DEUXIÈME PARTIE
Marcel revint à Paris environ huit mois après son départ. Il s’installa dans un appartement assez confortable, que lui avait cédé un monsieur de Bordeaux, commandité par M. Isidore, et qui avait transporté en plein boulevard Haussmann le centre agrandi de ses opérations.
Deux mois auparavant, Marcel avait fait venir à Bordeaux Jacqueline, la fille de Gustave. Il n’avait cessé en effet de rester en contact avec son cousin. Il s’était borné à envoyer à son père toutes les semaines un bulletin de santé. Gustave le renseignait sommairement sur l’état sanitaire de la famille Langrevin… « Tout le monde va bien. »
Il avait saisi avec empressement l’occasion de faire gagner un billet de mille francs par mois à sa jeune cousine, en qui d’ailleurs il avait trouvé une aide très précieuse. Jacqueline, qui n’avait aucune disposition véritable pour le dessin, possédait par contre de sérieuses qualités d’ordre et d’intelligence nette, que Gustave le romantique ne s’était pas abaissé à remarquer.
Nous retrouvons Marcel assis derrière un bureau anglais. Le cabinet est meublé, ainsi qu’une autre pièce voisine. Les visiteurs n’ont pas besoin de savoir que la chambre à coucher, assez vaste de dimensions, paraît encore plus grande, parce qu’il ne s’y trouve qu’un lit, une chaise et un appareil à ramer qu’avait apporté là le précédent locataire, fanatique de culture physique, et qu’il n’a pas encore fait reprendre, pour cause actuelle de lumbago.
Ce n’est pas par nécessité que Marcel se contente de ce mobilier sommaire. C’est que sa fortune croissante a fait naître en lui un goût étrange d’économie. Il n’est pas encore parvenu à l’avarice, mais, comme eût dit M. Langrevin, il connaît la valeur de l’argent. Au moment de s’acheter un meuble, il se trouve arrêté par toutes les possibilités d’autres achats, que représente subitement à ses yeux la somme qu’il est sur le point de donner au marchand. M. Langrevin, s’il connaissait le nouvel état d’esprit de son fils, dirait que Marcel commence enfin à savoir comment on fait les bonnes maisons.
Heureusement que Marcel s’est rendu compte de cette transformation dont il s’amuse. Il a parfaitement repéré l’entrée de la fée Parcimonie dans l’organisation de sa vie. Il la regarde avec une considération un peu ironique. Mais elle ne le possède pas, comme ferait un démon d’une proie inconsciente.
Marcel est en train d’expliquer à son ami Jean comment s’est opéré son avatar. Il lui présente Jacqueline, et lui fait l’éloge de sa jeune secrétaire. C’est pour moi, dit-il, un auxiliaire de premier ordre.
— Oh ! Marcel, fait Jacqueline, comment pouvez-vous dire ça ?
— Je le dis parce que c’est vrai… Écoute un peu, Jean : je lui indique une lettre en trois mots, et ce qu’elle écrit est toujours conforme à mes idées. Je puis dire qu’elle m’économise beaucoup de temps… Alors, Jacqueline, si vous voulez aller par là, vous taperez ce que je vous ai dit hier.
— Le rapport sur Santa Felicia ?
— Oui, sur la mine principale. Pour les terrains de droite…
— Je sais que ce n’est pas encore au point.
— Eh bien, allez, ma petite…
Ceci dit avec toute l’autorité pesante que confère à un jeune homme une différence d’âge de quatre ans.
Marcel finit de raconter à son ami l’emploi de ses derniers dix mois.
— Je vois, mon vieux, que tu t’es formé.
— Une veine extraordinaire a voulu que je sois à bonne école. Un homme de vraie valeur, et qui savait s’expliquer. Et, avec ça, pas présomptueux, et n’ignorant pas que l’on ne commande jamais aux événements, mais qu’il faut savoir s’arranger avec eux.
— Et te voilà riche ?
— Pas précisément. Mais j’ai des ressources, de quoi me procurer des disponibilités. J’ai aussi des relations, qui ont confiance en moi. Et alors, entre les mains, une possibilité de grosse fortune. C’est pour cela que je suis venu à Paris, sur le conseil de mon maître. Il aurait bien voulu me garder là-bas. Il s’était habitué à moi. Mais c’est un brave bonhomme, assez sensible pour avoir deviné en moi une espèce de nostalgie… Je suis venu constituer à Paris une société avec un gros capital d’exploitation pour une mine de plomb argentifère, près de Burgos. C’est l’affaire la plus sûre que l’on puisse proposer.
— Tu as pris des renseignements ?
— Mon ami, si tu savais qui est M. Isidore, tu ne me poserais pas une question pareille. C’est chez lui que j’ai appris ce que signifiait ce mot : se renseigner. Et je me suis renseigné moi-même. J’ai vérifié sur place tous les chiffres qui m’avaient été fournis, main-d’œuvre, transport, rendement probable. J’ai occupé les trois semaines que j’ai passées là-bas. Ce n’était pas ce qu’on appelle un voyage d’étude, une expédition grassement payée à un ingénieur… Notre pèze marchait… Je n’ai pas perdu de temps.
— Et tu vas t’adresser à une banque pour placer tes actions ?
— Ce n’est pas le système du patron. En principe, il n’est pas ennemi des intermédiaires. Beaucoup de gens les considèrent comme des parasites, parce qu’ils semblent ne rien produire. En réalité, ils produisent du mouvement. Seulement, la plupart des intermédiaires sont créés par la paresse des gens d’affaires, qui, pour alléger leur propre tâche, aiment assez à se fier à autrui. M. Isidore, et moi, à son exemple, nous nous donnons la peine d’étudier la valeur des gens qui demandent à s’employer pour nous : le résultat, c’est que nous ne les employons pas souvent…
— Mais ce doit être un boulot sérieux de placer des titres…
— Ça n’est pas embêtant. C’est difficile. On a tellement gâté le métier qu’il devient aussi dur de placer des titres sérieux que du mauvais papier… Les gens méfiants sont aussi réfractaires aux bonnes affaires qu’aux plus détestables. Pour les gens confiants, les affaires solides ne sont jamais assez tentantes. Parce que, tu comprends, dans ces cas-là, le placeur de titres est trop sûr de la valeur de sa marchandise… Alors, il ne cherre pas assez.
— Oui, il se dit qu’il n’y a pas à dorer la pilule. Il a trop confiance dans la force de la vérité.
— Et qu’est-ce que la force de la vérité auprès de celle du mensonge ! Heureusement que mon affaire à moi est tout près d’être fabuleuse. Je n’ai rien à ajouter à ce qui est… Je ne leur raconte pas de blagues… Seulement, écoute-moi : j’évite de leur dire des choses trop précises, parce qu’il faut laisser un peu de jeu à leur imagination. Je pourrais parfaitement, avec des chiffres établis, leur promettre un dividende extrêmement avantageux. Mais ça ne paraît jamais aussi beau que l’imprécision. D’abord, une somme — mettons de dix mille francs — n’a pas une valeur fixe. Cette valeur varie selon les individus. Dans une pièce que j’ai vu jouer, un personnage racontait qu’il avait fait une souscription pour une statue de marbre et qu’il avait réuni deux cent trente francs. Je connaissais l’acteur chargé de ce rôle. Il paraît que, le dimanche soir, il disait vingt-trois francs, parce qu’il avait affaire à un public populaire.
— Je trouve, somme toute, dit Jean, que ton aventure est très immorale… Tu quittes ta famille parce que tu as perdu de l’argent au poker, et c’est l’origine de ta fortune.
— Tais-toi, sophiste. L’origine de ma fortune, c’est ma libération.
… Ma perte au poker a été la cause première de ma rupture avec ma famille, mais ça se serait cassé fatalement pour un autre motif. Mon aventure n’est pas la justification de la dissipation, mais de l’initiative. Elle condamne surtout les parents timorés qui craignent de laisser à leurs enfants la bride sur le cou.
— Tu n’as pas revu tes parents ?
— Je crois qu’il vaut mieux attendre. Je ne me sens pas encore assez émancipé. Je ne veux pas retomber sous leur tutelle.
— Et tu n’as pas envie de revoir ton papa ?
— Je ne sais pas… Vraiment, je ne sais pas… Suis-je insensible ? Suis-je au contraire trop sensible ? J’ai peur de cette entrevue. J’ai peur aussi que ça se fasse bêtement. Je l’embrasserai avec un élan forcé… ou retenu… Il faudra expliquer mon départ. Comprendra-t-il ? Il sait ce que c’est, en fait, que ce besoin d’initiative, d’indépendance. Mais les mots ne lui diraient rien. Il n’est pas habitué aux mots… Non, ce rapprochement se fera peut-être : j’ai l’impression que ce n’est pas le moment…
— Tu ne l’as pas rencontré depuis ton retour ?
— Pas une fois. Avant-hier, j’ai cru l’apercevoir sur la place de l’Étoile. J’ai été ému comme un gosse, avec des battements de cœur, la sueur aux tempes… Je vais t’avouer une chose : je sors le moins possible, parce que j’ai peur de rencontrer papa…
— … C’est donc pour ça que tu ne voulais pas venir déjeuner au restaurant ?
— Peut-être ! Pourtant, j’avais peu de chances d’y trouver mon père. Il dîne presque tous les soirs chez ma sœur et M. Tury-Bargès.
— Qu’est-ce qu’il devient, ce magistrat ?
— Je ne veux pas le savoir. Il continue à grimper. Je crois qu’il va encore être nommé quelque chose ces jours-ci. Qu’est-ce qu’il fera quand il sera au haut de l’échelle, et qu’il n’y aura plus d’échelons !
— Mais toi, tu es aussi un ambitieux.
— Pas la même chose… Lui, c’est un grimpeur triste. Il regarde avec une jalousie torturante ceux qu’il voit encore au-dessus de lui. Moi, je ne regarde pas les autres. Je ne joue plus, comme jadis au poker, pour triompher, mais pour gagner. Je m’occupe de mon affaire à moi, et ne perds pas mon temps à détester mon prochain. Je ne déteste personne, pas même mon beau-frère. Il me dégoûte, voilà tout.
Ils en étaient là de leur entretien, quand Gustave entra, non comme un visiteur nouveau, mais comme quelqu’un de la maison, qui se trouvait déjà dans l’appartement.
— Marcel, c’est le propriétaire…
— Ah oui, c’est mon proprio. Il y a une petite chose pas régulière dans le bail, et il voudrait bien en profiter pour m’augmenter.
— Et tu vas te laisser faire ? dit Jean.
