TROISIÈME PARTIE

Il y a si longtemps que j’ai pris de l’opium pour la première fois, que si jamais j’en ai su la date, je l’ai oubliée ; mais, comme des événements plus importants se rapportent à ce souvenir, je puis croire, en m’en servant pour m’aider, que ce fut dans l’automne de 1804 ; et voici comme l’idée m’en vint (j’étais alors à Londres) : dès mon enfance, on m’avait accoutumé à me baigner la tête dans l’eau froide, au moins une fois par jour. Étant saisi d’une rage de dents, je l’attribuai à une interruption momentanée de ma méthode ordinaire ; je sautai à bas du lit, plongeai ma tête dans un bassin rempli d’eau froide, et retournai me coucher sans essuyer mes cheveux.

Le lendemain matin, je m’éveillai avec les plus effroyables douleurs de rhumatisme à la tête et au visage ; douleurs qui ne me laissèrent aucun répit pendant environ vingt jours. Le vingt-et-unième jour, ce fut, je crois, un dimanche, je sortis plutôt pour me faire oublier mes maux, que dans aucune intention fixe. Le hasard me fit rencontrer un camarade de collége qui me recommanda l’opium ; opium, redoutable instrument de plaisir ou de peine ! J’en entendis parler comme de la manne ou de l’ambroisie : mais rien de plus. Quel mot vide et insignifiant c’était alors pour moi ! combien de cordes ne fait-il pas maintenant vibrer dans mon âme ! Tout mon cœur s’agite à ces doux et tristes souvenirs ; en me rappelant ces détails, je sens comme un voile mystérieux qui couvre les plus petites circonstances, et la place, et le temps, et l’homme (si c’en était un) qui le premier m’ouvrit ce paradis des mangeurs d’opium !

J’ai déjà dit que c’était un dimanche dans l’après-midi ; et il n’y a pas sur terre un plus triste spectacle qu’un dimanche pluvieux à Londres. Ma route, pour m’en retourner, était la rue d’Oxford ; et près de l’immobile Panthéon (comme l’appelle obligeamment M. Wordsworth), je vis la boutique d’un apothicaire. L’apothicaire, dispensateur indigne des célestes plaisirs, plus triste et plus stupide que ce jour pluvieux lui-même, avait justement ce regard d’un apothicaire mortel, un jour de dimanche ; et lorsque je lui demandai mon opium, il me le donna comme l’aurait fait l’homme le plus ordinaire ; bien plus, il me rendit sur mon shilling ce qui lui parut être la moitié d’une pièce de monnaie, qu’il prit dans un tiroir de bois.

Malgré cela, en dépit de toutes ces preuves d’humanité, je l’ai toujours considéré en moi-même comme l’ombre ou l’apparition divine d’un immortel apothicaire, descendu sur la terre à mon intention. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que lorsque je revins à Londres, je le cherchai autour de l’immobile Panthéon, et ne le trouvai pas ; et pour moi, qui ne savais pas son nom (si toutefois il avait un nom), il était plus croyable qu’il s’était évanoui de la rue d’Oxford dans les airs que de toute autre manière plus matérielle. Le lecteur est pourtant libre de ne le regarder, s’il le veut, que comme un apothicaire sublunaire et terrestre ; pour moi, je le crois évanoui[5] ou évaporé, tant il me répugne de rattacher quelque souvenir mortel à ce moment, à cette place, et à cette créature, qui me fit faire ma première connaissance avec le céleste présent.

[5] Évanoui. Ce mode de quitter la scène du monde paraît s’être établi surtout dans le XVIIe siècle ; mais il fut regardé alors comme un privilége particulier à la famille royale, et nullement aux apothicaires ; car en l’an 1686, un poëte distingué, M. Flasman, parlant de la mort de Charles II, s’étonne qu’un prince puisse faire une action aussi absurde que de mourir ; car, dit-il,

« Les rois doivent dédaigner de mourir, et seulement disparaître. »

Arrivé chez moi, on doit supposer que je ne tardai guère à prendre la quantité désignée. J’ignorais nécessairement tout l’art et le mystère qui doivent accompagner une pareille action ; et ce que je pris, je le pris de la manière la plus désavantageuse possible ; mais je le pris. — Et en une heure, ô ciel ! quel changement ! du plus profond abîme à la plus sublime exaltation ! C’était l’Apocalypse que j’avais au dedans de moi. — Le soulagement de mes douleurs était la chose la moins importante à mes yeux ; cet effet négatif disparaissait devant la multitude des effets positifs que je ressentais à la fois. C’était un trésor, un φαρμακον νηπενθές pour toutes les souffrances humaines ; c’était le secret du bonheur tant cherché et si longtemps discuté par les philosophes de tous les temps ; on achèterait maintenant son bonheur deux sous et on le porterait dans la poche de son gilet. Les divines extases devaient s’envoyer en bouteilles cachetées, et la tranquillité de l’âme pouvait se communiquer par le coche. Mais le lecteur va croire que je plaisante ; celui qui connaît l’opium n’est pas disposé à rire ; ses plaisirs ont un aspect grave et solennel, et, dans les plus grandes joies, ce n’est jamais l’allegro, c’est toujours il penseroso.

Et d’abord, un mot sur les effets de l’opium ; car pour tout ce qui a été écrit sur ce sujet, soit par les voyageurs en Turquie (qui ont conservé leur habitude de mentir comme un droit d’origine immémoriale), soit par les professeurs de médecine, écrivant ex cathedrâ, je n’ai qu’un mot à dire : Mensonge ! Je me souviens qu’une fois en feuilletant un étalage de bouquiniste, j’ai trouvé ces paroles dans un auteur satirique : « En ce temps-là, je devins convaincu que les journaux de Londres disent la vérité au moins deux fois par semaine, savoir : le mercredi et le samedi, et qu’on pouvait s’en rapporter à eux pour la liste des banqueroutiers. » Ce n’est pas pourtant que je prétende accuser de fausseté tout ce qui a été dit sur l’opium : des savants nous ont appris qu’il avait une couleur brune : remarquez bien que j’en conviens ; deuxièmement, qu’il coûtait fort cher, et cela est vrai ; car de mon temps l’opium des Indes-Orientales coûtait trois guinées la livre, et celui de Turquie huit guinées ; troisièmement, que si vous en preniez beaucoup à la fois, vous finiriez probablement par faire… ce qui est toujours désagréable à un homme rangé dans ses habitudes, savoir : mourir[6]. Tout cela est très-beau et incontestable, et la vérité aura toujours son mérite, car elle est rare.

[6] Les savants ont pourtant mis en doute cette proposition : car dans une édition de contrebande de la Médecine domestique de Buchan, que j’ai vue une fois dans les mains de la femme d’un fermier qui s’en servait pour se soigner, on faisait dire au docteur : « Prenez garde surtout de ne jamais prendre plus de vingt-cinq onces de laudanum à la fois. » Il fallait probablement dire : plus de vingt-cinq gouttes, ce qui fait à peu près un grain d’opium cru.

