PREMIÈRE PARTIE

Vers sept heures du matin, Émile, garçon de bureau, vêtu comme un simple mortel d’un pantalon et d’une chemise, promenait un balai électrique sur le tapis d’une vaste pièce.

Ce cabinet spacieux était celui de M. Maurice Langrevin, éditeur. Il était meublé confortablement, mais sans recherche. Des armoires étaient venues y prendre place, au hasard des événements. C’est ainsi que la grande bibliothèque en bois noir venait de la maison Borbat, éditeur d’ouvrages de droit, dont M. Langrevin avait un jour racheté le fonds. Une autre armoire vitrée, en noyer ciré, avait été trouvée, un jour de pluie, à l’Hôtel des Ventes… Un buste de Cicéron venait également de chez Borbat. Un groupe de trois coureurs en bronze, sans prétention au symbole, avait été offert par ses employés à M. Langrevin, à l’occasion du quarantième anniversaire de la fondation de la maison.

Des diplômes encadrés rappelaient les succès de M. Langrevin dans des expositions européennes, et même dans des manifestations de propagande de par delà l’Atlantique.

Le balai mécanique ronflait autour d’un grand bureau, représentant isolé du style Empire. A l’autre bout de cette grande pièce, une table de faux Boulle faisait également bureau. C’était là que prenait place Marcel Langrevin, le fils du patron.

Pour l’instant, la grande maison semblait vide. Le laboureur Émile suivait comme des sillons les lés du tapis. Il sifflotait, la conscience calme, comme un bon travailleur matinal.

Un homme grisonnant, de belle taille, parut à la porte d’entrée. Il était déjà en longue blouse blanche et en casquette, c’est-à-dire en uniforme pratique de concierge que les nécessités du service obligent à prêter la main aux hommes de peine, à l’occasion.

— Monsieur le portier de la librairie, dit Émile, qu’est-ce qui nous vaut l’honneur de votre visite ?

— Sais-tu, dit le concierge, si on va fermer le jour de l’Ascension ?

— Ah ! mon vieux, il faudrait que tu demandes ça à M. Langrevin. Moi, ici, j’ai de l’influence sur le balai électrique et sur les plumeaux. Mais c’est pas dans mes attributions de commander si on ferme ou pas la librairie. Ces petites décisions de rien du tout, j’ai pas le temps de m’en mêler. Je laisse ça au papa Langrevin.

— Toutes les maisons d’édition ferment pour l’Ascension…

— C’est possible, mais le patron s’occupe pas de savoir ce que font les autres. Il fait d’abord comme il veut et ensuite à sa tête.

— Faut pas se plaindre de lui, dit le concierge. Il n’est pas mauvais pour le personnel…

— Non, pas pour le personnel…

Ils se turent l’un et l’autre. Ils n’en pensaient pas moins. Toute la maison avait remarqué avec quelle rigueur Maurice Langrevin traitait son fils Marcel, un garçon de vingt-deux ans, qui, évidemment, ne menait pas une existence de sédentaire.

— Y a pas à dire, il faut que M. Marcel marche droit, dit le garçon de bureau, répondant à une réflexion que le concierge n’avait pas formulée.

— Pour marcher droit, je ne peux pas dire que je l’ai vu marcher de travers, même quand il rentre à sept heures du matin.

— Il n’est pas encore là, aujourd’hui ?

— Non, dit le concierge, mais c’est son heure. Voilà trois jours qu’il est très régulier. Jamais plus tard que sept heures et demie.

— Encore heureux, dit le garçon, qu’ils habitent dans leur maison de commerce. Sans ça, je me demande comment qu’il serait à l’heure au bureau.

— Moi, je crois qu’il préférerait habiter ailleurs qu’avec son papa. Le patron se lève vers les huit heures. Des fois que M. Marcel serait pas rentré, ça ferait une affaire.

— C’est arrivé le mois dernier, dit le garçon de bureau. Tu parles que ça a bardé… Le patron est dur.

— Et comme n’y a plus là la pauvre maman pour tempérer l’orage !

— Et Monsieur est serré pour le pognon. Ce pauvre jeune homme, il me doit au moins mille francs de pourboires qu’il m’a promis depuis deux ans…

— A moi aussi. Oh ! c’est pas que j’y compte pour la semaine prochaine, mais c’est de l’argent que l’on reverra toujours.

— Et nous pouvons nous dire aussi qu’il est plus généreux comme ça, tant qu’il s’agit d’en promettre et qu’il n’y a pas tout de suite à raquer.

— … Ferme un peu, monsieur Cognard, le voilà qui s’amène.

Pour détourner les jeunes gens de l’enfer du jeu, il vaut mieux ne pas leur montrer un joueur qui regagne son logis après une nuit passée au poker ou au baccara. L’excitation de la partie, puis le grand air, lui donnent une animation, une mine de bonne santé, de nature à faire croire qu’il n’y a pas dans la vie d’occupation plus hygiénique.