— Il n’est pas question de ça. Mais je me demande si je vais pouvoir lui placer des actions. Je te laisse un instant, mon vieux.
— Va… va… Vous travaillez avec Marcel ? demande Jean à Gustave, après que le jeune homme est sorti.
— Oui, dit Gustave, il m’a proposé de lui donner un coup de main. Pour le moment, je ne lui suis pas d’une grande utilité. Seulement, comme il n’a pas encore de garçon de bureau et que, bien entendu, il ne voudrait pas me faire porter une livrée, nous avons trouvé une combinaison. Je vais vous expliquer…
Il sort et rentre peu après, rapportant de l’antichambre une casquette galonnée.
— Je pose cette casquette sur la table de la pièce d’entrée, comme si le garçon de bureau était en course. Je me promène dans le vestibule, non comme un employé, mais comme un ami de la maison qui attend que le patron soit libre… Je dis aux visiteurs que le garçon est sorti et que, pour ne pas les faire attendre, je vais les annoncer à mon ami Marcel… N’est-ce pas, à cinquante-trois ans, en attendant un emploi plus conforme à mes aptitudes, il aurait été un peu dur de coiffer une casquette galonnée pour la première fois de sa vie ?
Ce disant, il avait mis timidement la casquette sur sa tête.
— Mais, dit Jean, ce n’est pas forcément une casquette de garçon de bureau. Ça vous donne un petit air militaire.
— Vraiment ? dit Gustave flatté. Je vous dirai que, comme tour de tête, elle est bien à ma mesure : c’est moi qui suis allé l’acheter. (Par hasard sans doute, il s’est dirigé du côté de la glace.)
— Elle vous va bien, dit Jean.
— Vous trouvez ?
— Vous me faites l’effet d’un de ces officiers étrangers qui suivent les grandes manœuvres…
Gustave semble oublier de retirer la casquette. Il se promène d’un air nonchalant. Il se trouve de nouveau devant la glace…
— Si je me faisais faire une photo rien que du buste, ça n’aurait pas l’air d’une casquette de livrée. Je connais un petit photographe à Neuilly. J’enverrai la photo à ma femme.
— Votre famille n’est plus à Paris ?
— Ma femme est retournée à Nancy dans notre immeuble. Il y avait un appartement vacant. Et, sur place, elle surveille mieux ses intérêts.
— Et vous êtes resté à Paris ?
— Il m’est difficile de m’éloigner. C’est le centre des affaires. Ma fille travaille avec Marcel.
— Oui, j’ai été présenté à Mlle Jacqueline.
— Elle avait de grandes dispositions pour le dessin, mais ses professeurs, qui ont des partis pris, ne l’ont pas encouragée. Je voudrais bien la marier… Elle a été demandée par un agent-voyer. Elle ne veut répondre ni oui ni non, mais ça n’a pas l’air de l’emballer… Mes deux fils, eux, sont avec leur mère.
— Vous avez un grand garçon, je crois ?
— Il a vingt et un ans. Il avait préparé Centrale. Mais il a dû y renoncer…
— Raison de santé ?
— Non… L’examen d’entrée… Il s’est présenté deux fois. Et il se trouve — c’est une loterie — que les questions qu’on lui a posées étaient précisément dans une partie du programme qu’il avait moins approfondie… Maintenant, a-t-il la bosse des sciences ? Nous l’avons mis dans une maison de commerce à Nancy.
— Et il réussit un peu ?
— On ne peut pas encore dire. Moi, n’est-ce pas ? j’ai toujours eu de grandes aptitudes pour les affaires. Et si j’avais eu… le nerf de la guerre !… Edmond, en tout cas, est très doué, mais nous ne savons pas encore pour quoi… Quelquefois ça se déclare très tard. Mon grand-père maternel est resté jusqu’à soixante ans sans s’imaginer qu’il avait une vocation de peintre. Vers la soixantaine, il s’est mis à dessiner. Malheureusement, dès qu’il a commencé, — coïncidence — il est devenu presque aveugle.
— Croyez-vous que Marcel en ait pour longtemps ? demande Jean en regardant sa montre…
— Vous avez une assez belle montre, mais ça ne vaut pas mon chrono…
— Votre chrono ?
— Certificat A de l’observatoire de Genève.
Jean s’incline, à tout hasard, poliment.
— J’ai été obligé de m’en séparer momentanément. Le Crédit Municipal ne m’a donné là-dessus qu’une somme dérisoire. Le boîtier n’était qu’en argent, et ils n’ont pas fait attention au certificat. Au fond, la somme étant faible, il me sera plus facile de le dégager. Et puis, il était arrêté…
— Il ne marchait pas bien ?
— Je vois que vous n’avez pas étudié de près ces instruments de précision. Des outils de cette qualité, ça ne se juge pas à la marche, mais à la fabrication. Quand je l’aurai dégagé, ne croyez pas que je le ferai réparer à Paris : la première patte d’horloger venue ne doit pas toucher à cette petite merveille. J’aurai à cette époque des disponibilités, et j’irai à Genève, mettre cette montre entre les mains de l’artiste qui l’a établie.
Cependant Marcel traverse la pièce, accompagnant le propriétaire, avec qui il est parfaitement d’accord, et à qui il a placé trente-cinq mille francs d’actions.
— Hé bien ! dit Jean, quand il se retrouve seul avec Gustave, il a fait des progrès, notre petit Marcel ? Qu’est-ce qu’en dirait le père Langrevin ?
— Oh ! Le père Langrevin… Il est bien occupé en ce moment !
— Qu’est-ce qu’il y a donc ?
— Ses affaires ne vont pas toutes seules… Marcel n’en sait rien. J’évite de lui parler de son papa…
— Comment ? je tombe de mon haut ! La librairie Langrevin ne marche plus ?
— Je ne vais pas jusqu’à dire ça… Il y a des bruits…
Marcel revient avec une visiteuse imprévue. C’est madame Tury-Bargès, sa sœur. Il l’a trouvée qui arrivait sur le palier, au moment où il reconduisait le propriétaire.
Jean comprend qu’il vaut mieux les laisser seuls. Il s’en va après avoir salué et emmené Gustave, si intrigué qu’il oubliait toute discrétion et ne pensait plus à quitter la place.
— Eh bien, Marcel, dit Cécile, tu ne m’embrasses pas ?
Marcel, sans hésitation, mais sans élan, s’approche d’elle et l’embrasse. Cécile le serre dans ses bras avec une tendresse que Marcel s’efforce de ne pas décourager.
— Tu as bonne mine, dit-elle. Il me semble que tu es plus fort. Tes épaules se sont élargies.
— Un peu, dit Marcel.
Puis, d’un ton qui ne veut être ni trop sec, ni ému :
— Comment va papa ?
Cécile hésite avant de répondre. Oh ! une toute petite hésitation, suffisante cependant pour que, dans l’esprit de Marcel, passe un petit soupçon d’inquiétude, trop léger pour germer…
— Papa n’est pas mal… Il a un peu vieilli…
… Florentin m’a un peu inquiété ces temps-ci. Ses migraines…
Elle n’a certainement pas cherché à détourner la conversation sur un autre sujet. Si elle parle de l’état de Florentin, c’est qu’elle croit ingénument que son frère peut prendre quelque intérêt à ce bulletin de santé.
Puis elle regarde autour d’elle.
— Tu es bien installé ici…
— Ça commence…
— Tu as l’intention de rester dans cet appartement ?
— Je pense. C’est si difficile à trouver !
Tout ça, c’est de la conversation utile ; ça évite un froid.
Une faible femme, dans ces situations embarrassantes, a la ressource de se trouver un peu brisée, d’avoir les jambes coupées, ce qui lui permet de prendre un siège, d’être aussi légèrement oppressée… avec un vague sourire de bonne volonté courageuse…
— J’étais un peu émue, tu sais, à l’idée de te revoir.
Ceci dit, sans lâcher ce sourire, expression un peu « chiquée » d’un sentiment peut-être sincère après tout.
— J’étais un peu émue… Toi, je suis sûre que tu l’étais moins.
Marcel tient à dire : « Mais si ! » en tâchant que cette protestation ne fasse pas chavirer l’entretien dans une molle tendresse, qu’il tient absolument à éviter.
— Tu sais, dit Cécile, que nous avons été très inquiets sur ton compte… Papa nous avait dit… Oui, enfin, avec nous, ça ne tirait pas à conséquence… Papa nous avait dit ce qui avait provoqué ton départ… Je n’ai pas besoin d’ajouter que c’est resté entre nous.
A la bonne heure ! Voilà qui va donner un peu de ton à ce doucereux entretien !
— Vous avez bien fait de garder ça en famille ! dit Marcel, en haussant malgré lui la voix. Ce n’était fichtre pas reluisant. Et ton mari, vis-à-vis des gens, pouvait être gêné par cette aventure fâcheuse de son petit beau-frère.
— Oh ! tu te méprends beaucoup… sur nos raisons, dit vaguement Cécile.
La conversation s’est engagée dans une mauvaise route. La sœur de Marcel tient visiblement à rebrousser chemin.
— Tu as l’intention de venir voir papa ?
La question embarrasse Marcel, d’abord parce que lui-même n’est pas fixé. Il ne s’est pas interrogé là-dessus.
— Oui… Je viendrai ces jours-ci… Est-ce que c’est papa qui a demandé à me voir ?
— Non. Nous n’avons pas voulu lui parler de toi. Je ne sais même pas s’il sait que tu es à Paris. Mais il peut l’apprendre d’un jour à l’autre. Et il se demandera pourquoi tu ne viens pas à la maison.
— Il devra bien penser que c’est à moi d’attendre qu’il m’appelle.
— Tu n’as pas à attendre que ton père t’appelle, dit la sœur aînée. Je te dis qu’il vaut mieux que tu viennes de toi-même.
— Je ne viendrai pas de moi-même. Ce n’est ni par entêtement, ni par orgueil. Si papa veut me voir, il saura bien me faire venir.
Cécile insiste. Pour le monde, il n’est pas convenable que le fils et le père soient fâchés.
On ne peut pas dire qu’elle démasque ses batteries. Elle n’a pas vraiment dressé de batteries. Le sentiment qui domine en elle, c’est le désir bien naturel de faire cesser une brouille dans la famille. Il est certain aussi qu’elle pense à la situation de son mari… Si le monde apprend que Langrevin père et fils sont fâchés, il n’en résultera rien de bon pour Florentin… Jusqu’à ce moment, personne n’a su que Marcel avait quitté la maison paternelle. La version officielle est que le fils Langrevin est parti, sur l’ordre du chef de famille, à l’étranger, pour apprendre les affaires. Mais si l’on vient à savoir qu’il est à Paris et ne voit pas son père, qu’est-ce que pourra dire alors la famille ?