Mais dans ces trois théorèmes, je crois que nous avons épuisé la mesure du savoir jusqu’à présent amassé par les hommes au sujet de l’opium. Ainsi, digne docteur, comme il me paraît qu’on peut aller plus loin encore, restez derrière, et laissez-moi vous dire ma façon de penser.


Premièrement donc, j’ai vu qu’on regardait généralement comme assuré que l’opium produisait ou pouvait produire l’ivresse. Mais, lecteur, je vous assure, meo periculo, que jamais de la plus forte quantité d’opium n’a résulté un pareil effet. Pour la teinture d’opium (appelée communément laudanum), elle produirait certainement l’ivresse, si un homme en pouvait supporter une dose assez considérable ; mais pourquoi ? parce qu’on y trouverait plus de liqueur spiritueuse, et non plus d’opium. Mais l’opium cru (je l’affirme d’une manière péremptoire) est incapable de donner aucun des symptômes qui suivent l’enivrement de l’alcool, et non pas en degrés, mais en nature ; ce n’est pas en quantité qu’ils diffèrent, mais en qualité. Le plaisir causé par le vin monte sans cesse, tendant à une crise, après laquelle il redescend ; celui de l’opium, une fois excité, reste huit ou dix heures : le premier, pour emprunter à la médecine un terme technique, donne une jouissance brève, le second une jouissance chronique. L’un est une flamme, l’autre un foyer.


Mais la principale distinction consiste en ceci, que toujours le vin dérange les facultés mentales, et que l’opium (s’il est pris comme il doit l’être), loin de les altérer, y apporte l’ordre et l’harmonie. Le vin ôte à l’homme la connaissance de lui même ; l’opium la rend plus sensible et plus forte. Le vin couvrant la pensée de nuages, grandit l’admiration ou le dédain, l’amour ou la colère ; l’opium, au contraire, introduit la tranquillité et l’équilibre dans toutes les facultés de l’homme, actives ou passives ; et, respectant le caractère et le jugement habituels, leur ajoute seulement cette chaleur vivifiante qu’approuve la raison, et qui devrait probablement accompagner une santé éternelle et antédiluvienne. Ainsi, par exemple, l’opium comme le vin donne de l’expansion au cœur et aux affections bienveillantes ; mais alors avec cette différence remarquable, que, dans ces témoignages soudains d’amour ou d’amitié qui accompagnent l’ivresse, il y a toujours un côté ridicule qui excite le mépris : on se serre la main, on se jure une immortelle fidélité, on pleure ; nul ne sait à propos de quoi ; la créature sensuelle se montre à tous les regards. Mais l’expansion donnée par l’opium aux sentiments les plus doux, loin d’être un accès de fièvre, ne semble qu’un retour à cet état naturel d’un cœur bon et juste, que la douleur seule a endurci en le déchirant. En un mot, c’est la passion brutale et grossière opposée à l’exaltation pure des puissances morales de l’âme.


Telle est la doctrine de la véritable église, au sujet de l’opium, de laquelle église j’avoue que je suis l’alpha et l’oméga ; mais on doit se souvenir que je parle d’après une longue et profonde expérience. Pour les auteurs qui ont traité expressément cette matière, il est évident, par l’horreur qu’ils disent en avoir, qu’ils n’ajoutèrent jamais la pratique indispensable aux vaines théories. J’avouerai cependant que j’ai rencontré un exemple d’ivresse causée par l’opium, malgré mon incrédulité ; c’était un chirurgien qui en prenait beaucoup. Je lui disais que ses ennemis (à ce que j’avais entendu dire) l’accusaient de raisonner comme un fou en politique, attendu qu’il s’enivrait sans cesse avec de l’opium. — Je le maintiendrai, me répondit-il, et je ne déraisonne pas par principe, mais purement et simplement parce que je m’enivre purement et simplement, répéta-t-il trois fois, et cela tous les jours. L’autorité d’un chirurgien doit être assurément d’un grand poids ; je lui oppose pourtant mes propres expériences, plus fortes que ses plus fortes, de 7,000 gouttes par jour. D’ailleurs, j’ai vu des gens me soutenir qu’ils s’étaient enivrés avec du thé ; et un étudiant en médecine à Londres, pour les connaissances duquel j’ai le plus grand respect, m’assurait l’autre jour qu’un malade, en sortant de son lit, s’était enivré avec un beef-steak.


Ayant détruit cette première erreur, j’en combattrai vite une seconde ; c’est que l’exaltation d’esprit causée par l’opium soit désagréablement suivie d’abattement ou de sommeil, comme on le croit. Certainement l’opium doit être compté au nombre des narcotiques ; il doit donc produire le sommeil après un certain temps ; mais ses premiers effets sont toujours, au plus haut degré, d’exciter le système entier du cerveau. La durée de son action est toujours de huit heures à peu près ; ce sera donc la faute du mangeur d’opium, s’il ne calcule pas sa dose de manière à n’avoir besoin de se coucher qu’au moment de le faire. Les Turcs sont assez absurdes pour s’asseoir, comme des statues équestres, sur des escabelles de bois aussi stupides qu’eux-mêmes ; mais, pour que le lecteur puisse juger du degré de stupidité dont l’opium peut frapper les facultés morales d’un Anglais, je vais raconter la manière dont je passai un soir d’opium à Londres entre 1804 et 1812. (Pour ce qui est de l’abattement supposé, je me contente de le nier, attendu que, pendant des expériences de dix années, jamais le jour qui en suivit une ne fut pour moi qu’un jour de bien-aise et de tranquillité parfaite.)

Le dernier duc de… avait coutume de dire : — Jeudi prochain, si le ciel me prête vie, j’ai l’intention de me griser. C’est ainsi que je fixais toujours à l’avance combien de fois, dans quel temps et en quel lieu je ferais une débauche d’opium : rarement plus d’une fois en trois semaines ; car, dans ce temps-là, je ne me serais pas hasardé à demander (comme je le fis ensuite) un verre de laudanum chaud et sans sucre. J’en buvais, dis-je, rarement et plus souvent le mercredi et le samedi soir. Ces jours-là Grassini chantait à l’Opéra, et la voix de cette actrice était pour moi la chose la plus délicieuse du monde. Je ne sais pas ce qu’on fait maintenant à l’Opéra, vu que je n’y ai pas mis le pied depuis sept ou huit ans ; mais je sais que dans ce temps-là on n’aurait pu trouver un meilleur endroit pour passer une soirée. Cinq shillings vous permettaient d’entrer à la galerie, aussi curieuse à voir que la scène ; l’orchestre se distinguait par sa douce mélodie des orchestres anglais, où je ne puis supporter les instruments criards et l’aigreur dominante des violons. Les chœurs étaient divins à entendre, et lorsque Grassini paraissait dans quelque interlude sous le voile noir d’Andromaque à la tombe d’Hector, etc., jamais Turc ne goûta un plaisir comparable au mien. L’erreur du peuple est de croire que c’est par les oreilles qu’il communique avec l’harmonie, et qu’il reçoit l’effet d’une manière purement passive. Il n’en est pas ainsi ; c’est par la réaction de l’âme que le plaisir est ressenti ; de là vient la différence entre les sensations éprouvées, qui varient selon les facultés de celui qui éprouve. Or, maintenant l’opium, augmentant les facultés de l’âme, augmente nécessairement ce mode particulier d’activité qui fait la jouissance. — Mais, me dit un ami, une succession de sons et de notes est pour moi comme une collection de caractères arabes : je n’y attache aucune idée ; des idées ! mon bon sire ! il n’en faut point attacher ; laissez-vous faire. L’harmonie d’un chœur me déploie comme un tissu de soie tous les souvenirs de ma vie, non pas comme un écho, mais comme une sensation présente, non pas ramassés à grands frais de mémoire ou tirés dans quelque sombre abstraction, mais les faits oubliés et les passions exaltées, ressuscitées, redevenues sublimes ! Tout cela pour cinq shillings.