Attendons, pour exhiber une image édifiante, de prendre ledit joueur après son déjeuner de midi, quand le manque de sommeil commence à se faire sentir. Alors nous verrons un être torpide, éreinté, diminué, et dont l’exemple n’a rien d’engageant.

Pour Marcel Langrevin, qui venait de passer une série de nuits incomplètes, la fatale dépression ne devait pas attendre l’heure de midi pour se manifester. A peine assis derrière sa table-bureau, il parut très affaissé aux yeux d’Émile, le garçon. (Le concierge s’était retiré discrètement.)

Pourtant il eut la force de faire des recommandations hâtives, qui purent être proférées en un langage très abrégé, car Émile paraissait déjà au courant de la question.

Il s’agissait pour le garçon de se rendre au plus tôt dans la chambre de Marcel, et de donner au lit du jeune homme l’air fatigué que doit avoir une couche, après le réveil d’un jeune homme vertueux.

— Monsieur ne se repose pas ? demanda Émile.

Marcel répondit par un signe vague. Il n’avait pas la force d’expliquer qu’il valait mieux pour lui de ne pas s’étendre sur son lit, où il serait pris par un sommeil tenace dont certainement huit hommes vigoureux, maniant des leviers et des crics, ne fussent jamais parvenus à le tirer.

Émile partit donc vers sa besogne de camouflage.

Marcel, resté seul, étendit péniblement le bras vers un appareil téléphonique. La préposée dut avoir l’impression, d’après la voix mourante de l’abonné, que le numéro demandé était celui d’un saint prêtre, que l’on réclamait pour une extrême onction.

Le jeune homme était déjà endormi, quand le Carnot 88-34 arriva à l’appareil et le fit sursauter.

— C’est toi, mon vieux ? dit Marcel… Je suis tellement crevé que je m’endormais au téléphone… Et je ne peux pas me coucher. Papa va arriver d’un instant à l’autre. Et il croit que j’ai passé la nuit dans mon lit…

— Mon pauvre vieux, dit Carnot… Moi, je vais me coucher. Je suis content que tu m’aies demandé. J’étais ennuyé de t’avoir quitté, après cette nuit…

— Crois-tu que j’ai eu une poisse ! dit Marcel.

— Au moins huit mille ? dit le camarade.

— Comment ? Huit mille ? Onze mille !

— Onze mille ?

— Qu’est-ce que tu dis de ça ? Je croyais que c’était neuf mille cinq. En recomptant ce que je dois, j’ai vu que c’était… ce que je viens de te dire… Je ne veux pas trop prononcer de chiffres au téléphone. On peut entrer d’ici une minute…, je ne quitte pas la porte de l’œil. Tu sais, maintenant, c’est fini, j’arrête les frais. Je ne joue plus…

— Alors, tu ne viendras pas ce soir ?

— Si… ce soir encore. Je ne veux pas rester sur une séance pareille. C’est un coup trop dur, et contre qui ? Hein ! Crois-tu qu’il joue mal, cet Espagnol !… c’est un peu ce qui m’a perdu. Je me disais : je vais l’avoir, je vais l’avoir… et il n’arrêtait pas de ramasser du jeu. Quelles rentrées de cartes !… C’est bien simple : il gagne exactement ce que j’ai perdu. Le reste de la table ne fait pas de différences.

— Mais comment vas-tu t’organiser pour régler ?

— Oh ! mon vieux ! pour ça, je ne m’en fais pas. Je veux bien que ce soit la première fois qu’on ait joué avec lui. Mais, avant de se mettre à table, on a dit expressément que l’on ne réglerait pas le soir même, en cas de grosses différences. J’aurais aussi bien pu gagner, je n’aurais pas songé un instant à demander le règlement immédiat… Tout de même, si je ne me refais pas, il faudra bien payer un jour… Oui, je me suis levé de bonne heure, j’ai un ouvrage pressé…

— Je comprends, dit Carnot, ton père vient d’entrer dans le bureau.

— Oui, oui… Au revoir, mon vieux.

Il y a maintenant, assis au bureau Empire, un homme pas très haut, mais de carrure large, armé d’une grosse barbe grise et de sourcils noirs touffus comme des moustaches. Marcel, sans mot dire, va jusqu’à lui, et, d’un geste rituel, lui met un baiser sur le front. Comme il se dirige de nouveau vers son poste, Langrevin l’arrête d’un mot…

— Je t’ai entendu dire que tu t’étais levé de bonne heure ? Tu t’es en effet levé de grand matin, car, à six heures, tu n’étais déjà plus dans ta chambre et ton lit était déjà refait.

Marcel n’est pas d’une humeur à goûter les reproches, ou l’ironie. Il « ressaute » comme un jeune taureau piqué…

Mais, comme c’est à son père qu’il répond, il ne hausse pas la voix. C’est sourdement qu’il répond :

— Si on n’entrait pas dans ma chambre, on ne ferait pas de constatation.