Cécile hoche la tête. Marcel regarde très loin devant lui, mais aucune solution nette ne se dessine à l’horizon. Il faut pourtant savoir ce que l’on va faire.
— Écoute, Cécile, pour quelque temps, pour un temps indéterminé, je veux mener une existence séparée. Excuse-moi si cela fait du tort à ton mari.
— Il n’est pas question de cela.
— N’en parlons pas, tu as raison. D’ailleurs, tu as raison aussi de t’en préoccuper. Sache que j’ai pris la résolution très ferme de mener une vie à part, une vie que je me serai faite moi-même, sans le secours de papa. Et j’ai même l’intention de renoncer — je te le dis en passant — à tous les avantages matériels qui pourraient me venir de notre père.
— Oh ! les avantages matériels ! dit Cécile, avec un peu d’ironie mélancolique.
Cette fois, le soupçon vague a pris plus de consistance et de poids. Il ne s’envole pas, comme celui de tout à l’heure.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Cécile bat en retraite.
— Je dis que, moi non plus, je ne songe pas à ces avantages matériels.
— Mais tu avais l’air de dire autre chose ?
— Je ne sais pas ce que tu as compris.
Marcel s’est peut-être trompé. En tout cas, il faut revenir à la profession de foi commencée.
— Ma résolution est tout à fait arrêtée. Je ne viens pas dire que je ne vous reverrai jamais.
— Grand merci !
— Tu es bête. Bien sûr que je vous reverrai, mais je tiens à achever mon émancipation. Quand elle sera complète, je rentrerai chez nous, avec l’indépendance que j’aurai conquise.
— J’espère, dit Cécile en se levant, que ton parti n’est pas aussi définitif que tu veux bien le dire, et que tu ne seras pas long à revenir à nous.
— Je ne veux pas t’empêcher de garder cet espoir. Et j’aime autant que l’on ne se quitte pas sur des paroles trop graves.
Ils s’embrassent, cette fois machinalement, comme un frère et une sœur, avec cette indifférence qui correspond peut-être, mieux que des effusions, à des sentiments d’affection solide et inconsciente.
Comme elle est sur le pas de la porte :
— Amitiés à Florentin, dit Marcel, au prix d’un assez grand effort.
Cécile partie, Marcel fait revenir son état-major, Jean, Jacqueline et Gustave.
— Ma petite sœur est venue me proposer de me réconcilier avec papa. Elle l’a fait par gentillesse, mais aussi parce que ma séparation, quand on saura que j’habite Paris, est de nature à étonner les gens, à faire supposer des choses !… Or, rien ne doit éclabousser l’hermine de M. Tury-Bargès.
— Et qu’est-ce que tu as répondu ? dit Jean.
— Que je voulais faire ma vie tout seul, et que je renonçais même à la succession de mon père. Elle a même eu à ce propos un petit tiquage qui m’a surpris, comme si elle voulait dire que les avantages matériels qui pourraient me venir de mon père n’étaient pas aussi considérables que je le supposais. Je lui ai demandé de s’expliquer. Et il me semble maintenant qu’elle a détourné la conversation.
— Tiens ! dit Gustave, précisément, hier, j’ai entendu quelque chose qui m’a étonné…
— Quoi ? dit vivement Marcel.
… Il est bête, ce Gustave avec son air mystérieux et important. S’il sait quelque chose, qu’il le sorte !
— On m’a dit que les affaires de ton père…
Voilà qu’il s’arrête. Il suspend son effet. Quand il lui arrive par hasard d’être écouté, voyez comme il en profite !
— Les affaires de mon père ? Parle donc ! Qu’est-ce qu’on t’a dit ?
— Il paraît, reprend Gustave intimidé, que ça ne va pas comme il voudrait…
— Et qu’est-ce qui t’a dit ça ? hurle Marcel, comme s’il était prêt à passer Gustave à tabac.
— Attends que je retrouve…
Marcel trépigne, comme lorsqu’il était gosse…
— Oh, tu vas me faire le plaisir de retrouver !
— Je crois que c’est Durol, le comptable de la banque Lombier…
— Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Marcel est toujours impatient, mais plus doux. Il sent qu’il est sur la voie des aveux.
— Je lui parlais de la maison Langrevin, parmi celles que je considérais comme d’une solidité à toute épreuve. Il a fait une moue qui m’a surpris.
— Et tu ne lui as pas demandé d’explications ?
— Si, mais il a eu l’air de ne pas vouloir m’en donner.
— Eh bien ! je te réponds qu’il m’en donnera à moi ! Tu vas venir le voir avec moi.
— Est-il encore à son bureau ?
— S’il n’y est plus, je saurai bien le rejoindre, où qu’il soit !
… Je vais prendre mon chapeau dans ma chambre.
— En effet, dit Gustave à Jean et à Jacqueline, il doit y avoir quelque chose d’assez grave. Ce que je n’ai pas dit à Marcel, c’est que j’ai vu son père il y a quinze jours. Son attitude était différente. Lui qui a toujours l’air de ne pas m’écouter, il m’a demandé un conseil sur une affaire de Bourse… J’espère qu’il ne l’a pas suivi… La personne qui m’avait renseigné, et qui ne se trompe jamais, n’avait pas mis dans le mille cette fois-là.
— Es-tu prêt ? dit Marcel, qui entre en courant… Au revoir, Jean, excuse-moi !
— Je descends avec toi.
— Au revoir, ma petite Jacqueline !
— Vous ne lisez pas mon travail ?
— Ce soir, ce soir !
— Vous m’avez dit que c’était très pressé.
— Oui, oui ! mais il y a quelque chose de plus pressé encore… Allons, Gustave, grouille-toi !
Tribunal de famille.
M. Tury-Bargès siège dans le cabinet de M. Langrevin.
Assesseur : Henri Girbel, le jeune éditeur très moderne. M. Girbel a épousé la sœur de M. Tury-Bargès. Il bénéficie moralement de la situation honorifique de son beau-frère. Il est tout naturel qu’il s’emploie à la consolider.
Ce souci de la situation est une haute vertu bourgeoise, la principale, l’essentielle. Elle est pratiquée, proclamons-le, par les générations nouvelles, aussi parfaitement qu’elle l’était jadis. En honneur dans chaque famille, elle sauvegarde magnifiquement la tenue et la dignité générales de la société.
M. Tury-Bargès est long et blond. M. Girbel est petit et brun. Ils sont de même race. Tous deux pensent bien et juste. Ils ont le sens des réalités, c’est-à-dire la crainte saine du changement. Ils adopteraient volontiers la maxime : « On sait ce que l’on quitte : on ne sait pas ce que l’on prend. » Étant donné surtout que ce qu’ils quitteraient constitue déjà un lot des plus satisfaisants.
Ils ont en somme des opinions inattaquables. Il existe malheureusement beaucoup de gens moins fortunés dont l’opinion, tout à fait contraire, se trouve également au-dessus de la discussion. D’un côté et de l’autre de la barricade, il se forme constamment des écrivains et des penseurs dont la fonction est d’habiller de justifications élevées l’un et l’autre point de vue. Car il sied que, dans une société civilisée, les intérêts opposés, quand ils s’affrontent, ne combattent pas complètement nus.
— Monsieur Langrevin n’est pas là ? a demandé M. Tury-Bargès au garçon de bureau.
— Il a dit qu’il ne serait pas long à rentrer.
— Notre rendez-vous, dit le magistrat, était pourtant fixé à trois heures. Je vous demande pardon, mon cher Henri.
— Mais voyons ! voyons ! dit poliment M. Girbel.
Émile s’est retiré. Il comprend que ces messieurs ont à se dire des choses auxquelles il s’intéresserait peut-être, mais qu’on ne dira certainement pas devant lui.
— Cécile ne tardera pas à rentrer. Elle a pris la voiture pour aller…
— Oui… voir son frère. Elle est allée le consulter au sujet de l’objet qui nous occupe ?
— Mais non. Il n’a pas à être consulté là-dessus.
— Je me disais aussi…
— Il s’est retranché lui-même de la famille. Il n’a pas à prendre part à nos délibérations. Non, si ma femme est allée chez lui, c’est pour lui demander de venir voir son père, de temps en temps. Car leur brouille, trop apparente, donnerait naissance à des commentaires qu’il vaut mieux ne pas susciter.
Cécile entre sur ces mots. Elle rend compte de sa mission.
— Enfin, dit M. Tury-Bargès, occupons-nous de ce qui nous amène ici. C’est plus important et plus urgent que tout. Nous sommes ici pour confirmer en présence de mon beau-père la décision que nous avons prise, et que nous n’avons pu prendre — je veux le dire bien haut — que grâce à la bonne volonté d’Henri. Je tiens à l’en remercier.
— Pour moi, dit Girbel, je rendrai hommage à votre lucidité, qui nous a permis d’aller très vite, et sans hésitation, vers le parti le meilleur.
— Florentin, dit Cécile, a été admirable.
— Et vous, chère amie, vous m’avez parfaitement secondée.
Allons ! Allons ! Ils sont tous bien contents d’eux-mêmes ! Il ne reste plus qu’à attendre l’avis de M. Langrevin.
Les actions de grâces ne sont pas terminées, et l’on remercie encore M. Girbel.
— Mais je ne risque rien, chers amis. La combinaison que j’ai proposée est avantageuse pour tout le monde.
— Il faut, dit Florentin à sa femme, que votre père ait perdu la tête. Il sait que nous devions être ici à trois heures pour arranger ses affaires. Il est plus de trois heures vingt. Vraiment, cette façon d’agir, qui aurait été excusable quand ses affaires allaient leur train, devient un peu singulière, maintenant que nous avons pris en main le soin de ses intérêts.
— Quelqu’un vient d’entrer, dit Cécile. C’est lui sans doute…
Non, ce n’est pas lui. Émile apporte la carte du conseiller Chasselin, qui n’a pas rencontré M. Tury-Bargès à son domicile, a su que le magistrat était chez son beau-père, et s’est permis de venir le trouver.
On fait entrer M. Chasselin. Comme ce n’est pas une affaire de service qui l’amène, mais une question toute personnelle, concernant M. Tury-Bargès, il peut parler devant Cécile et M. Girbel, qui sont de la famille.
S’il a pris liberté de relancer ainsi M. Tury-Bargès, c’est que le motif de sa démarche est assez grave…
Le conseiller Chasselin est un homme encore jeune. Il a les mouvements gracieux d’un danseur professionnel, plutôt à la manière de Vestris qu’à celle d’un professeur de charleston. C’est à regret sans doute qu’il ne ponctue pas ses phrases de jetés-battus et d’ailes de pigeon. Mais ses propos s’accompagneraient mal d’une telle fantaisie.