Et autour de moi, outre la scène et l’orchestre, j’avais pour remplir les vides de l’action la musique de la langue italienne parlée par des femmes italiennes, et j’écoutais avec un plaisir semblable à celui qu’éprouva Weld le voyageur en écoutant au Canada le rire gracieux des femmes indiennes ; car moins vous entendez les mots, plus l’harmonie est douce. Il était donc avantageux pour moi de n’être qu’un pauvre apprenti, lisant peu l’italien, ne le parlant pas du tout, et ne comprenant pas les trois quarts de ce que j’écoutais.

Tels étaient mes plaisirs à l’Opéra : mais un autre plaisir que je ne pouvais avoir non plus que le samedi soir, luttait avec mon amour pour le premier. J’ai peur d’être obscur sur ce sujet ; mais je puis assurer le lecteur que je ne le serai pas plus que Marinus dans sa vie de Proclus, et plusieurs autres biographes et autobiographes de même réputation. Ce plaisir, dis-je, ne pouvait exister que le samedi soir. Qu’avait-il donc, ce samedi, de plus que tout autre jour pour moi ? Je n’avais à me reposer d’aucun travail ; point de paiement à recevoir ; cela est vrai, judicieux lecteur. Mais vous savez qu’il y a des âmes compatissantes qui aiment à partager les maux des pauvres en les soulageant ; moi j’aime à partager leurs plaisirs ; j’avais senti leurs peines.

Or, maintenant le samedi soir est le régulier et périodique témoin de la gaieté du pauvre : en ce point les sectes en hostilité s’unissent, et reconnaissent une marque de fraternité ; toute la chrétienté se repose. Ce jour est séparé du travail par un jour entier et deux nuits, et moi-même je suis aussi heureux le samedi soir que si j’avais à me reposer. Dans l’intention donc de jouir sur une échelle aussi large que possible d’un spectacle avec lequel je me sentais si bien en sympathie, souvent, après avoir pris mon opium, j’allais sans regarder la direction ni la distance sur toutes les places, à tous les endroits de la ville où le pauvre vient le samedi soir recevoir le gain de la semaine. Plus d’une famille, consistant en un seul homme avec sa femme, quelquefois un ou deux de leurs enfants, se consultait sur l’emploi de la journée, sur ses plaisirs, sur ses peines, parlait du prix des choses de ménage. Peu à peu je me familiarisais avec leurs désirs, leurs embarras et leurs opinions. Quelquefois on pouvait entendre des murmures de mécontentement ; mais plus souvent on ne trouvait que l’expression muette ou expansive de la patience, de l’espérance et de la tranquillité ; et généralement l’on peut dire que, sur ce point du moins, le pauvre a plus de philosophie que le riche. Il se soumet plus vite à toute perte qu’il doit considérer comme inévitable. Partout où j’en pouvais trouver l’occasion sans paraître les gêner, je me mettais de la partie, et mon opinion sur le point contesté, sinon judicieuse, était toujours reçue avec bonté. Si les prix étaient un peu plus haut, ou qu’on rapportât que les oignons et le beurre allaient baisser, j’étais heureux. Cependant, si le contraire était vrai, je m’en allais, et je demandais à mon opium mes consolations. Et combien de fois, essayant de retrouver ma route, d’après les règles de la navigation, en fixant l’étoile polaire et cherchant audacieusement un passage au nord-ouest, au lieu de doubler tous les caps et les isthmes que j’avais rencontrés, en sens inverse, j’arrivais subitement dans des carrefours tellement inconnus, des endroits si difficiles, qu’ils auraient raillé l’impudence des porteurs et confondu l’intelligence des cochers ! Je crus d’abord plusieurs fois avoir découvert quelques terras incognitas, et me proposais bien de consulter la carte de Londres. Tout cela cependant me coûta cher plus tard, lorsque la face humaine peupla mes rêves et que mes longs détours dans la ville revinrent effrayer mon sommeil, et m’apporter une douleur plus grande que l’inquiétude, plus affreuse que le remords.

Je crois avoir prouvé que l’opium ne produit ni l’engourdissement ni l’inaction, mais, au contraire, fait courir les carrefours et les théâtres. Franchement pourtant, ce ne sont pas là des places dignes d’un mangeur d’opium, lorsqu’il est parvenu au plus haut degré de l’exaltation. La solitude lui plaît alors, et la foule l’oppresse ; la musique même est une jouissance trop grossière et trop sensuelle pour lui. Il cherche le silence, aliment des profondes rêveries et des méditations délicieuses. Pour moi, je n’étais que trop enclin à méditer ; et les misères dont j’avais été la victime aussi bien que le témoin avaient augmenté ce penchant à la mélancolie. Je ressemblais en vérité à celui qui, suivant la vieille légende, entrait dans la cave de Trophonius ; et mon remède était de me contraindre à vivre en société, et à occuper mon esprit des choses extérieures. Mais, après avoir pris de l’opium, je tombais dans de longues rêveries ; et plus d’une fois il m’est arrivé, dans une nuit d’été, lorsque je m’asseyais à ma fenêtre qui donnait à la fois sur la mer et sur toute la ville de L…, de rester, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, sans bouger et sans vouloir bouger.


On va m’accuser de mysticisme, de behménisme, de quiétisme, etc. ; mais cela ne m’inquiète pas. Sir H. Vane, le plus jeune, était un de nos plus grands sages, et pourtant l’on peut voir dans ses œuvres de philosophie s’il n’est pas plus mystique que moi. Je soutiens que la scène elle-même ressemblait aux impressions qu’elle faisait naître. La ville de L…, avec ses clochers et ses toits tout couverts de fumée et de brumes, représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux qu’elle oublie, et pourtant qu’elle laisse voir encore. L’Océan, tranquille et infini, c’était l’âme du sage qui la contemple ; et il me paraissait que le tumulte, la fièvre étaient suspendus pour un temps ; la paix était garantie aux secrètes blessures du cœur ; il y avait un repos, un sabbat ! Alors les espérances et les illusions se réconciliaient avec l’horrible réalité de la mort et des jours qui sont passés. Ce n’était pas la tranquillité de l’inertie, mais des forces opposées et égales qui se maintiennent et s’arrêtent ; non pas l’oiseau qui se repose, mais celui dont les ailes vont si vite qu’on le dirait immobile et suspendu dans les airs. Éternelle activité ! Éternel repos !

