V
Rhodope, cette nymphe à la beauté splendide,
Qui vit, dit-on, plongée en un demi-sommeil,
Sur l'or et les bijoux inconnus au soleil,
La Dame de la Pyramide!
VI
Vous qui voulez courir
La terrible carrière,
Il faut vivre ou mourir
Sans regard en arrière.
Vous qui voulez tenter
L'onde, l'air et la flamme,
Terreurs à surmonter
Pour épurer votre âme,
Si, méprisant la mort,
Votre foi reste entière,
En avant!—le cœur fort
Reverra la lumière.
Et lira sur l'autel
Le mot du grand mystère
Qu'au profane mortel
Dérobe un voile austère.
VII
Bois cette coupe—Osiris la savoure
A petits traits dans l'empire des morts;
Il la fait boire au peuple qui l'entoure,
Chaque fantôme en effleure les bords.
Bois cette coupe—elle est, tout frais, remplie
D'une eau puisée au fleuve du Léthé;
En la vidant tout le passé s'oublie
Comme un vain songe au matin emporté!
Le plaisir, fausse ivresse,
Vin mêlé de poison;
La science, maîtresse
A la dure leçon;
L'espoir brillant et vide,
Semblable aux lacs amers,
Trompant la lèvre avide
Aux sables des déserts;
L'amour dont la main noue
Des liens innocents
Où le serpent se joue
En replis malfaisants;
Tout ce que tu connus de mauvais ou d'infâme
Disparaîtra soudain dans un oubli profond,
De tout ressouvenir laissant pure ton âme
Quand ta soif de la coupe aura tari le fond.
VIII
Bois cette coupe—elle est pleine d'un divin baume.
Quand Isis vint aux cieux, Horus entre les bras,
Elle dit à son fils, lui montrant son royaume,
Bois cette coupe et toujours tu vivras!
Je te dis et te chante, ainsi que la déesse,
Toi qui des vastes cieux un jour hériteras:
Fusses-tu dans l'abîme, âme et corps en détresse,
Bois cette coupe et toujours tu vivras!
IX
La Mémoire viendra, menant le chœur des rêves,
Rêves d'un temps plus beau, plus ancien et plus pur;
Quand l'âme, hôte des cieux, n'avait pas sur les grèves
Laissé choir le duvet de ses ailes d'azur;
Souvenirs glorieux, pareils à cette flamme
Que lance, en s'éteignant, sur les eaux l'astre d'or,
Qui montre ce que fut et ce que n'est plus l'âme,
Mais ce qu'elle pourrait brillamment être encor.
X
O bel arbre d'Abyssinie!
Nous te prions par ton fruit d'or,
Par la pourpre à l'azur unie
Dans ta fleur plus splendide encor,
Par la muette bienvenue
Dont ta ramure, en s'abaissant,
D'un air hospitalier salue
L'étranger sous ton dais passant.
O bel arbre d'Abyssinie!
Quand la nuit, sans lune, descend,
Combien ta rencontre est bénie
Du voyageur au pas pesant!
Du bout caressant de tes branches
Tu viens baiser ses yeux mi-clos,
Sur lui tendrement tu te penches
Et tu lui dis: «Dors en repos!»
O bel arbre d'Abyssinie!
Ainsi, vers moi, penche ton front qui plie.
XI
Par une de ces nuits où l'étoile d'amour,
Isis, de son croissant dessinant le contour,
Dans le fleuve sacré mire son front de vierge,
Où les couples, guettant sa lueur de la berge,
Calculent en quel temps son cours recommencé
Doit la remettre aux bras du Soleil-fiancé.
XII
............ Le fleuve qui naguère
Glissait entre ses bords, garni des deux côtés
Par des palais de marbre et de riches cités,
Pareils à des joyaux sertis dans une chaîne,
Inondant à présent la vallée et la plaine,
Comme un géant qui sort de son lit brusquement,
S'étale et couvre tout de son flot écumant.
1865.
A MARGUERITE
A MADAME MARGUERITE DARDENNE DE LA GRANGERIE
SONNET I
Les poètes chinois, épris des anciens rites,
Ainsi que Li-Tai-Pé, quand il faisait des vers,
Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites
Dans leurs disques montrant l'or de leurs cœurs ouverts.
La vue et le parfum de ces fleurs favorites,
Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts,
Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites,
Sur un même sujet des chants toujours divers.
Une autre Marguerite, une fleur féminine,
Que dans le céladon voudrait planter la Chine,
Sourit à notre table aux regards éblouis,
Et pour la Marguerite, un mandarin morose,
Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose,
Trouve encore un bouquet de vers épanouis.
19 juillet 1865.
A MARGUERITE
A MADAME MARGUERITE DARDENNE DE LA GRANGERIE
SONNET II
Il est, dans la légende, une vierge martyre,
Qui mène en laisse une hydre aux tortueux replis.
Près d'une roue à dents, tenant en main un lis,
L'Ange d'Urbin l'a peinte et le monde l'admire.
Aux prés, pousse une fleur, qu'en son naïf délire,
L'inquiète amoureuse avec ses doigts pâlis,
Questionne, comptant les pétales cueillis,
Et suspendant son âme au dernier qu'elle tire.
Mystérieusement dans son nid de satin,
Brûle un joyau sans prix qui porte un nom latin
Et dont le troupeau vil dédaigne le mérite.
Ne cherchez pas le mot de l'énigme à côté:
Martyre, fleur, joyau, vertu, parfum, beauté,
Tout cela simplement veut dire: Marguerite!
19 juillet 1866.
L'IMPASSIBLE
SONNET
La Satiété dort au fond de vos grands yeux;
En eux plus de désirs, plus d'amour, plus d'envie;
Ils ont bu la lumière, ils ont tari la vie,
Comme une mer profonde où s'absorbent les cieux.
Sous leur bleu sombre on lit le vaste ennui des Dieux,
Pour qui toute chimère est d'avance assouvie,
Et qui, sachant l'effet dont la cause est suivie,
Mélangent au présent l'avenir déjà vieux.
L'infini s'est fondu dans vos larges prunelles,
Et devant ce miroir qui ne réfléchit rien,
L'Amour découragé s'asseoit, fermant ses ailes.
Vous, cependant, avec un calme olympien,
Comme la Mnémosyne, à son socle accoudée,
Vous poursuivez, rêveuse, une impossible idée.
Chamarande, juillet 1866.
A L. SEXTIUS
ODE IV: TRADUITE D'HORACE
L'âpre hiver se dissipe aux souffles printaniers,
La barque oisive aux flots se livre;
L'étable et l'âtre enfin lâchent leurs prisonniers
Et le pré n'est plus blanc de givre.
Sous la lune déjà Vénus conduit le chœur;
Aux Nymphes les Grâces décentes,
Se mêlent dans la ronde, et Vulcain, plein d'ardeur,
Souffle les forges rougissantes.
C'est le temps d'entourer son front de myrtes verts
Ou de fleurs qu'avril renouvelle,
Et d'immoler à Faune, aux bois d'ombre couverts,
Le bouc ou, s'il lui plaît, l'agnelle.
La pâle mort, d'un pied égal, heurte taudis
Et palais.—O Sextius, songe
Combien les longs espoirs sont à l'homme interdits
La nuit et les Mânes—mensonge,
Et la cour de Pluton te réclament. Là-bas
Les dés ne font plus de monarque,
Et l'on n'admire plus le tendre Lycidas,
Que la vierge déjà remarque.
1866.