! à quoi, taillée en une telle étoffe,
Peut-elle donc servir?
SOCRATE, la relevant et la prenant dans ses bras.
À faire un philosophe!
À Dracès.
Et toi, bon Dracès, prends Myrrhine par la main;
Savourez à longs traits, sans attendre à demain,
Le bonheur que les Dieux offrent avec largesse,
Et vous aurez aussi, par surcroît, la sagesse.
XANTIPPE, dans les bras de Socrate.
Au public.
Tout le mal est venu de la femme. Raison
Obscurcie, appétit du lucre, trahison,
Coupes d'or où les vins sont mélangés de lie,
Tout crime, tout mensonge heureux, toute folie
Vient d'elle.
SOCRATE.
Adorez-la pourtant, puisque les Dieux
L'ont faite.
Après avoir rêvé.
Et c'est encor ce qu'ils ont fait de mieux!
Le rideau tombe.