Maintenant, lecteur bénévole, qui m’avez suivi jusqu’ici, si vous voulez me suivre encore, lecteur indulgent, il faut être encore indulgent. Vous savez sans doute par vous-même que ceux qui ont beaucoup lu, ou beaucoup vu, ou beaucoup rêvé, ont beaucoup comparé ; or, si le voyageur a parcouru le monde dans sa chaise de poste, ou le curieux dans son cabinet de travail, ou enfin le penseur dans son imagination vagabonde, n’ont-ils pas dû choisir, chacun de leur côté, parmi tous ces peuples bigarrés qui s’agitent à la surface de la terre, celui où ils auraient voulu, sinon oublier leur patrie, du moins séjourner, comme les hirondelles qui suivent les jours du printemps ? Où l’on peut trouver l’antipathie, on peut rencontrer aussi l’amour. On verra plus tard que j’ai rencontré plus que l’antipathie. — Je veux parler à présent de mes plaisirs. — L’Espagne a de tout temps été pour moi un lieu de délices où se reportaient mes pensées et mes rêves ; car, de si loin, j’écartais de ma baguette magique la funèbre inquisition, la triste jalousie des Castillans et les embuscades des assassins de grande route. Mais si, dans un théâtre, assis à l’écart, je voyais de loin, sous les plis d’une écharpe molle, quelqu’une de ces femmes dont Raphaël aurait peuplé son Paradis, c’était en Espagnole que j’aimais à la transformer ; je la plaçais sous les bois touffus d’oliviers noirs, sous les berceaux d’orangers blancs que Madrid ou Séville étalent dans leurs campagnes ; ou bien le soir, lorsque tout se taisait dans la ville, c’était derrière la jalousie de fer ou de bois peint que je voulais la voir se pencher au bruit d’une sérénade ; c’est alors qu’agissait l’opium, prolongeant une douce vision qui, sans son aide, eût passé comme une ombre ; ne pouvais-je pas dire, la réalisant ? Car, si l’impression est durable et forte, si elle a laissé son souvenir, que lui manque-t-il pour cesser de s’appeler un rêve ? et quel rêve délicieux ! ce n’était pas seulement le soir, mais dans la journée, aux plus grandes chaleurs de midi, que je la trouvais encore derrière sa jalousie ; le soleil, à travers la soie rouge des stores, répandait une lumière aussi douce que les rayons de la lune, sans être pourtant aussi triste, et par la fenêtre ouverte du côté de l’ombre et du jardin, le bruit de la cascade arrivait faible jusqu’à nous. Elle, à demi voilée, reposait sur un divan couleur d’azur clair (couleur inséparable de ces sortes de rêves) et c’était là que, pendant des journées entières, je restais à lui parler, à la voir, mon œil sous le sien (comme l’a dit quelqu’un), effleurant de ma main sa robe de soie ou de velours, quelquefois sa main délicate et petite, rien de plus, mais il y avait dans cette sensation seule de quoi peupler ma vie entière de souvenirs ; sensation qu’on ne peut se représenter qu’après l’avoir éprouvée !


J’étais encore jeune alors ; et ne me taxerait-on pas de folie, si je rapportais des dialogues, des événements, des intrigues qui jamais n’ont existé ailleurs que dans ma tête, lorsque sur le rivage de la mer je me couchais au fond d’une petite barque, regardant le ciel et l’eau, tandis que mon batelier chantait à voix basse. J’avais aussi adopté, pour voir le coucher du soleil, une position que je n’ai jamais vu prendre à d’autres qu’à moi ; il s’agit de se coucher horizontalement sur le côté, de sorte qu’on ait en face de soi la ligne de démarcation du ciel et de la terre ; car alors il semble qu’une roue énorme tourne au-dessus de vous ; le ciel paraît parfaitement arrondi ; et les montagnes bleues, les nuages dorés, les brumes grisâtres se mêlent si bien à tout ce qui s’élève sur l’horizon, ou tout ce qui paraît s’abaisser du ciel, qu’emporté d’ailleurs par le mouvement doux et régulier de ma barque, j’aurais passé ma vie à rêver devant ce prisme éblouissant. C’était comme une musique de l’âme, qui la faisait bondir et s’élancer hors d’elle-même ; alors paraissaient à mes yeux tous ces fantômes charmants que créait mon imagination.


Ces rêves étaient trop délicieux pour durer longtemps ; il faut que j’en raconte un où l’on trouvera un singulier mélange de tristesse et de joie.


Il me semblait que j’avais commis un grand crime (ce rêve me poursuivit souvent) et dans la funèbre cour, à la lueur des torches et des flambeaux, au milieu des piques et des hallebardes qui brillaient dans l’obscurité, la voix monotone du greffier me lisait ma sentence, qui finissait comme toujours « pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive ; » cependant, chose étrange, on me laissait ma liberté pour tout un jour. C’était alors que mon songe devenait plus doux : ou dans les fêtes étincelantes, parmi les danses légères et les groupes entremêlés ; ou sur des lacs immenses, dans une barque dont le vent faisait enfler la voile aux sons des instruments, et tandis que la lune versait sur les flots d’argent ses rayons,

Comme des pleurs d’amour ;

ou dans l’été, sur le sommet des montagnes, au milieu des herbes, des fleurs, des brises embaumées du soir, partout un sentiment inconnu de volupté m’accompagnait. Il me semblait avoir à mes côtés un être (une femme ou un ange, je ne sais) qui se penchait sur moi pour me consoler, quand parfois, au milieu de ma joie, le souvenir de ma condamnation et du sort qui m’attendait le soir, venait me saisir et m’abattre, comme un coup de tonnerre pendant la moisson. Car tel était mon rêve ; si, une mandoline à la main, chacun, selon la mode italienne, chantait après le repas champêtre, une ballade ou une romance, quand venait mon tour, je saisissais l’instrument, et les femmes, enivrées de joie, de vin et d’amour, applaudissaient de leurs mains blanches et délicates ; mais tout à coup la guitare me tombait des mains, je pâlissais, et l’idée de la mort me faisait tressaillir et pleurer. Mon ange alors essuyant mes larmes, peu à peu la joie revenait dans mon cœur, jusqu’à ce qu’une volupté nouvelle vînt me rapporter un moment d’horreur nouveau.


Ce rêve est certainement un des plus tristes qu’on puisse imaginer ; je le donne pourtant aussi pour l’un des plus délicieux ; car il tient un milieu entre les rêves purement agréables et les apparitions terribles qui vinrent m’épouvanter plus tard, comme la mélancolie tient le milieu entre la gaieté folle et le sévère ennui.


