§ II.
L'hôtel des Invalides et le Champ-de-Mars.
L'hôtel des Invalides fut fondé en 1671 par Louis XIV pour les soldats ou officiers blessés ou infirmes, et ce monarque en fit son institution de prédilection, celle où sa gloire est sans nuages. «Il est bien raisonnable, dit l'ordonnance de fondation, que ceux qui ont exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le soutien de cette monarchie jouissent du repos qu'ils ont assuré à nos sujets.» Ce vaste édifice se compose, outre l'église, de dix-huit corps de bâtiments occupant une superficie de cinq hectares et demi et renfermant plus de trois mille invalides. C'est l'œuvre de Libéral Bruant. L'église, qui est un des monuments les plus parfaits que possède la France, est l'œuvre de Hardouin Mansard: elle est surmontée d'un dôme magnifique, élevé de cent cinq mètres, qui est l'édifice le plus frappant du panorama de Paris; c'est le premier point qui attire les regards quand, du haut des collines environnantes, on contemple l'océan de maisons qu'il domine de sa coupole dorée. Ce dôme recouvre les restes de Napoléon, pour lesquels on a construit un magnifique tombeau. Ce tombeau est placé dans une crypte circulaire, profonde de 6 mètres, large de 23, dans laquelle on descend par un escalier situé près du grand autel. Le cercueil a 4 mètres de long sur 2 de large et 4 de hauteur. Les parois de la crypte sont ornées de bas-reliefs allégoriques, et le parvis est soutenu par des figures colossales en marbre. Au fond est une chambre souterraine où l'on a déposé l'épée que portait Napoléon à Austerlitz, et 60 drapeaux sauvés de la destruction en 1814. Dans l'église et des deux côtés de l'autel se trouvent les tombeaux de Turenne et de Vauban, qui y ont été placés sous le Consulat. De plus les caveaux renferment les sépultures des maréchaux de Coigny, Lobau, Moncey, Oudinot, Jourdan, Bussières, Duroc, Mortier, Molitor, Gérard, Valée, Bugeaud, Excelmans, de l'amiral Duperré; des généraux Éblé, Lariboissière, d'Hautpoul, Damrémont, Négrier, Duvivier, etc.; des victimes de l'attentat Fieschi, etc. Avant la révolution ils renfermaient un arsenal de réserve, qui fut livré au peuple le 13 juillet et servit à la prise de la Bastille. La voûte de l'église était autrefois tapissée de neuf cent soixante drapeaux ennemis: en 1814, ces glorieux trophées furent brûlés par ceux qui les avaient conquis au prix de leur sang, et ils commencent à être remplacés par les étendards enlevés à l'Afrique.
L'esplanade des Invalides a été construite sous Louis XV. En 1804, on y éleva une fontaine, qui était surmontée du lion de Saint-Marc enlevé à Venise. Cette fontaine, dépouillée depuis 1815 de ce trophée de nos victoires, a été détruite en 1840.
Les rues de l'Université, Saint-Dominique et de Grenelle, au delà de l'esplanade des Invalides, traversent un quartier pauvre et populeux qui ne présente rien de remarquable: c'est le Gros-Caillou. Au delà de ce quartier est le Champ-de-Mars.
Ce champ n'était, en 1770, qu'un terrain cultivé, dans lequel on traça un parallélogramme de mille mètres de long sur cinq cents de large pour les exercices de l'École Militaire. Cette école avait été fondée en 1751 pour l'éducation de cinq cents jeunes gentilshommes; elle fut supprimée en 1787. L'édifice, aussi vaste que magnifique, avait été achevé en 1762, sur les dessins de Gabriel, et il renfermait dix corps de bâtiment, quinze cours, une chapelle, un observatoire établi en 1768, où Lalande fit des observations, etc. Après la suppression de l'École Militaire, il fut destiné à l'Hôtel-Dieu; mais la révolution survint et fit de ce beau monument une caserne, qui servit d'abord à la garde constitutionnelle de Louis XVI, puis à la garde impériale, sous le nom de Quartier Napoléon. En 1810, cette garde y donna une grande fête aux autres corps de l'armée. C'est encore aujourd'hui une vaste caserne, dont la façade sur le Champ-de-Mars a été doublée d'étendue, et qui peut loger plus de douze mille hommes et un parc d'artillerie.
Cependant, le Champ-de-Mars était devenu le champ des fêtes de la révolution. On l'inaugura par la fédération du 14 juillet, journée d'enthousiasme et d'espérances si cruellement déçues. Là, le 17 juillet 1791, eurent lieu les rassemblements qui amenèrent la proclamation sanglante de la loi martiale; là furent célébrées toutes ces fêtes symboliques et païennes que nous avons racontées dans l'Histoire générale de Paris, commémorations du 10 août et du 21 septembre, du 21 janvier, du 9 thermidor, fêtes de la Constitution de l'an I, de l'Être suprême, de la Constitution de l'an III, etc. Là se firent les grandes revues, les fêtes triomphales de l'Empire, la revue du 14 juillet 1800 après la bataille de Marengo, la fête du 3 décembre 1804 pour la distribution des aigles, enfin la journée du Champ-de-Mai à la veille de Waterloo! Le Champ-de-Mars a été encore le théâtre de grandes cérémonies sous la Restauration et la monarchie de Juillet; mais il a surtout servi, pendant ces périodes de notre histoire, à des solennités hippiques empruntées à l'Angleterre, solennités destinées, dit-on, à améliorer nos races de chevaux, mais dont les résultats sont encore à espérer.
Les barrières voisines du Champ-de-Mars sont celles de l'École-Militaire et de Grenelle, qui communiquent avec la commune de Grenelle, commune bâtie et peuplée depuis trente ans et qui s'est établie dans une plaine tristement célèbre par les exécutions qui s'y sont faites: là ont été fusillés, pendant la révolution, des émigrés, des chouans, les conspirateurs babouvistes du 23 fructidor an IV; sous l'Empire, Mallet et ses compagnons; sous la Restauration, Labédoyère, Mietton, aide de camp du général Bonnaire, et plusieurs autres officiers de l'Empire.