ACTE SECOND
Le théâtre représente la façade du palais de Douchmanta, dans la ville d'Hastinapourou, du côté des jardins. Architecture singulière et gigantesque, superposition de terrasses, grands escaliers monumentaux descendant par des degrés de marbre du terre-plein sur lequel s'élève le palais. Dans le jardin, masses de fleurs et de végétation exotique, plantes à larges feuilles, fleurs à calices énormes. Au fond, au-dessus de la ligne tracée par le couronnement du palais, apparaît la tour de Megatchanna.
SCÈNE PREMIÈRE.
Au lever du rideau, le roi Douchmanta est assis sur un divan en forme de trône; la reine Hamsati est à côté de lui. Les bayadères sont rangées de chaque côte du trône, plongées dans la tristesse. Ne sachant comment distraire le roi, le favori Madhavya prend sa guitare; aux premiers accords, les femmes se lèvent lentement et exécutent les danses favorites du roi. Mais celui-ci ne prête à ces divertissements qu'une attention machinale, comme celle d'un fou regardant un spectacle dont il ne comprend plus le sens.
SCÈNE II.
La danse finie, le roi quitte son divan, et se promène d'un air distrait au milieu de ses femmes. En vain Madhavya, son favori, lui fait remarquer leur beauté. La reine, à son tour, reproche au roi son indifférence et sa froideur; ce dernier ne paraît pas entendre Hamsati. Le favori essaye de calmer la reine, en lui assurant que ce n'est pas l'amour qui a ainsi frappé le roi, mais une profonde mélancolie, et qu'il faut le distraire et non pas le quereller.
Hamsati se rend à ces conseils, et se montre aussi aimable qu'elle était hautaine et impérieuse tout à l'heure. Elle invite ses femmes danser.
DIVERTISSEMENT.
SCÈNE III.
Après la danse, on vient annoncer au roi que des étrangers demandent à être introduits auprès de lui.
Le roi fait signe qu'on les laisse entrer.
Sacountalâ, accompagnée de Canoua, le vertueux ermite, des brahmatcharis, de Gautami, de Pryamwada, d'Anousouya, de Parabhritica et de Tchatourica, ses amies, s'avance modestement jusqu'aux pieds du trône.
La reine s'inquiète de l'arrivée de cette jeune femme. Madhavya conduit Sacountalâ devant le roi, qui paraît surpris en la voyant.
Mais Durwasas, qui est entré avec les autres ermites, se place à côté du trône, et par des gestes conjurateurs augmente la folie du roi et l'empêche de reconnaître Sacountalâ.
La pauvre jeune femme se prosterne devant le monarque, puis se relève lentement, lui pose les mains sur les genoux et lui offre sa figure en pleine lumière. Le roi s'incline, regarde attentivement, et fait signe que cette femme lui est inconnue.
Marques de joie de la reine Hamsati, qui s'alarmait de la beauté surhumaine de Sacountalâ, et qui craignait en elle une rivale venant faire valoir des droits à l'amour du roi.
Sacountalâ, confuse, se relève et va se réfugier dans les bras de sa gouvernante, qui lui murmure un conseil à l'oreille.
La reine cherche à persuader au roi qu'il faut chasser cette femme.
Sacountalâ, d'après le conseil que vient de lui donner Gautami, essuie ses larmes, et répète la scène du bois sacré. Elle veut lui montrer la bague qu'il lui a donnée; mais la bague est perdue. Désespoir de Sacountalâ.
Au même instant, Durwasas fait un nouveau geste de conjuration, afin de neutraliser l'effet que peut produire cette scène sur la mémoire du roi.
Décidément, Douchmanta ne connaît pas Sacountalâ. Hamsati triomphe et veut renvoyer cette intrigante, cette femme qui vient poursuivre, jusque sur le trône, un prétendu amant.
Sacountalâ lève fièrement la tête, et fait comprendre à Hamsati que c'est elle qui est la reine, mais que, puisque le sort est contre elle, elle va s'éloigner.
Mais, avant de partir, elle veut se jeter encore aux pieds de Douchmanta, qui détourne la tête.
Sacountalâ se retire tout éplorée; le favori Madhavya, qui s'intéresse à elle, lui fait signe de se cacher dans quelque endroit voisin.
SCÈNE IV.
La reine, satisfaite, donne à ses femmes le signal de la danse; le roi, pensif et agité, fait bientôt comprendre qu'il désire être seul.
SCÈNE V.