Oh ! gracieux, subtil et puissant opium ! toi qui verses le baume sur la plaie ardente, la consolation sur les peines qui ne finiront jamais ; toi qui, pour une nuit, rends à l’âme criminelle les espérances de la jeunesse et des mains pures du sang des hommes ; à l’âme fière du philosophe, montres

Les torts redressés, et les insultes vengées ;

toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture fantastique, devant laquelle pâlissent les Phidias et les Praxitèle, la splendeur de Babylone et d’Hécatompylos ; toi qui, sous les rayons pâles de la lune, vas éveiller ceux qui dorment dans leurs tombeaux pour rendre aux jeunes trépassées leur visage de quinze ans ! Les hommes qui ont peuplé le paradis de l’Orient des houris immortelles ; le paradis de Rome des anges au front vermeil ; ceux à qui Dieu a donné le céleste don de poésie, le génie de l’harmonie immense, ceux-là ne connaissent pas encore tout le charme de tes voluptés divines, ô gracieux, subtil et puissant opium !

INTRODUCTION
DE LA
QUATRIÈME PARTIE

De 1804 nous devons passer à 1812. Maintenant les années de ma vie académique sont loin de moi. Le bonnet d’écolier ne presse plus mes tempes ; si mon bonnet existe encore, il est sur la tête de quelque autre amant de la science et de la vérité. Mes livres partagent la triste condition de beaucoup d’autres in-folio et in-octavo du Bodleian ; c’est-à-dire, qu’ils sont devenus la pâture des vers et des souris. La cloche de la chapelle n’interrompt plus mon sommeil ; le portier qui en secouait si régulièrement la chaîne d’airain est mort, et ses victimes l’ont oublié ! Cependant la cloche fait encore le désespoir de bien d’honnêtes gens ; mais pour que son bruit monotone vînt m’éveiller, il faudrait que le vent y mît de la malice, car je suis séparé d’elle par deux cent cinquante lieues, et enterré au fond des montagnes.

Et que fais-je au milieu de ces montagnes ? Je prends de l’opium. Mais quelle vie puis-je y mener ? Je vis dans une petite maison, et je n’ai qu’une servante (honni soit qui mal y pense !) et… Mais ne croyez pas qu’il ne se soit rien passé de 1804 à 1812. Songez qu’à présent, me voyant vivre de mes rentes, mes voisins m’ont accordé le titre de membre indigne de cette société universelle qu’on appelle gentlemen ; et même la courtoisie de la jeunesse anglaise me fait l’honneur de m’écrire : « A Monsieur, etc. esquire[7]. » Je ne suis pourtant ni juge de paix, ni custos rotulorum. Suis-je marié ? Non. Et je prends encore de l’opium ? Oui, le samedi soir ; et cela ne m’a pas fait de mal, depuis le dimanche pluvieux où je vis le bienheureux apothicaire, près de l’immobile Panthéon. En somme, comment est-ce que je me porte ? — Très bien. Mais il faut écouter mon histoire.

[7] Esquire. Terme qui correspond à peu près au titre de chevalier en France.

Un jour d’hiver de 1810, je me promenais sur les longues terrasses de la rue d’Oxford, absorbé dans mes réflexions ordinaires, lorsqu’un jeune officier de mes amis m’aborda. Il me trouva l’air sombre ; je voulus m’excuser ; il faisait froid, et cependant humide ; je souffrais de l’estomac ; il n’en crut rien. — Pour dissiper vos rêveries, dit-il, ce soir je vous emmène au bal. — Au bal ! lui dis-je en secouant la tête. — Ce n’est ni un concert, ni un rout, c’est un bal à la française que nous nous donnons ; vous y verrez tous les officiers du corps. Du reste, point de prudes, ajouta-t-il en souriant ; au lieu de vous montrer les plus sévères, je vous montrerai les plus jolies. — Vous ne me connaissez pas, lui répondis-je ; j’ai eu des moments de gaieté dans ma vie, mais au bal je suis comme un enterrement. — Nous vous égayerons, dit-il. Je me laissai emmener par distraction.


Nous entrons ; c’était la réunion la plus brillante. Moi, vêtu de noir, et les bras croisés, je m’en allai m’appuyer sur une colonne tout au fond de la salle. Si j’avais pris de l’opium ce soir, me disais-je, sans doute je serais plus en train de me divertir. Cependant on arrivait en foule ; j’entendais le groom principal crier à tue-tête le nom de ceux qui paraissaient dans la salle ; peu à peu ces visages nouveaux, qui souvent même étaient fort jolis, me firent relever la tête. On annonça le marquis de C…; il entrait donnant la main à une femme que plusieurs jeunes gens entourèrent aussitôt. Un petit mouvement de curiosité me prit ; mais, au moment où je me levais, attendu que les coiffures et les plumes me gênaient, je sentis au cœur une douleur aiguë, et un frisson qui me parcourut des pieds à la tête ; je retombai assis. Ce que j’avais vu, je ne puis le dire. Lorsque je revins à moi, je ne trouvai dans ma mémoire qu’une robe de satin, un teint d’ivoire, des cheveux d’ébène, tressés en nattes et relevés derrière la tête : c’était la mode.


C’est elle, me dis-je, je l’ai vue. Je me mis debout, mais je la cherchai vainement dans la foule. Étrange vision ! me serais-je trompé ? Anna, celui qui m’aurait dit que je devais te retrouver ainsi, je l’aurais appelé un fou. Cependant le bruit des instruments se faisait entendre ; toute mon âme avait passé dans mes yeux ; mais elle n’était point parmi les danseuses ; il me fallut attendre qu’une longue et mortelle contredanse fût terminée… Alors… je la revis…


Elle était pâle et couverte de diamants ; pourtant elle avait plutôt l’air sérieux que triste ; appuyée sur son bras nonchalamment, elle refusait avec obstination quelques empressés. Ma première idée fut d’aller droit à elle… Je tâchai de sortir de mon coin ; mais c’est alors que je me repentis de l’humeur taciturne qui m’avait conseillé de m’y mettre ; j’étais à une extrémité de la salle, et toutes les mères, les tantes, les sœurs aînées étaient devant moi. J’attendis donc, en frappant du pied et en sifflant entre mes dents, qu’une nouvelle contredanse, me débarrassant de ce rempart, ne laissât plus que la tapisserie.


Anna ou lady C…, ou je ne sais qui (car, dans cette société plus que mêlée, mille idées différentes m’assiégeaient et me tourmentaient encore), refusait absolument de quitter sa place. Cependant lord C…, qui se tenait d’un air froid à côté d’une table de jeu, alla lui parler à l’oreille ; elle se leva, prit la main d’un de ses attentifs, et vint se mettre devant moi.


Comment faire ? Elle me vit en passant, mais sans paraître m’observer ni me reconnaître ; cependant, à un second coup d’œil jeté de mon côté, il me sembla la voir plus pâle encore qu’auparavant ; je me trompais sans doute, car, dès que la contredanse fut achevée, elle prit le bras du marquis et sortit de la salle.