Il a entendu, la veille, dans un dîner d’amis, parler du prochain mouvement.
Quelqu’un disait que le nom de M. Tury-Bargès ne manquerait pas de s’y trouver.
C’est alors qu’une autre personne, qu’il ne se hasarde pas à nommer, crainte (dit-il) de confusion, c’est alors que quelqu’un a dit que M. Langrevin avait des ennuis commerciaux. Bien entendu, M. Chasselin a poussé les hauts cris, et a déclaré que la maison Langrevin était inébranlable.
Mais, comme cet ami fidèle ne se trouverait pas toujours là pour protester et remettre les choses au point, il a tenu à prévenir sans retard M. Tury-Bargès, afin qu’il prenne lui-même ses précautions contre les malveillants racontars.
M. Tury-Bargès, dans sa réplique, n’a pas un instant l’air de croire qu’à ce dîner les choses aient pu se passer d’une autre façon…
Pas un mot de lui ne peut faire supposer qu’il mette en doute l’énergie des protestations de M. Chasselin.
Il est très ému du zèle amical qui a provoqué la démarche de l’excellent conseiller.
Et rien dans les paroles de l’orateur ne permet de croire qu’il ait soulevé un instant dans son esprit cette hypothèse que la visite de M. Chasselin puisse être due à une innocente curiosité. Il est très heureux que cette démarche ait été faite, et de pouvoir fournir à M. Chasselin tous les renseignements nécessaires pour répondre aux colporteurs de faux bruits et aux calomniateurs…
… Ce qui a pu donner naissance à ces racontars, c’est peut-être la faillite de la librairie Moulisse, de Lyon, dont M. Langrevin était le plus fort créancier. Mais la somme que M. Langrevin avait prêtée à Moulisse représentait simplement un bénéfice important que la maison de Paris avait réalisé dans des affaires faites en commun avec cette librairie de Lyon. Il ne s’agit pas là d’une perte, mais d’un manque à gagner. M. Langrevin, étant le principal créancier de Moulisse, rachètera l’affaire de Lyon en payant les autres créanciers. Finalement, la librairie Langrevin rattrapera largement tout ce qu’elle aura mis dans cette entreprise qui est excellente en elle-même, et qui avait été, il faut le dire, très mal conduite par ce Moulisse, de Lyon.
M. Chasselin paraît enchanté de ces explications. Sur le pas de la porte, il forme des vœux ardents pour que M. Tury-Bargès fasse partie du prochain mouvement. Mais Florentin, toujours suivi des yeux et admiré par sa femme et son beau-frère, paraît bien au-dessus de toutes ces préoccupations : une commission de revision du Code Commercial absorbe en ce moment toutes ses pensées. Son existence est vouée au travail et à l’amélioration lente et patiente des formes de la justice humaine. Les récompenses viendront à leur heure. Il n’a pas le droit de perdre son temps, il ne dira pas : à les solliciter, mais même à les espérer.
M. Chasselin, à l’extrême fin de sa visite, déclare que M. Tury-Bargès est une des grandes figures de la jeune magistrature actuelle. M. Tury-Bargès lui répond par un compliment aussi exagéré.
M. Chasselin parti, M. Tury-Bargès vient se rasseoir à son banc, où il reçoit les félicitations des membres de sa famille.
Il n’a d’ailleurs pas altéré la vérité. La maison Langrevin se tirera d’affaire. Il n’a pas dit à M. Chasselin par quels moyens. Mais tout est réglé. La somme nécessaire pour désintéresser les autres créanciers de Moulisse et racheter la maison de Lyon, cette somme de deux cent mille francs environ, M. Girbel la tient toute prête. Les conditions définitives de l’opération vont être arrêtées en présence de M. Langrevin.
Le voici enfin, accompagné de son vieux caissier Nodel.
Le père de Marcel a vieilli. Ses gros sourcils noirs font ressortir davantage la fatigue de son visage.
Il est intéressant, quand on contemple en spectateur une grosse partie de baccara, de suivre les mouvements du jeu sur la figure des banquiers. Presque tous, bien entendu, se surveillent. Ils font, à cause des assistants, un grand effort vers l’impassibilité. Mais les fakirs de l’Inde sont mieux dressés à cet exercice, qui leur est d’ailleurs plus aisé : leur indifférence, pourrait-on dire, vient précisément de ce qu’ils ne font pas de « différences ».
Un œil attentif saisit les rapides impressions qui crèvent un rien de temps le masque d’impassibilité. Le petit sourire forcé du perdant ne monte pas jusqu’à l’œil. Au contraire, la joie retenue du gagnant, qui ne dérange pas les lignes du visage, fait une irruption furtive dans le regard.
M. Langrevin ne posait pas pour la galerie. De l’autorité de son ancien visage, il ne restait qu’une sorte de dureté farouche, qui ne cherchait à impressionner personne. Elle exprimait simplement la rancœur d’un homme vaincu, qui en veut à la Destinée injuste, et aux employés de la Destinée, les hommes.
M. Girbel salua M. Langrevin avec un respect trop appuyé et qui ne présageait rien de bon. M. Tury-Bargès était déférent. Cécile se montra tendre — trop volontairement.
— Monsieur Langrevin, dit Tury-Bargès, j’étais en train d’expliquer à votre fille l’arrangement proposé par mon beau-frère Girbel, et dont je vous ai donné les grandes lignes. Je cède la parole à Henri, pour qu’il vous dise dans quelles conditions il prendra à sa charge le passif de votre maison.
— C’est une combinaison que monsieur Langrevin ne peut manquer d’approuver. Même s’il n’était pas dans une situation difficile, l’offre que je puis faire lui semblerait des plus acceptables. Il connaît trop les affaires pour ne pas saisir immédiatement tous les avantages de ma proposition. Vous n’êtes donc pas, monsieur Langrevin, en présence d’un homme qui a voulu abuser de la situation. D’ailleurs, vous me connaissez, n’est-ce pas ?
… M. Langrevin ne se décide pas à acquiescer, même simplement de la tête.
— Mais oui, dit Cécile, mon père vous connaît.
M. Girbel se contente de cette approbation par procuration.
— M. Langrevin, continue-t-il, a derrière lui une vie de labeur copieusement remplie, et l’on peut dire qu’en tout état de cause le moment n’était pas éloigné où il eût dû songer à un repos largement gagné. Même si les événements — un peu ennuyeux — de ces derniers temps ne s’étaient pas produits, il eût fallu envisager l’instant prochain où vous auriez fait peser sur d’autres épaules une partie du fardeau que vous avez été seul à supporter.
Un petit arrêt pour attendre une approbation qui ne se produit pas… Le discours reprend sa marche.
— Je comprends — nous comprenons tous — que c’eût été un crève-cœur de céder à quelqu’un cette maison que vous avez, pour ainsi dire, fondée… Ce n’est donc pas une cession que je viens vous proposer. La maison Langrevin, épaulée en secret par la firme Girbel, continuera à garder son importance propre. Mais vous serez débarrassé du souci de la soutenir, puisque la responsabilité de sa bonne marche n’incombera désormais qu’à nous. Aux yeux de tous, vous resterez le chef, le maître de votre librairie. Et nous insistons vivement pour n’avoir pas seulement votre nom, mais aussi votre concours effectif, qui nous est indispensable.
Silence.
— Mon père ne demande pas mieux, dit Cécile. Elle dit encore, avec un enjouement un peu forcé :
— Que deviendrait-il s’il ne se rendait pas tous les jours à son bureau ?
— Moyennant, dit Girbel, un versement annuel de cent quarante mille francs, que je continuerai pendant douze ans, je deviendrai, si vous le voulez bien, le propriétaire de votre firme. Nous imputerons sur les premières annuités, à raison de soixante-dix mille francs par an, les remboursements qui me seraient faits pour le paiement du passif actuel. Je comprends dans ce passif les cent quatre-vingt mille francs que je suis obligé de verser pour le rachat de l’affaire de Lyon. J’ajoute que vous toucherez en plus quarante mille francs…
— Mes appointements, murmure Langrevin, d’une voix presque chantante…
— Ce n’est pas des appointements. C’est un complément du prix d’achat, complément proportionné aux services que votre concours effectif rendra à la maison. Les conditions vous semblent-elles satisfaisantes ?
Langrevin, au bout d’un instant, dit d’une voix rauque :
— Elles ont été acceptées par ma fille et mon gendre. Je n’ai qu’à m’incliner.
— Il ne s’agit pas de vous incliner, mon beau-père, si vous n’êtes pas de notre avis.
— Je tiens à dire, affirme M. Girbel, que je renonce à l’affaire si j’ai l’air de vous forcer la main.
Il faut tout de même que Cécile s’interpose.
— Voyons, Henri ! nous forcer la main ! Mon père n’a jamais eu une idée pareille ! Il apprécie hautement le service que vous lui rendez. Et il vous est (elle se tourne vers son père) reconnaissant…
— Reconnaissant, répète sourdement M. Langrevin, comme un enfant docile qui fait un exercice de classe…
Évidemment, on ne doit pas être trop difficile sur ses manifestations de gratitude. On sait que sa situation n’est pas gaie. Il ne faut pas être exigeant pour le moment. Plus tard, il se rendra compte.
— On est en train, dit Girbel, de taper les traités. On vous les apportera tout à l’heure pour que vous ayez l’obligeance de les signer.
Langrevin incline la tête. Girbel et M. Tury-Bargès lui serrent la main. Cécile l’embrasse. Le tribunal se retire.
Les deux vieillards, Langrevin et son caissier, sont seuls maintenant dans le prétoire.
— Vous avez compris, Nodel ?
— Oui, murmure celui-ci.
— Somme toute, ils me tirent d’affaire…
— C’est entendu, monsieur. Mais vous n’étiez tout de même point dans un si mauvais pas. C’était dur. Mais on en serait sorti.
— Peut-être. Mais il aurait fallu lutter… Et, avec la situation de mon gendre, ce n’était pas possible… On aurait su que nous avions des difficultés. Et ça ne doit pas se savoir… C’est pour cela que j’ai été forcé d’accepter leurs propositions… De cette façon, l’affaire ne s’ébruitera pas…
— Au fond, monsieur, c’est peut-être mieux. Vous allez être débarrassé de vos soucis. Vous serez tranquille…
Belle tranquillité ! M. Langrevin hoche la tête…
— Oui, je serai tranquille. J’aurai mon pain assuré. Je serai comme un vieux dans un asile… Ils me feront ma rente jusqu’à la fin de mes jours… Je ne crois pas, Nodel, que je leur coûterai bien cher.