Le roi, accablé, s'est endormi sur son divan. A ce moment, Madhavya, jugeant l'occasion favorable, se dirige vers une porte dérobée et ramène Sacountalâ. Il lui montre le roi qui est seul, et sur la raison duquel elle peut tenter un effort suprême; puis il se retire. Sacountalâ essaye de nouveau, par différentes poses, de rappeler à la mémoire du roi des souvenirs qui paraissent lui avoir complètement échappé.
SCÈNE VI.
Tout à coup, Durwasas paraît. Il fait un geste de vengeance, et appelle la reine.
Celle-ci, surprenant Sacountalâ seule avec le roi, s'abandonne toute sa colère. Les autres femmes se joignent à elle comme un choeur irrité. Hamsati injurie et maltraite Sacountalâ, qui résiste et tombe à genoux; mais la reine la repousse violemment; et Durwasas qui se trouve devant elle, la fait reculer épouvantée: «Je t'avais prédit le bûcher,» lui dit-il. Sur un geste de la reine, le bourreau paraît avec ses aides, et elle ordonne qu'on inflige à Sacountalâ les supplices les plus affreux. Ils seront encore trop doux pour cette malheureuse qui a tenté d'abuser la bonne foi royale. Sacountalâ la supplie d'avoir pitié; la reine est inflexible. Elle cherche en vain le roi; elle ne rencontre que l'implacable figure de Durwasas.
Les aides s'emparent d'elle, et le bourreau lui jette un voile noir sur la tête.
Sacountalâ, saisie d'une angoisse mortelle, tombe: on l'entraîne au supplice.
Tout le monde sort.
Hamsati, rayonnante et désormais sans rivale, s'asseoit sur le trône, à côté de Douchmanta, promenant fièrement ses regards autour d'elle. Quant au roi, il est resté pensif, et il cherche à son doigt l'anneau royal dont il aperçoit l'absence pour la première fois.
SCÈNE VII.
Un tumulte se fait entendre. Les officiers barrent le passage à un pêcheur qui essaye de pénétrer jusqu'au roi. On le repousse; mais le roi, désirant savoir la cause de cette altercation, fait venir le pêcheur au pied de son trône.
Le pauvre homme raconte qu'il a trouvé l'anneau dans le ventre d'un poisson, péché par lui, et qu'il dépeçait pour la vente.
Le roi reconnaît aussitôt son anneau, et récompense richement le pêcheur.
Plus Douchmanta examine l'anneau, plus il sent sa raison s'éclaircir. Il se rappelle maintenant tout ce qui s'est passé dans le bois.
Un rayon soudain a traversé le cerveau du roi; l'obscurité qui l'environnait se dissipe, car le vindicatif ermite s'est retiré, sachant que l'anneau retrouvé suspend son influence sur Douchmanta.
Ainsi, cette femme qu'il a repoussée tout à l'heure, c'était Sacountalâ! Il l'a livrée au bourreau!
Éperdu, il interroge tout le monde: pour toute réponse, on détourne tristement la tête. La reine s'avance, et annonce, avec une satisfaction cruelle, que Sacountalâ a subi sa punition.
Douchmanta, irrité, la secoue avec violence, et fait un geste de menace terrible; les femmes de la reine se précipitent éplorées, et entourent Douchmanta, qui ordonne aux bourreaux qui ont emmené Sacountalâ d'entraîner à son tour la perfide Hamsati.
SCÈNE VIII.
En ce moment une musique céleste se fait entendre. L'apsara Misrakési descend du ciel, et au fond du théâtre on aperçoit Sacountalâ sur son bûcher, dont les flammes se changent en fleurs sous la puissante influence de l'apsara protectrice.
En même temps, des torrents de lumière, où tourbillonnent des génies bienfaisants, inondent le fond du théâtre; des foules d'apsaras et de filles célestes apparaissent sur les terrasses les plus élevées du palais.
Sacountalâ radieuse se jette dans les bras du roi, qui tombe à ses pieds et implore une grâce déjà accordée.
Hamsati, se dégageant des mains de ses gardiens, s'incline devant Sacountalâ, et vient baiser humblement le bord de son voile. Sacountalâ lui pardonne.
Douchmanta remet au doigt de Sacountalâ l'anneau royal, qu'elle ne perdra pas cette fois, et se prosterne devant l'apsara Misrakési, qui remonte au ciel.
Pas de deux.
DIVERTISSEMENT.
FIN.
PARIS.—IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS, 55, QUAI DES AUGUSTINS.