Nul ne peut concevoir mon profond étonnement ; stupéfait, debout comme une pierre, je croyais avoir rêvé. Anna, te souvient-il, lorsqu’à la lueur des lampes nous marchions dans la rue d’Oxford ? te souvient-il de m’avoir vu ? te souvient-il de m’avoir aimé ? de n’avoir eu sur la terre que moi seul pour ami, pour consolation, lorsque, partageant tout entre nous, nous ne pouvions partager que nos douleurs ? Cela est impossible, elle ne m’a pas reconnu. Et ce lord C… qu’est-il pour elle ? son mari ? son amant ? Je sortais aussi ; mon jeune officier me joignit à la porte. — Eh bien ! me dit-il, vous ai-je tenu ma promesse ? N’avons-nous pas ici les plus jolies femmes de Londres ? — Quelle est donc, lui répondis-je, celle qui vient de partir à l’instant avec le marquis de C…? — Ah ! me dit-il en riant, c’est une espèce de dame ; ne l’avez-vous pas trouvée charmante ? — Charmante, je vous assure. — Vous sortez ? Quoi ! à la première entrevue, déjà prêt à la suivre ? Votre philosophie s’est égayée, j’avais raison ; adieu, adieu ! — Je vous jure… — Ne jurez pas. Je ne veux pas vous retenir… adieu…

Je descendis lentement et me mis à marcher plus lentement encore ; je ne pris même pas garde qu’il pleuvait à verse, et que j’avais une longue route à faire. J’étais comme un homme à qui l’on vient de lire sa sentence de mort ; un coup terrible m’avait brisé. — Si l’on disait à un homme : ton ami vient d’être assassiné, il crierait, il s’arracherait les cheveux dans son désespoir. Mais, si vous lui disiez : ton ami vient de commettre un assassinat, alors il se tairait, il baisserait la tête et cesserait de croire à la Providence. C’est dans cet état que je me trouvais. Oui, plutôt que de voir ainsi tomber toutes mes espérances comme tous mes souvenirs, se détruire le seul rêve de mes nuits, se rompre la seule corde qui vibrât encore dans mon cœur ; plutôt que de voit Anna devenir la maîtresse d’un marquis de C… j’aurais voulu la voir morte.


Je m’aperçus ou crus m’apercevoir que j’étais suivi. Deux hommes enveloppés de manteaux marchaient de toutes leurs forces derrière moi, et semblaient tâcher de m’atteindre ; je ralentis le pas, et bientôt je les vis distinctement s’avancer de mon côté. L’un deux me dit : — Ne vous nommez-vous pas…? — Oui, répondis-je, que me voulez-vous ? — Si vous avez du cœur, me répondit-il plus bas, trouvez-vous demain à dix heures précises, rue Albemarle, no 6. Ils disparurent plus vite encore qu’ils n’étaient venus.


Le lendemain je fus exact au rendez-vous ; j’avais aussi peu d’ennemis que de bonnes fortunes ; je ne m’attendais ni à un duel ni à un déjeuner. On me fit entrer dans une petite pièce basse et assez mal éclairée, où je vis une femme près de la cheminée, assise sur un sopha. — Laissez-nous, dit-elle, quand je fus introduit. C’était sa voix. Je restai debout sans pouvoir parler.

Elle se jeta à mon col. — C’est moi ! s’écriait-elle, ne me reconnaît-il plus ? — Anna, lui dis-je, je te reconnais. Puis, revenant à moi : Madame, je vous ai reconnue hier ; si j’avais pu vous approcher !… — Asseyez-vous, dit-elle, et écoutez-moi ; nous n’avons pas de temps à perdre. Je m’assis auprès d’elle.


— Ce que je craignais est donc arrivé ! Le seul homme qui eût compris mon cœur m’a jugée comme tout le monde ! Tant d’amitié, tant de souvenirs se sont effacés devant une toilette de bal, devant une parure de diamants ! C’est bien, cela devait être ainsi, et pourtant, ô mon Dieu ! en quoi l’ai-je donc mérité ? Écoutez-moi : je vous ai vu hier, j’ai deviné votre pensée, et ne pouvant la supporter, je me suis en allée.

— Mais pourquoi, l’interrompis-je, pourquoi ce lord C… à votre bras ? pourquoi cette fuite ? Anna, expliquez-moi…


— Si vous m’aviez parlé hier, répondit-elle, c’eût été le plus grand de tous les malheurs, car je serais tombée par terre de faiblesse ; j’en étais sûre, vous m’avez jugée ainsi !


Lorsque vous me laissâtes, il y a deux ans, sur un banc, au coin d’une rue, pleurant votre départ, j’eus à peine la force de retourner chez moi. Il ne me restait plus rien. J’entrais dans ma maison, lorsque mon hôte, que je rencontrai sur le pas de la porte, me voyant dans l’état où j’étais, se mit à plaisanter : — Est-il parti, dit-il en riant, ce cher ami ? Je passais sans répondre ; il m’en empêcha ; je me dégageai de ses bras en criant. Ce furent alors les injures qui succédèrent aux railleries. Sentant que je les méritais, je m’enfuyais pour les éviter ; il m’arrêta encore. — Écoutez, me dit-il, je veux faire quelque chose pour vous ; montez dans votre chambre, faites un paquet de vos hardes, et puis alors…, et puis…, ajouta-t-il avec un grand éclat de rire, vous irez coucher où vous pourrez, ou bien où vous voudrez. Il y a assez longtemps que je vous garde chez moi par charité.


Je montai chez moi, je fis un paquet de mes hardes, je le payai[8], et je sortis à onze heures du soir sans avoir un gîte, sans savoir où aller. Je m’assis sur une borne et j’y demeurai comme immobile ; puis tout à coup je me mis à fondre en larmes.

[8] On se souvient que j’avais laissé à Anna un peu d’argent avant mon départ.


Je marchai toute la nuit sans penser à rien, regardant la terre et les pavés humides, que je comptais machinalement ; le froid était aigu. Lorsque le jour commença à paraître, me sentant accablée de fatigue, je m’endormis sur le boulevard. Je ne sais pas si je reposai longtemps, mais un homme qui me secouait le bras rudement, m’éveilla ; je ne le connaissais point. — Qui êtes-vous ? me dit-il ; pourquoi êtes-vous là ? Au lieu de lui répondre, je cherchais autour de moi le paquet que j’avais laissé tomber en m’endormant : il n’y était plus. Je commençai à me tordre les mains et à pousser des cris de douleur. Qu’allais-je devenir ? — Il ne faut pas vous désespérer, me dit-il (je crois encore l’entendre) ; il ne faut pas pleurer : venez avec moi. Que vous est-il arrivé ? qu’avez-vous ? Je n’avais pas la force de lui répondre ; il m’aida à me relever, je m’appuyai sur lui : puis, essayant de marcher, je me trouvai mal.


C’est une chose bien singulière que tout ce qui m’arriva dans cette matinée ; je pouvais aller coucher dans une autre maison, il me restait de quoi vivre quelques jours ; mais je n’avais plus ma tête : votre départ m’avait tuée.