— Qu’est-ce que vous dites là, patron ?
— Oh ! je n’ai pas l’intention de me supprimer complètement. Je ferai mon possible pour vivre… Mais, vous savez, Nodel, je n’y tiens pas.
Ce brave Nodel ne sait plus que dire. Le silence retombe sur eux.
— Ces jeunes gens ne sont pas méchants. Ils font ce qu’ils peuvent pour me ménager.
Mais, tous ces ménagements, ça me rend la chose encore plus pénible… C’est que j’en ai eu, tous ces temps-ci, j’en ai eu ! Il s’est passé des choses, voyez-vous… qui m’ont brisé. Vous savez que je dois trente mille francs à Pecq-Vizard, le banquier. C’est un ami, un camarade d’enfance…
— Je sais, monsieur, qu’il vous a prêté cette somme. Vous m’avez demandé de ne pas la faire figurer sur le bilan que j’ai remis à M. Girbel.
— J’aimais mieux pas… Il aurait fallu donner des explications sur cette dette…
Il baisse la voix.
— C’est de l’argent que j’ai perdu à la Bourse ! Il y a quinze jours… Fallait-il être affolé ! Moi qui n’avais jamais spéculé de ma vie ! Il fallait vraiment n’être plus dans mon assiette… pour écouter les renseignements que l’on est venu m’apporter… Je me suis dit : « C’est peut-être le salut. » Alors, pour exécuter cette opération, j’ai emprunté trente mille francs à Pecq-Vizard, sans lui dire pourquoi c’était, naturellement. Il ne connaissait pas ma situation. Il m’a donné l’argent tout de suite. Hier, quand il a été mis au courant, par des indiscrétions qu’il y a eu à droite et à gauche, il est venu me trouver et m’a dit des choses… vous savez… un peu dures. Il m’a reproché de l’avoir trompé, de ne l’avoir pas averti que j’étais dans une mauvaise passe… C’était juste, si vous voulez… C’est égal, en me voyant par terre, ce n’était pas à lui de me dire tout ça… pour trente mille francs… De vieux camarades… C’est dur à supporter…
— Qu’est-ce que vous avez, patron ?
M. Langrevin, en effet, a eu comme un tressaillement…
— Je crois qu’il y a quelqu’un dans l’antichambre… J’ai entendu un bruit de voix.
— Je vais dire que l’on ne vous dérange pas.
— Voyez qui c’est, avant. Émile va nous le dire… Nodel ?
— Monsieur Langrevin ?
— Vous n’avez rien entendu dire… On ne vous a pas dit que… mon fils… était à Paris ?
— On me l’a dit, en effet, monsieur Langrevin.
— Je n’aurais pas été fâché… Qu’est-ce que c’est ?
Le garçon de bureau, qui a frappé, ouvre la porte. Mais qu’est-ce qu’il a donc, cet Émile ? Il est tout interdit. Ses mots ne sortent pas.
— Dites-lui d’entrer, dit M. Langrevin, qui comprend tout de même.
— Je m’en vais par là, dit Nodel.
M. Langrevin l’approuve de la tête.
Marcel entre, l’instant d’après. Le seuil passé, il s’arrête sans mot dire.
— Te voilà, Marcel…
— Papa, dit Marcel, d’une voix suppliante, je te demande pardon…
— Ça va, ça va.
M. Langrevin a fermé les yeux, crispant tant qu’il peut les sourcils et serrant les paupières. Il ne les rouvre qu’au bout d’un instant. Il regarde Marcel en silence.
Puis il a un petit rugissement, comme pour chasser quelque chose de sa gorge.
— Tu as pris de la carrure dit-il d’une voix plus nette…
— Papa, c’est vrai qu’il y a du nouveau ici ?
M. Langrevin hoche la tête.
— Beaucoup de nouveau, c’est vrai.
— On m’a dit… On m’a dit que tu avais des ennuis ?…
— Oh ! c’est arrangé…
Marcel est très soulagé. Il s’assoit.
— Je suis content de ce que tu me dis là…
— Oui, c’est arrangé. Ton beau-frère…
Marcel lève le nez.
— Et Girbel…
Marcel ne baisse pas le nez.
— Ils ont trouvé une combinaison. Girbel prend tout le passif à sa charge. Il achète la librairie à des conditions… très convenables… même assez larges… Personne n’en saura rien… Je viendrai au bureau comme par le passé… J’aurai toujours l’air d’être à la tête de mes affaires. Mais je n’aurai plus aucun souci. Je serai tranquille… très tranquille… comme un vieil employé de la maison.
Un sanglot lui a échappé en disant cette dernière phrase… Est-il ennuyé d’avoir trahi ses vraies impressions ?… On ne sait pas… On ne sait pas… Peut-être est-il soulagé de ne plus mentir…
Marcel, d’ailleurs, était bien fixé avant, dès le début même. Il a laissé son père aller jusqu’au bout.
— Ils t’ont fait accepter cela !
— Ils préparent un sous-seing privé que l’on m’enverra tout à l’heure.
— Tu n’as pas signé ?
Marcel s’est levé du coup.
— Comment veux-tu ? balbutia son père.
— Tu ne signeras pas… Ton fils est là, papa. Si tu passes la main, ce sera à ton fils. Et seulement quand ça te fera plaisir.
— Voyons, Marcel. As-tu les moyens ?
— Ils ne sont pas loin.
— Mon petit, il faut de grosses sommes.
— Mais encore ?
— Il faut cent quatre-vingt mille francs pour l’affaire de Lyon. Je t’expliquerai. Plus trois cent mille.
Marcel enregistre.
— Et pour quand ?
— Les cent quatre-vingt mille assez pressés. Enfin… quinze jours. Pour le reste, sans compromettre davantage notre crédit, on peut attendre de deux mois à six mois.
— Alors, ne t’en fais plus.
— Comment ?
— Avec mes ressources personnelles, et un coup d’épaule d’un ami du Midi… on passera ça sans douleur…
— Je voulais te dire encore une autre chose…
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je n’ai pas voulu leur parler à eux de trente mille francs… que m’a prêtés Pecq-Vizard.
— Pecq-Vizard !… Ah ! ah ! fait Marcel, dont les jeunes dents se découvrent.
— Figure-toi qu’il y a quinze jours j’étais tellement désemparé que j’ai écouté quelqu’un qui était venu ici m’apporter un renseignement de Bourse.
— Ce quelqu’un, dit Marcel illuminé, c’était, pardi bien Gustave !
— Tu le sais ?
— Non. Mais Gustave, avec sa bonne étoile, devait sûrement se trouver là.
— Alors, Pecq-Vizard, ce matin, est venu me réclamer cette somme.
… Oh ! je ne sais pas ce que j’aurais donné pour lui flanquer son argent à la figure.
— Eh bien, papa, je pourrai t’offrir ce plaisir-là… Quoique, trente mille francs, pour se payer la tête de Pecq-Vizard, ça me paraisse un peu cher. D’ailleurs, il ne faudra pas les lui jeter à la figure… Il faudra les lui rendre simplement… Je vais distiller ça… Et ce qui serait bien, ce serait de les lui reprendre ensuite, avec quelques autres billets… Je ne suis d’ailleurs pas fâché de renouer des relations avec ce monsieur peu sympathique, mais plein aux as… Il pourra m’être utile pour mon émission. Je voulais placer mes titres moi-même… Mais je prévois que les affaires de chez nous vont absorber pendant quelque temps mon activité…
— Marcel, tu es devenu un garçon magnifique… Qu’est-ce que tu as fait pour ça ?
— Le soir, dans Bordeaux, j’étais si préoccupé par mes affaires que je marchais beaucoup, sans m’en douter.
— Alors, maintenant, voilà que tu aimes les affaires ?
— Tu verras ça, puisque nous allons travailler ensemble… Tu ne seras pas mécontent de ton petit compagnon.
Ils restent quelques instants à se regarder.
— J’en avais assez d’être seul, dit M. Langrevin.
— Et moi aussi, papa. Tiens, on n’a même pas pensé à s’embrasser.
Ils s’embrassent rapidement. La peau de vieux père, c’est rugueux, et l’on ne s’y attarde pas.
Émile, un instant après, frappe à la porte. C’est pour annoncer — il y a vraiment des gens qui savent choisir leur heure — M. Tury-Bargès.
Langrevin, du regard, interroge son fils…
— Eh bien, dit Marcel, il faut le faire entrer.
Il y a chez Émile, simple garçon de bureau, un dramaturge qui s’ignore. Il s’est bien gardé de prévenir le magistrat de la présence de Marcel, et en introduisant M. Tury-Bargès, il met quelque temps à s’effacer, pour avoir son petit coin de spectacle…
— Tiens, c’est Marcel !
— Mais oui, Florentin.
Il va à son beau-frère, et lui donne une de ces poignées de main solides, proportionnée non à l’affection véritable, mais à l’intervalle qui a séparé deux entrevues.
— On m’a dit que vous étiez revenu à Paris, et je suis étonné de ne vous avoir pas vu plus tôt.
Marcel répondit simplement :
— J’attendais une occasion.
Tury-Bargès cherche d’abord s’il y a quelque chose à comprendre. Puis il s’approche de Langrevin et à demi-voix :
— Je vous ai apporté le papier à signer.
— Mon fils est au courant, Florentin.
— Oui, dit Marcel, mon père m’a raconté… Je vous remercie, Florentin, des efforts que vous avez faits pour le tirer d’embarras…
… Mais je dois vous dire que nous avons trouvé ensemble une autre combinaison.
— Une autre combinaison ?
Marcel se contient.
— Oui… Une combinaison qui nous permettra de laisser mon père à la tête de ses affaires, et ne l’obligera pas à abandonner en fait cette maison qui est son œuvre.
M. Tury-Bargès sait garder, lui aussi, un certain empire sur lui-même. Il s’adresse à M. Langrevin…
— Monsieur Langrevin, je ne pense pas que vous ayez changé d’avis, et que vous ayez oublié les avantages de la proposition Girbel, qui nous permet de couper court à tous les bruits fâcheux.
— Vous vous adressez à mon père, Florentin. Mais il m’autorise à vous répondre pour lui. Il m’a dit toutes vos raisons qui sont des plus honorables. Vous tenez à ce que notre réputation et la vôtre, par ricochet, ne soient pas atteintes. Sentiment, je le répète, fort acceptable. Et je me sens disposé à le ménager, autant seulement qu’il se concilie avec un autre sentiment auquel on n’a peut-être pas assez songé…
Sa voix se hausse malgré lui.