Lorsque je revins à moi, j’étais dans une chambre très-riche et bien meublée, sur un lit de repos ; le même homme se tenait auprès de moi et semblait me prodiguer des soins : c’était le marquis de C…, celui que vous avez vu hier. — Vous allez me dire qui vous êtes, s’écria-t-il, car il faut que je le sache. Mes genoux tremblaient sous moi ; je n’osais pas lui dire toute la vérité. — C’est bien, répliqua-t-il ; je ne serai pas pour vous comme un tyran de mélodrame, mais il faut m’écouter et m’obéir. Alors il me fit donner à manger, puis voyant que nous étions seuls, il s’assit près de moi, appuya son bras sur son genou, et d’une voix presque basse il me tint un discours qui me fit horreur.


Je me levai tout à coup comme sortant d’un songe pénible, et je marchai vers la porte. — Ah ! ah ! dit-il en riant, c’est très-bien ; mais la porte est fermée. Il courut après moi et me retint. Je le repoussai, il riait plus fort. Voyant que je prenais un couteau pour me défendre, il me l’ôta de la main et me jeta rudement par terre. — Écoutez, me dit-il d’une voix de tonnerre, ceci est une plaisanterie ; vous êtes bien jeune pour être si méchante ; si vous voulez vivre, il faut rester ici. Qui sait où vous êtes ? qui vous connaît ? qui vous réclamera ? Si vous étiez morte de faim et de froid au coin du boulevard, qui s’en serait inquiété ? Songez que vous n’existez plus pour le monde, que vous n’existez que pour moi. A ces mots, il se leva, ferma la porte et me laissa seule.


Mon ami, vous savez toute mon histoire ; je vécus comme dans un tombeau, ne voyant que lui et une vieille domestique qui me gardait. Hélas ! je n’avais qu’une ressource, c’était de me tuer ; mais, mon ami, je suis une faible femme… je n’en ai pas eu le courage[9] ! Ainsi le sort a épuisé sur moi toute sa colère ! Et pourtant qu’avais-je fait, ô mon Dieu ?

[9] Songez qu’Anna, beaucoup plus jeune, avait été vendue par ses parents.


Cependant, quelques mois après, il me vint chercher en voiture, m’ordonna de m’habiller et me mena au bal ; et de temps en temps, il continua ainsi de me tirer de ma prison pour une soirée. J’ai su plus tard que ces sortes de prisons avaient un nom plus noble, et que le monde les connaissait et les permettait.

Et puis, à qui m’adresser ? qui m’eût voulu croire ? J’aurais excité le sourire et non la pitié ! J’ai passé là, mon ami, plus d’une année ; je ne crois pas qu’on puisse être plus malheureuse que je l’étais. Hier, enfin, je vous ai aperçu. Rentrée chez moi à la hâte, pour la première fois, chose étrange, l’idée me vint de gagner ma vieille gardienne ; je lui offris un écrin de diamants ; elle l’accepta ; je vous fis suivre par mes gens et c’est ainsi que j’ai pu vous retrouver.

— Anna, lui répondis-je, c’est à moi de vous sauver. Quand puis-je vous revoir ?

— Demain matin, me dit-elle, à la même heure.


Elle regarda à une petite montre couverte de pierreries, qui pendait à sa ceinture. — Déjà si tard ! s’écria-t-elle ; s’il est rentré, je suis perdue !

— Écoutez, écoutez, lui dis-je, je vous attends demain ; j’aurai des chevaux de poste et une épée. Que le ciel…


Et une voix forte cria derrière la porte : « Anna, ouvrez, c’est moi ; ouvrez sur-le-champ. » Anna se leva et voulut aller ouvrir, mais elle n’en eut pas la force, et resta appuyée sur un fauteuil.


J’ouvris. Le marquis de C… entra.

— Mort et damnation ! s’écria-t-il.

— Monsieur, lui dis-je d’un grand sang-froid, voulez-vous que nous passions chez moi pour prendre des épées ? — Me battre pour une fille ! dit-il. Mais qui se fait son champion ? Quelque misérable, digne de ses bonnes grâces. — (J’avoue qu’ici mon sang-froid se démentit.) Je lui donnai un soufflet. — Un valet ! s’écria-t-il, un misérable ! — Monsieur, répliquai-je, venez avec moi, si vous n’êtes pas un lâche ? Il me prit au collet. — Oui, dit-il, je vous suis ; venez avec moi. Puis il s’arrêta tout à coup : — Non, non, restons dans cette chambre. Pourquoi sortir ? Il alla à une petite armoire qui était dans le mur au fond de la chambre, et en tira deux épées et des pistolets. — Ceci fait moins de bruit, lui dis-je en prenant une épée. Nous ôtâmes nos habits.


J’ai déjà dit que la chambre était petite. Nous n’avions pour nous battre que l’espace du lit à la cheminée, et il était presque impossible de reculer. Anna était trop faible pour crier. Je la pris et l’assis sur le sopha qui était derrière moi. Lord C… ne disait plus rien ; il avait repris son air impassible, et essayait la pointe de son épée sur le tapis.


Nous commençâmes à nous battre. A la première attaque, je reçus un coup d’épée dans l’épaule gauche, et je fus forcé de m’appuyer sur le sopha. J’y portai la main ; ne voyant pas de sang, je me remis en garde, quoique sentant une douleur froide et cuisante. Lord C… parait tous mes coups avec une tranquillité et une adresse qui m’inspirèrent de la rage. Je criais et je tournais autour de lui. Il demeurait ferme ; mais, me voyant faire une faute, tout à coup ses yeux s’animèrent ; il fondit sur moi de toutes ses forces. Il était grand, je parai le coup en levant son épée, qui perça le rideau. Alors reprenant tout mon avantage, je l’atteignis au-dessous du bras, et l’étendis sur la place.

Sans dire un seul mot, et comme si je venais de faire la chose la plus simple du monde, je pris Anna dans mes bras. Le marquis, nous voyant sortir, jura et se débattit. Nous descendîmes. Trouvant une voiture de place sur mon passage, je la mis dedans, et nous gagnâmes promptement la rue de…, où je logeais. En deux heures de temps nous eûmes des chevaux de poste ; j’envoyai un chirurgien au marquis, et nous partîmes.

Ce fut alors seulement que je pus réfléchir à l’action que je venais de commettre ; en même temps à ma blessure, qui, commençant à saigner beaucoup, m’affaiblissait. Nous nous arrêtâmes au premier relais, où je me fis panser (je n’étais pourtant pas blessé grièvement), en sorte que nous arrivâmes jusqu’ici sans accident.


Heureuse ou malheureuse, telle fut l’issue de cette affaire. Et pendant longtemps une tristesse mortelle, avec des irritations d’estomac, me tourmentèrent dans ma retraite. Mais Électre veillait auprès d’Oreste, pour écarter de sa couche les songes funèbres et les apparitions. Toi, la compagne de mes dernières années, tu étais mon Électre ! tu pleurais avec moi, afin de me faire oublier mes pleurs ; mes lèvres brûlantes se rafraîchissaient à ton haleine douce et pure ; non, jamais, lorsque ton âme était triste de mes plus noirs chagrins, lorsque mes fantômes t’épouvantaient toi-même dans la nuit, jamais alors il ne t’échappa une plainte ou un murmure ; ton sourire d’ange restait sur ta bouche, comme sur celle de la bienveillante Électre. Car, elle aussi, quoiqu’elle fût la fille du pasteur des peuples[10] elle pleurait quelquefois, et cachait son visage[11] dans sa robe.

[10] Ἄναξ ανδρῶν Ἀγαμεμνῶν.

[11] Ὄμμα θείσ’ εἴσω πέπλων.


Mais ces temps de douleur sont passés ; et tu nous liras cette page si terrible de notre histoire comme la légende d’un drame hideux qui ne reviendra jamais.


Qu’on se figure une chaumière, au fond d’une vallée, à dix-huit milles de la ville la plus prochaine ; la vallée n’étant pas bien grande, deux milles de long sur un demi de large ; des montagnes, mais de véritables montagnes, de trois ou quatre mille pieds de haut ; et une chaumière, mais une véritable chaumière, non pas (comme l’a dit un spirituel auteur) avec remises et écuries ; mais une petite maison blanche, toute couverte de feuilles et de fleurs ; et les roses de mai commençant à l’entourer d’un berceau que les jasmins finissent. Que ce ne soit pourtant ni le printemps, ni l’été ni l’automne, mais l’hiver dans sa plus grande rigueur. C’est un point très important pour qui sait être heureux. Je suis surpris de voir tant de gens se féliciter de la fin de l’hiver, ou, s’il vient, de ce qu’il ne s’annonce pas bien tristement. Pour moi, au contraire, je demande au bon Dieu, chaque année, autant de neige, de grêle, de glaces, de tempêtes que la terre peut en porter et que les cieux en peuvent fournir. Et qui n’a goûté les divins plaisirs d’un coin de feu d’hiver ! Des lumières à quatre heures, les pieds bien chauds, du thé, une jolie main pour le verser, les portes et les fenêtres bien fermées et les rideaux lourds tombant jusqu’à terre, tandis que le vent et la pluie font rage sur les carreaux et sur les toits.

En novembre il fait froid ; et mieux vaut un asile

Que le toit d’un ciel noir par d’humides sentiers.

Donnez-moi un hiver de Russie pour mon argent ; hiver charmant, où l’on dispute ses oreilles au vent de bise ! Mais ici il me faudrait un peintre pour me représenter une petite chambre de dix-sept pieds sur douze, et qui n’a que sept pieds et demi de haut. Ma famille lui avait donné le titre ambitieux de cabinet de travail. Mais je l’appelle prosaïquement ma bibliothèque : car je ne suis plus riche que mes voisins, qu’en livres. J’en ai environ cinq mille, que j’ai peu à peu rassemblés depuis ma dix-huitième année. Ainsi donc que l’artiste en mette le plus qu’il pourra dans la chambre. Peignez-moi aussi, monsieur, un bon feu ; et auprès de ce feu une table à thé ; et comme il est clair que nous n’aimons pas beaucoup les tiers, ne mettez que deux tasses sur cette table ; et si vous pouvez me représenter une chose aussi rare, peignez-moi une théière éternelle. Éternelle à parte post et à parte ante ; car, à l’ordinaire, je prends du thé depuis huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin. Et comme il est ridicule de faire du thé pour un, faites-moi, je vous prie, une jeune et jolie femme, assise à côté de moi. Mettez-lui des bras comme ceux d’Aurore, une bouche comme celle d’Hébé. Mais non, mon cher Monsieur, faites-moi un mangeur d’opium avec sa petite soucoupe d’or devant lui. Ceci vaut mieux que toutes les tasses de thé du monde.


A propos d’opium, il faut que je vous conte un petit incident qui ne laissa pas que d’influer beaucoup sur les rêves que j’ai à vous décrire. Un jour, un Malais frappa à ma porte. Quelle affaire amenait un Malais dans les montagnes de l’Angleterre ? je n’en puis rien vous dire ; mais peut-être allait-il à un port de mer qui est à quarante milles de ma maison.

La servante qui lui ouvrit était une jeune fille née et élevée dans les montagnes, qui n’avait jamais vu le turban d’un Asiatique ; il lui fit donc une grande peur ; et, comme il ne se trouva pas beaucoup plus familiarisé avec le costume anglais qu’elle ne l’était avec le sien, ils restèrent tous deux sans dire mot. Dans cet embarras, la jeune fille, me croyant sans doute plus qu’érudit dans tous les langages de la terre (si je ne l’étais pas même dans quelques-uns de ceux de la lune), vint me chercher et me fit entendre qu’une espèce de démon me demandait. Je ne descendis pas aussitôt ; mais quand je descendis, je trouvai l’étranger dans la cuisine. — Son turban de lin blanc posé sur le tapis, il s’était placé plus près de la jeune fille qu’elle ne semblait le vouloir elle-même : en sorte que sa frayeur contrastait singulièrement avec cette expression de hardiesse qu’ont toutes les jeunes filles des montagnes. Rien n’était si beau à la fois et si bizarre, que la finesse et la blancheur de son visage, auprès des traits basanés et de la barbe noire de l’homme aux grosses lèvres et aux yeux ardents. Il y avait un petit garçon du voisinage, à moitié effrayé, à moitié content, qui le regardait en face, en s’accrochant d’une main au tablier de la jeune fille. Je ne suis pas bien fort sur les langues orientales, car je ne sais du turc que le mot Madjoon (opium), que j’ai lu dans Anastase ; et, comme je n’avais ni un dictionnaire malais, ni même un Mithridates d’Adelung, qui pût m’aider pour quelques mots, je lui dis quelques lignes de l’Iliade, pensant que de toutes les langues que je savais, le grec était celle qui se rapprochait le plus de celle de mon hôte ; il me salua de la manière la plus polie et me répondit en une langue qui était sans doute du malais. C’est ainsi que je sauvai ma réputation aux yeux des voisins, car le Malais était incapable de trahir mon secret. Il s’assit par terre environ une heure et continua sa route. A son départ, je lui présentai un morceau d’opium. Je pensais qu’en sa qualité d’Asiatique, l’opium devait lui être connu : l’expression de sa physionomie suffit pour m’en convaincre. Cependant j’avoue que je tombai de mon haut en le voyant porter sa main à ses lèvres et avaler le tout en trois bouchées. Il y en avait assez pour tuer trois cuirassiers et leurs chevaux ; et je fus d’abord effrayé ; mais que faire ? Je lui avais donné cet opium en pensant qu’il avait peut-être traversé à pied les provinces et la ville, et que, depuis trois semaines, il n’avait pas échangé une pensée avec une créature humaine. Il s’en alla ; et, comme je n’entendis point dire qu’on l’eût trouvé mort nulle part, j’en concluai qu’il avait l’habitude de prendre de l’opium.


J’ai fait cette digression, parce qu’elle était nécessaire pour l’intelligence de certaine partie de mon récit ; mais je m’empresse de revenir à mon texte, et de dire ce que j’ai encore à raconter.