— Je suis décidé à faire l’impossible pour ne pas porter atteinte à votre situation, mais je pense d’abord à ménager la fierté, l’orgueil, si vous voulez, du fondateur de la maison Langrevin…
Il continue avec moins de solennité, d’une voix plus sourde et plus brutale :
— Je ne veux pas de cette abdication qu’on cherche à lui imposer. Je veux que mon père, secondé par son fils, reste à la tête de ses affaires. Nous allons tâcher de sauver la barque, le père et le fils, par les moyens du bord.
Un silence.
— C’est très bien, dit M. Tury-Bargès, les lèvres amincies… Vous me voyez très satisfait de ces belles résolutions, mais je suis étonné de ce dévouement subit. Voici près d’un an que nous n’avons pas entendu parler de vous…
— Si j’avais su mon père dans l’embarras, croyez bien que je serais revenu plus tôt !
— J’ai tout de même, dit le gendre, un peu voix au chapitre. Et, quand je vous vois prendre en main le sort de la maison Langrevin, il m’est impossible de ne pas éprouver quelque… inquiétude, en songeant à votre passé…
Ce n’est pas mal dit, mais c’est un peu direct. Cela fait sursauter M. Langrevin.
— Florentin !…
— Laisse-le parler, papa. J’attendais ce reproche. C’est entendu, j’ai signé des traites du nom de mon père, ce nom qui se trouvait être le mien. Il a fait honneur à ma signature qui était aussi la sienne. Alors permettez-moi de m’en souvenir aujourd’hui. Il n’est jamais trop tard pour ça. Vous avez rappelé à papa que j’avais vis-à-vis de lui une vieille dette. Il ne me la réclamait pas, mais elle sera portée en compte.
— C’est bien, dit M. Tury-Bargès, c’est bien…
Il n’a pas encore sa phrase de sortie. Mais il la trouvera sur le pas de la porte.
— Je n’ai plus rien à faire ici. Vous êtes responsable de ce qui arrivera.
— J’accepte cette responsabilité.
M. Langrevin est gonflé de satisfaction. Il a assisté à une belle passe, dont le côté un peu théâtral ne l’a pas gêné. Marcel est moins content. Il lui semble qu’il a fait des phrases au contact de Tury-Bargès. C’est effrayant ce que ça s’attrape, l’éloquence !
— J’attends qu’il soit bien parti pour descendre. Je vais à un rendez-vous à mon bureau. Et puis je téléphonerai à Bordeaux.
— Quand est-ce que je te revois ?
— Mais tout de suite. Je suis rentré maintenant. Je dîne et je couche à la maison !
L’année précédente nous avions vu Marcel rentrer un matin chez son père un peu avant huit heures. Aujourd’hui, c’est vers cette heure-là qu’il a quitté la maison.
Émile, en arrivant pour faire le bureau, a vu son jeune maître prêt à sortir, le chapeau sur la tête, un portefeuille sous le bras. Une heure et demie plus tard, Marcel rentrait, ayant passé à la banque, et rapportant dans sa serviette les trente mille francs destinés à M. Pecq-Vizard.
Le père et le fils, la veille, avaient dîné ensemble. Et Marcel avait raconté toute sa campagne de Bordeaux au vieux Langrevin, qui n’avait cessé de le regarder avec des yeux malins et intéressés, ce qui était sa façon à lui de sourire. Toutes les récentes affaires de M. Isidore y avaient passé, depuis les terrains des Landes jusqu’au plomb argentifère, sans oublier un procédé pour fabriquer le bleu d’indigo, un nouveau four de boulanger et un engrais prodigieux.
Vers onze heures, ils s’étaient dit bonsoir, Marcel s’était endormi dans son lit de jeune garçon, où il fut très étonné de se retrouver au réveil. Les souvenirs du jour précédent, chassés la nuit par les rêves, reprenaient leur place dans sa tête.
Maintenant, ce matin, il était en pleine conversation avec son père. Il ne s’était pas installé à son ancienne petite table, comme au temps jadis, où ils se trouvaient séparés par toute la largeur de la pièce. M. Langrevin était à sa place, et Marcel, ayant tiré une des tablettes rentrantes, avait pris place à une aile du bureau. Un chercheur de symboles eût aimé à dire qu’il était devenu le bras droit de son père. Malheureusement le hasard avait voulu qu’il s’assît à sa gauche. Le symbole était loupé. Mais ça ne changeait rien à la réalité des choses.
— J’ai, dit Marcel, téléphoné à Pecq-Vizard que tu avais à lui parler d’urgence…
— Et qu’a-t-il répondu ?
— Ce n’est pas lui qui a pris la communication.
— Il est capable de ne pas venir. Il va croire que j’ai un service à lui demander.
— Tu commences à le connaître, papa. Mais j’ai pris mes précautions. J’ai dit à l’employé qui se trouvait à l’appareil que c’était pour la régularisation d’une opération récente dont M. Pecq-Vizard était venu entretenir M. Langrevin.
— Oui, je vois très bien ce qu’hier il aurait désiré. Il s’était dit : Langrevin va peut-être prendre un arrangement avec ses créanciers. Je ne veux pas être traité comme eux. Ma créance à moi est toute récente. Elle date du moment où Langrevin était déjà mal en point. Ce n’est pas une créance d’affaires. Il faudrait obtenir de Langrevin une reconnaissance de dette plus forte, afin qu’à la répartition je rentre à peu près dans mon argent.
— Ah ! papa ! tu le connais bien ! C’est certainement son idée de derrière la tête, et c’est pour ça qu’il viendra ce matin… Nous allons le recevoir ensemble. Seulement laisse-moi t’adresser une prière : reste calme. Froid, si tu veux, j’aime autant que tu sois froid, mais calme.
— Je ferai ce que tu voudras. Je suis ton employé maintenant.
— Oh papa !
— Ça m’est égal, d’être ton employé. Celui de Girbel, ça m’embêtait un peu.
— En deux mots, voici la situation. J’ai déjà placé la moitié de mon affaire d’Espagne. Pecq-Vizard est tout désigné pour m’en prendre un bon paquet. Je vais lui rendre le bien pour le mal. Je le fais entrer dans une affaire excellente.
— Si ces titres sont si bons, on pourrait trouver d’autres personnes à qui les offrir.
— On a Pecq-Vizard sous la main. On va lui rendre son argent : il sera dans des dispositions adorables dont il serait criminel de ne pas profiter.
— Entrez, Émile. Qu’est-ce que c’est ?
— Une jeune demoiselle qui demande à parler à M. Marcel…
— C’est Jacqueline. Faites-la venir… Papa, tu vas voir une charmante petite femme, ma secrétaire.
— Ta secrétaire…
— Ma secrétaire, et voilà tout. Papa, est-ce que tu commencerais à avoir l’esprit mal tourné ?… La voilà. Jacqueline, venez dire bonjour à mon père… Comment la trouves-tu ?
— Mais je ne puis encore me prononcer sur ses mérites… D’aspect, elle est charmante.
— Eh bien, à partir d’aujourd’hui, je t’autorise à l’appeler ma cousine.
— Ma cousine ?
— C’est la fille de Gustave. Mais oui ! On accuse ce pauvre Gustave — je le dis devant sa fille qui a entendu cela assez souvent — on lui reproche de ne pas réussir ce qu’il entreprend. Tu reconnaîtras maintenant que c’est injuste. Jacqueline, vous avez les papiers ?
— Les voici.
— Je vais voir ça. Ce sont les rapports pour la mine du haut ? Tu vois, papa, elle les a terminés elle-même. Je lui avais dicté le premier exposé, et pour l’autre je n’ai fait que lui donner les notes.
— Et je suis sûr que tu n’as pas besoin de vérifier ?
— Mais je vérifie toujours. Elle ne me pardonnerait pas de ne pas revoir ce qu’elle a fait. Elle et moi, nous sommes des gens trop sérieux pour croire à l’infaillibilité des esprits humains.
Il disait cela en feuilletant le rapport…
— Oui, je l’attendais là… Un petit chapitre de cuivre de trente mille francs que j’avais oublié de lui rappeler hier.
— Mais dont vous aviez parlé l’autre jour…
— Tu vois, papa, voilà pourquoi j’ai confiance en elle… Elle s’intéresse tellement à ce qu’elle fait !
Jacqueline, qui semblait ne pas entendre (elle entendait peut-être tout de même), Jacqueline feuilletait le premier rapport.
— Je voudrais avoir un petit coin pour retoucher cela… Il y a là des chiffres qui ne ressortent pas…
— Mais, ça me paraît bien, dit Marcel.
— Excusez-moi, mais à moi, ça ne me paraît pas bien… Est-ce qu’il y a une pièce où je pourrais travailler ?
— Mais oui, mademoiselle, dit le père Langrevin.
— Appelle-la Jacqueline, papa.
— Mais oui, Jacqueline, allez donc par ici…
— Jacqueline, dit Marcel, je crois que vous ferez bien de choisir votre installation une fois pour toutes, car nous allons déménager. Oui, nous allons habiter ici. Nous rentrons, vous et moi, dans la maison Langrevin.
Jacqueline, qui s’en allait, se retourne, fait : Ah ! puis, tout de suite :
— C’est par cette porte-là ?
— Écoute, dit Langrevin à son fils, la jeune fille une fois disparue, tu n’as pas remarqué qu’elle faisait une drôle de figure, quand tu lui as annoncé que tu revenais à la maison ?
— Non, dit Marcel. Pourquoi ?
Il ne s’attarda pas à cette idée…
Émile, cependant, annonce M. Pecq-Vizard. Il ne sait pas l’intérêt que peut avoir cette visite. Mais il devine qu’il est assez considérable. Aussi s’efforce-t-il de prendre un air impassible.
Pecq-Vizard cache sa méfiance sous un petit air pressé. Il touche protocolairement la main de Langrevin, et aperçoit, non sans surprise, Marcel.
— Tiens, tu es là, toi ?
Marcel, lui aussi, a droit à un effleurement de main.
Puis M. Pecq-Vizard abandonne Marcel et s’adresse à M. Langrevin. Il tâche évidemment de ne pas être trop sec…
— Tu m’as fait demander. Je pense que c’est pour une chose importante : j’ai un conseil d’administration tout à l’heure…
Marcel prend la parole :
— Monsieur Pecq-Vizard, mon père m’a mis au courant de ce qui s’est passé. Je sais qu’il vous a emprunté il y a peu de temps trente mille francs. Il se trouvait dans un pas difficile…
— Oui, et il ne m’a pas soufflé mot de ces difficultés.
— Je sais. Vous ignoriez qu’il était dans l’embarras. Alors vous ne vous êtes pas douté de l’importance du service que vous lui rendiez… C’est ce que j’ai dit à papa. Tu aurais dû dire à ton ami que tu avais des ennuis. Alors ce n’est pas trente mille francs qu’il t’aurait prêtés, mais tout ce qui t’était nécessaire pour te remettre à flot.
— J’ignore, répond M. Pecq-Vizard après un léger silence, j’ignore ce que j’aurais fait. Ce que je sais bien, c’est que votre père m’a caché sa situation, et qu’il me semblerait tout à fait injuste d’être traité comme ses autres créanciers, qui, eux, ont fait des affaires avec lui, qui en subissent les risques, et dont le découvert actuel comprend un bénéfice, ce qui n’est pas mon cas… Il serait anormal de toucher comme eux — mettons trente ou quarante pour cent — de ce que votre père me doit…
— Monsieur Pecq-Vizard, ce raisonnement est inattaquable…
Pecq-Vizard paraît inquiet. Il n’aime pas les gens qui lui donnent trop vite raison.
— Je dois vous dire, continue Marcel, que nous comptons donner bien plus de trente ou quarante pour cent aux créanciers de mon père. J’espère qu’ils auront la totalité.
— Vous espérez, mon garçon, vous espérez…
— Tiens ! Vous ne me tutoyez plus, monsieur Pecq-Vizard ?
— Si, je te tutoie, répond Pecq-Vizard gêné, mais je ne t’avais pas vu depuis quelque temps. Il me semble que tu es plus grand garçon maintenant…
— Vous pouvez continuer à me tutoyer… ça ne me gêne pas… je vous disais donc que nous espérions…
— Que vous espériez : ce ne sont que des espérances.
— Il se peut qu’elles soient déçues. Mais nous avons autre chose à vous remettre aujourd’hui. Vous comprenez bien, monsieur Pecq-Vizard, que nous n’aurions jamais été déranger un homme comme vous qui a ses journées occupées par des conseils d’administration, pour ne lui verser que de l’espoir.
M. Pecq-Vizard ne sait où Marcel veut en venir. Son visage trahit de l’incertitude et l’incertitude, chez lui, s’appelle toujours méfiance.
Marcel cependant a ouvert sa serviette : il en a tiré non pas un chèque, mais trois liasses de billets.
— Voici ce que vous avez prêté à papa.
— C’est toi qui me le donnes ?
— Moi, non. C’est papa qui vous le rend.
— C’est toi qui le donnes pour lui ?
— Monsieur Pecq-Vizard, ça, c’est les affaires de la maison. Vous avez eu l’obligeance de prêter trente mille francs à mon patron. Comme j’ai repris ma place chez lui (avec de l’avancement), c’est moi qu’il a chargé de faire en son nom cette restitution.
— Si je t’ai posé une question, dit M. Pecq-Vizard, c’est que je m’intéresse tout de même un peu à votre situation…
— Comme vous nous l’avez prouvé bien des fois. Toutes les fois que, dans une situation florissante, nous avons fait appel à votre obligeance, nous avons constaté le vif intérêt que vous nous témoigniez.
— Tu veux dire ?
— Je veux dire ce que vous avez dit vous-même tout à l’heure. Vous êtes venu au secours de papa sans savoir qu’il était à un moment difficile. Vous êtes plutôt l’ami des jours heureux. Ce n’est pas si mal que ça. Il y a tant de gens qui sont jaloux et qui supportent mal la prospérité des autres.
— Mon ami, je ne sais pas ce qui te prend : je t’ai posé là une question très naturelle. Il m’a semblé intéressant d’apprendre que tu étais en état de donner un coup de main à ton père.
— Monsieur Pecq-Vizard, même si nous n’avions pas opéré aujourd’hui cette petite restitution, vous auriez eu bientôt une occasion de constater par d’autres indices que nous n’étions pas si mal en point. Je comptais aller vous voir demain. Je croyais que vous étiez toujours dans les mêmes termes d’amitié avec papa…
— Mais où as-tu pris que mes sentiments aient changé ?
— Vous êtes gentil, monsieur Pecq-Vizard. Vous avez déjà oublié votre petite scène d’hier ?
— Je suis venu dire à ton père exactement ce que je t’ai dit tout à l’heure. Voyons, Maurice, est-ce que j’ai été aussi dur que ça ?
— Non… non… mais tu m’as fait un peu de peine.
— Je te jure que ce n’était pas du tout dans mes intentions. Tu m’en veux ?
— Non, je ne t’en veux pas. Ça m’a fait faire un petit retour sur moi-même. Moi aussi, il m’est arrivé d’être un peu dur pour des gens.
— Mais, qu’est-ce que c’est, Marcel, que cette merveilleuse affaire dont tu voulais me parler ?
— Je vous répète : j’ignorais ces petites piques que vous aviez eues avec papa… Mais, quand j’ai mis cette affaire en train, je m’étais dit tout naturellement il faut que M. Pecq-Vizard soit avec nous.
— Dis-lui donc, Maurice, à ton entêté de fils, que je n’ai jamais cessé d’être avec vous ! Tu entends, Marcel, tu viendras à mon bureau cet après-midi, de deux à cinq, je n’en bouge pas. J’ai des rendez-vous. Mais je donnerai des instructions pour que l’on te fasse entrer tout de suite.
— Et vos trente mille francs ? dit Marcel.
— Ah ! dit Pecq-Vizard en prenant les liasses, je n’y pensais même plus. Je ne te fais pas de reçu, Maurice. Je vais te rendre le tien, que j’ai sur moi. Ce n’est pas la peine que cette affaire laisse une trace… A tantôt, Marcel ! Ce qu’il a pu me raconter tout à l’heure, ce gamin-là ! Il n’y a plus d’enfants, ma parole !… Ne vous dérangez pas ! Au revoir, Maurice. Je suis pressé, et vous avez à faire aussi !
Il s’en va, guilleret, de cette maison amie, où l’on dit à peine bonjour ou bonsoir, où l’on est vraiment comme chez soi.
— Il marchera, dit Marcel à son père. Il ne pouvait pas faire autrement que de me recevoir. C’était l’important. Il marchera, non par amitié pour nous, certes, mais parce que l’affaire est bonne. Il est impossible à une affaire de se présenter mieux…
— Au fond, Marcel, ce n’est pas un si mauvais homme…
— Non, mais ce n’est pas non plus un homme bon. J’ajoute qu’il ne me paraît pas très épatant comme homme d’affaires. Mais enfin il est loin d’être nul, et il n’y en a pas beaucoup de plus forts que lui… Le retour au bercail des trente billets l’a fait chavirer de bonheur. A ce moment, il était à nous. Pourtant, qu’est-ce que c’est que trente mille francs pour lui ? Exactement rien. Et c’est un homme qui a la prétention de connaître « la valeur de l’argent » ! C’est-à-dire qu’il aime l’argent comme un sauvage aime une idole, grossièrement, animalement… Cette espèce de passion cupide est évidemment une force…
On ne sait pas si M. Langrevin s’assimile bien les théories de Marcel, mais il est désormais entendu qu’il les approuve éperdument.
Cependant, Jacqueline, ayant terminé son travail, vient le soumettre à Marcel. Maurice Langrevin, d’un pas léger, va faire un tour dans les ateliers, dans « ses » ateliers.
— Ce n’est pas mal ; c’est même très bien, dit Marcel, en examinant le rapport.
— Je souhaite que vous le trouviez bien…
Qu’est-ce qu’elle a à dire ça ?
… Parce que c’est le dernier rapport que je ferai pour vous.
Il la regarde, ahuri.
— Papa a dû vous dire hier que j’avais été demandée en mariage.
— Il m’a dit aussi que ça ne vous plaisait pas.
— C’est ce que j’ai d’abord répondu. Et puis, j’ai réfléchi. Je me suis dit que je n’avais pas le droit de refuser ce qui était, en somme, pour moi une situation, qui ne permettrait pas évidemment de sortir mon père d’embarras, mais qui au moins ne me laisserait plus à sa charge.
— Je vous suis difficilement. Est-ce que ce que vous gagnez chez moi ne vous suffit pas ? Est-ce que les avantages matériels que vous rapportera votre mariage — puisque vous dites que cela seul est en question — sont supérieurs à ce que peut vous rapporter votre situation ici ?
— Certainement non, Marcel. Vous êtes très généreux.
— Alors je ne comprends pas…
— Je vais essayer de vous le dire. Vous savez que, dans la famille, il y avait le côté de votre papa, et les parents moins fortunés, dont nous sommes, mon père et moi. Quand vous habitiez seul, vous n’étiez plus du côté Langrevin. Maintenant que vous êtes rentré…
— C’est idiot, Jacqueline, ce que vous dites là. Je m’étonne qu’une fille comme vous se perde dans des idées pareilles. Je ne vois qu’une chose, moi, c’est qu’on travaillait bien tous les deux, et que vous allez me quitter.
— Je ne vous quitterai, bien entendu, que lorsque vous aurez trouvé quelqu’un d’autre…
— Je vous suis très reconnaissant.
— Voulez-vous que nous collationnions ?
— Non, je verrai cela ce soir.
— Si vous n’avez plus besoin de moi ce matin, je vais rentrer à la maison.
— Vous n’avez plus de travail ? Si, faites le dernier rapport.
— Je n’ai pas les chiffres exacts.
— Vous avez les chiffres approximatifs dans la tête. Faites-moi un projet avec des blancs. Nous le remplirons plus tard, quand j’aurai les documents.
— Bon. Alors je vais retourner par là.
— Écoutez un peu, dit Marcel, comme elle est sur le seuil de la porte… Je ne comprends rien, mais rien du tout à votre histoire.
Puis, brusquement :
— Ça va bien. Allez travailler…
Elle s’en va… Il est furieux…
Des chichis… des chichis… Les femmes sont bêtes !
Mais voici qu’arrive Cécile.
— Bonjour, Marcel !
— Bonjour…
— C’est comme ça que tu me dis bonjour ?
Elle croit que cette mauvaise humeur de Marcel, c’est en son honneur. Il est si maussade qu’il ne veut pas d’abord la détromper… Mais, tout de même, ça ne serait pas gentil…
— Excuse-moi. Un petit ennui qui m’a passé par la tête.
Il s’approche d’elle et l’embrasse de son mieux, plus tendrement qu’à l’ordinaire, sans doute parce qu’il a la tête ailleurs.
— J’ai su par Florentin ce qui s’est passé.
Le nom de Florentin remet Marcel en équilibre, pour la défense et pour l’attaque.
— Je tiens à te dire que Florentin a un peu regretté de t’avoir parlé avec brusquerie…
— Oh ! Il n’a pas été plus brusque que moi.
— Je suis sûr que tu le regrettes ?
— Certainement.
— Tu dis « certainement » comme ça, mais dans le fond tu le regrettes vraiment. Hé bien, dis donc, mon petit Marcel, on m’a dit des choses intéressantes ! Il paraît que tu es dans des affaires magnifiques !
— N’exagérons rien.
— On me l’a dit, et je suis sûre que c’est vrai.
— Je veux bien que cela soit, si cela te fait plaisir.
— Méchant ! Tu penses que ça nous fait plaisir ! Je vais même te donner un détail pour te montrer à quel point Florentin s’intéresse à toi. Sais-tu de quoi nous avons parlé hier soir ? D’un mariage, d’un mariage superbe, la fille d’un magistrat, un ami de Florentin, qui possède tout un canton dans le Périgord.
— Très bien, très bien, ça va, ça va !
— Ne dis pas : ça va, avant d’avoir vu la jeune fille…
— Et le canton. Je ne veux pas d’un pauvre petit canton, avec sept ou huit communes.
— Papa, dit-il à M. Langrevin qui entre, que d’événements depuis hier ! Cécile vient de m’annoncer mon mariage… Oui, un mariage extraordinaire… Des kilomètres carrés dans le Périgord. Seulement, je ne lui ai pas dit que j’étais engagé… Oui… avec quelqu’un qui ne possède rien dans le Périgord !
— Quel type ! dit Cécile. On ne sait jamais s’il parle sérieusement ou s’il plaisante.
— Moi non plus, dit Marcel, rêveur, moi non plus, je ne le sais pas. Quelquefois, je crois que je plaisante, et je parle très sérieusement.
— Papa, dit Cécile, je voudrais bien aller dans ta chambre pour que tu me donnes les vieilles étoffes de maman, tu sais celles que tu as retrouvées pour moi.
— Allons-y. Comme ça tu ne me les réclameras plus.
Au fond, on ne saura jamais si cette idée d’emporter ces brocarts anciens était venue par hasard à l’esprit de Cécile, ou si l’éventualité d’un mariage prochain de Marcel ne l’avait pas poussée, comme à son insu, à mettre ces étoffes en lieu sûr, à l’abri des désirs possibles d’une bru.
Marcel reste en conférence avec lui-même. Mais les lambeaux de discours qu’il s’adresse doivent être un peu désordonnés. Il marche à droite, à gauche, de biais… Gustave le surprend au milieu de ses méditations ambulatoires…
Gustave porte sa gravité des grands jours, c’est-à-dire une expression de visage qui ne lui va pas très bien, et qui fatigue tout le monde.
On ne s’en alarme pas, car on sait qu’elle ne correspond pas fatalement à un événement de haute importance.
— Écoute un peu, dit-il à Marcel. Tu sais si j’ai de l’affection pour toi, croit-il bon d’ajouter, cependant que le jeune homme, par des gestes impatientés, le prie d’arriver au fait. Je veux te parler au sujet de cette petite… oui, ma petite Jacqueline. Elle me tourmentait depuis quelque temps. Je la voyais un peu comme ci comme ça. Je me demandais ce qu’elle avait. Tu connais mon caractère. Je suis l’homme de la précision. Il faut que je me rende compte des choses. La première fois qu’elle a refusé cet agent-voyer, elle m’a dit qu’elle voulait se consacrer à son art. J’ai commencé par admettre cette explication. Tu sais quels espoirs j’avais mis en elle, au point de vue de son dessin. Mais je me suis dit, après réflexion : « Ça, c’est une explication pour son père. Elle sait que, son dessin, c’est ma marotte à moi. Elle me dit ça pour que je la laisse tranquille… » Et, voilà que, hier soir, j’entre dans sa chambre, pour reprendre un journal qu’elle avait emporté… Elle n’était pas là… Et qu’est-ce que je vois sur sa machine à écrire ? Une feuille où il y avait écrit : Marcel, Marcel, vingt fois, trente fois, cent fois… Alors, je me suis dit : Hé là ! hé là ! Attention au grain ! Est-ce que cette petite se serait mis dans la tête des idées qui ne doivent pas y entrer ? Tu comprends, moi, je suis un honnête homme. Je viens te prévenir. Je ne voudrais pas, toi qui as été si bon pour elle… Enfin il ne faudrait pas t’imaginer qu’il y a pu avoir dans notre tête une arrière-pensée pour une chose si irréalisable…
— Et qu’y a-t-il à faire à ça ? dit Marcel, comme se parlant à lui-même…
— Il faut absolument que l’on décide cette petite à se marier. Il vaut mieux qu’elle s’en aille d’ici. Tu es le garçon le plus sérieux de la terre. Mais c’est pour elle… Si elle a une idée pareille dans la tête, il vaut mieux qu’elle s’en aille d’ici…
— Bon… bon… Je vais lui parler.
— Comment ? Tu vas lui parler ?
— Oui… Je lui parlerai… de ce mariage… Tiens, va donc te promener un peu ; tu reviendras tout à l’heure. Qu’est-ce que tu veux ? continue Marcel, en s’adressant d’apparence à Gustave. Quand il se présente une chose… grave, il n’y a pas à tergiverser. On en parle, on en parle !
En effet, il paraît assez pressé d’en parler. Il pousse Gustave jusqu’à la porte.
Puis Marcel va jusqu’à la petite pièce où la jeune fille est allée travailler.
— Jacqueline !
… Non, se dit presque tout haut Marcel. Il vaut mieux que je ne m’assoie pas. Je devrais la faire asseoir aussi. Pas de solennité…
… Jacqueline, dit-il à la jeune fille, vous me connaissez. Vous avez travaillé avec moi assez longtemps maintenant pour savoir qui je suis. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous vouliez épouser ce garçon qui est agent-voyer… Vous m’avez dit aussi… que vous ne teniez pas spécialement à lui. Vous m’avez bien dit cela ?
— Oui, Marcel, je vous ai dit cela.
— Je tenais à ce que ce point fût bien établi, parce que moi, j’ai à vous faire une proposition différente…
Elle le regarde, effarée…
— C’est d’épouser une autre personne… qui serait votre cousin Marcel, par exemple.
— Moi, balbutie Jacqueline, moi ?
Elle a une figure de petite fille de quatre ans, perdue dans la rue…
— Mais naturellement, vous ! Je ne songeais pas à me marier. Tout à l’heure, on est venu me proposer un parti. J’ai alors envisagé cette idée… de prendre femme. Et je me suis dit : Quelle est la femme avec qui je voudrais vivre ? Ça n’a pas été long, comme réflexion. J’ai décidé de vous demander si vous vouliez de moi.
Elle le regarde avec des yeux implorants. Et l’on comprenait fort bien ce qu’ils voulaient dire : « Marcel, je vous en supplie, ne plaisantez pas. Je vous crois, je vous crois ! Mais faites que je n’aie pas tort de vous croire ! »
— Ma petite Jacqueline, dit Marcel, on s’attendrira quand on sera plus tranquille, et qu’on n’aura pas tous ces gens autour de soi… Car je ne suis pas du tout un type qui ne s’attendrit jamais… Jacqueline, écoutez : la plus grande joie que vous pourriez me faire, c’est de ne pas hésiter, de m’estimer assez pour vous dire que ma proposition est grave. Elle est brusque, mais c’est une idée que je ne formulais pas, et qui mûrissait en moi depuis que je vous connais. Alors ayez assez de confiance pour penser que je ne vous parle pas à la légère. Mettez simplement votre main dans la mienne, et dites-moi que c’est entendu. C’est entendu ?
Elle met sa main dans celle du jeune homme. Elle essaie de lui dire oui… Même ce petit oui ne sort pas. Elle ne peut que pleurer. Marcel l’attire à lui, et lui pose sur les tempes le plus chaste des baisers… C’est agréable. Le baiser se prolonge et perd un peu de sa chasteté. Il faut se séparer, car des gens peuvent entrer d’un instant à l’autre. On reprendra cela à la prochaine occasion.
— Voyons, dit Marcel, en consultant son calepin. Nous sommes le 6 octobre. Il faut que le 28 nous soyons en Espagne. Il faudrait donc nous marier le 26…
Langrevin rentre avec sa fille…
— Tiens, dit-il, vous êtes là en train de travailler, Cécile, arrive un peu, que je te présente une cousine à toi…
— Pas seulement une cousine, dit Marcel. Une belle-sœur… Je t’ai dit tout à l’heure, papa, que j’étais engagé. C’était avec cette petite. Tu ne vas pas faire d’objections ?
— Je sais que tu ne les tolérerais pas. D’ailleurs j’ai confiance dans ton choix.
On pousse Cécile et Jacqueline l’une contre l’autre. Elles s’embrassent sans difficultés. Gustave arrive. Pour une fois dans sa vie, il arrive bien…
— Gustave, dit Marcel, je sais que tu es très pris. As-tu quelque chose à faire le 26 de ce mois ?
— Je ne pense pas…
— Hé bien, ne manque pas de te trouver, à onze heures, à la mairie du seizième. C’est pour le mariage de ta fille…
— Tu l’as décidée ?
— Oui, mais elle n’épouse pas celui que tu voulais. Elle préfère se marier avec moi.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Gustave se met à pleurer. Marcel voudrait être bien loin à ce moment-là, avec Jacqueline naturellement. Il songe que Gustave va être son beau-père, et n’en éprouve aucun supplément de satisfaction. Il n’ose pas penser que la grosse Mathilde sera sa belle-mère. Elle va arriver de Nancy. Il y aura huit jours terribles. Marcel est décidé à se montrer de l’amabilité la plus grande, et à semer tous ces gens en vitesse.
Gustave avait oublié de dire bonjour à Cécile. Il ne la trouve pas exubérante, et communique son impression à mi-voix à Marcel.
— Ça n’a pas l’air d’enchanter ta sœur, ce mariage-là ?
— Elle s’y fera. Je me suis bien fait au sien.
Gustave, pour affirmer son existence, se doit d’éprouver encore quelques craintes scrupuleuses…
— L’aimes-tu assez pour faire son bonheur ?
Marcel a envie de lui dire : « Fiche-moi la paix. »
— Sois tranquille, nous serons très occupés l’un et l’autre. Nous n’aurons pas le temps d’être malheureux.
Puis il demande la permission d’aller travailler avec sa jeune collaboratrice. Il a prouvé qu’il aimait le travail. Il ne l’a jamais aimé autant que ce jour-là.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 5-1927.
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