C’est au tour de M. Langrevin d’être touché. Lui n’a pas à se maîtriser. Offensé dans sa dictature, il réagit violemment, et tonne :

— Monsieur, j’entrerai dans votre chambre quand bon me semblera ! Et si ça ne vous plaît pas, vous irez habiter ailleurs ! Tu es majeur, je le sais. Mais ici, tu es sous mon toit. Je ne veux pas que tu découches. Tu as toute ta soirée pour voir des filles…

Marcel pense que son père n’a pas songé au poker, et cette idée le calme un peu. Mais une phrase de M. Langrevin va l’irriter à nouveau…

— J’en parlais hier encore avec ta sœur et Florentin…

Florentin, c’est le beau-frère de Marcel, M. Tury-Bargès, juge au tribunal de la Seine… Ce qui exaspère Marcel, c’est que, dans la famille, M. Tury-Bargès est l’exemple continuel, le modèle, et lui, Marcel, le repoussoir. On est devenu d’une austérité abominable, parce qu’on est désormais une famille de magistrats. On a acquis une sorte de noblesse de robe.

Les principes ? Non, le souci de la situation de M. Tury-Bargès. Marcel trouve que certains jeunes magistrats sont plus terribles que les anciens, qui étaient inflexibles par tradition plus que par ambition. Marcel n’accorde d’ailleurs à l’ancienne magistrature cette haute estime rétrospective que pour en accabler certains échantillons de la magistrature nouvelle et particulièrement son beau-frère…

M. Tury-Bargès a la réputation d’un juge indulgent. Mais Marcel ne croit pas à la sincérité de cette indulgence. Il prétend que c’est une attitude adoptée par certains, depuis l’invention des bons juges. Marcel, qui est généreux, ne se plaint pas de cette mode, qui profite au moins à quelques pauvres diables de délinquants. Mais quant à « couper » dans la bienveillance foncière de Tury-Bargès, Marcel laisse cela à des âmes plus naïves ou que ne préoccupe point l’exacte appréciation de la bonté.

Pratiquement, il vaut mieux avoir affaire à Tury-Bargès comme justiciable que comme parent ou allié. Il a le souci de la Justice, mais surtout celui de la bonne réputation des siens, condition nécessaire de son avancement…

Marcel, en d’autres circonstances, a constaté le manque de générosité de son beau-frère. Il n’aime pas non plus la façon dont il « cote » les gens… Le coefficient de fortune ou d’influence joue un rôle un peu trop capital dans ses évaluations…

Le plus triste, c’est que Cécile, la sœur de Marcel, s’est détachée de son frère en se rapprochant de Tury-Bargès. Marcel l’a connue généreuse… Comme ce n’est pas un mauvais garçon, il s’efforce de ne pas regretter le divorce qui s’est produit entre sa sœur et lui. En somme, il vaut mieux qu’elle s’accorde avec son magistrat, puisque c’est avec lui qu’elle doit passer sa vie…

— Et pourquoi, demande M. Maurice Langrevin, pourquoi me serais-je privé d’en parler à ton beau-frère ?

Mais Marcel n’accepte pas la discussion. Il balbutie quelques paroles vagues. A quoi bon « sortir » encore une fois ce qu’il pense de son beau-frère ? La dispute ne mènerait à rien. Il reproche à Tury-Bargès son « grimpage » continuel… Or, c’est précisément cet arrivisme, traité de noble ambition, qu’apprécie chez le gendre l’esprit commercial de M. Langrevin.

La discussion éteinte se rallume d’ailleurs tout de suite, à propos d’une lettre que Marcel était chargé d’écrire à un client. M. Langrevin a des idées à lui sur le style commercial. Son fils n’a jamais pu les saisir. Marcel a beau soigner son texte, c’est-à-dire en bannir toute élégance, M. Langrevin trouve toujours ses expressions déplacées. Il y a dans ce désaccord littéraire quelque chose de fatal et d’irrémédiable. Mais Marcel n’arrive pas à s’y résigner.

— Ce n’est pas ce que je t’avais dit d’écrire…

— Papa, dit Marcel énervé, j’ai pris note des phrases mêmes que tu as prononcées. Quand j’écris exactement ce que tu m’as dit, tu trouves que ce n’est pas bien, et, quand je change, j’ai toujours tort…

— C’est parce que tu ne te donnes aucune peine, répond M. Langrevin, qui, après tout, a peut-être raison. Marcel se dit un peu cela, et s’en exaspère davantage. M. Langrevin a pris la lettre et va la porter à un autre employé. Marcel ne se fait pas à cette humiliation.

Il reste seul devant sa table. Cette dispute avec son père l’a réveillé. Il n’a plus sommeil. Mais il a toujours un grand cafard. La perte de onze mille francs y est peut-être pour quelque chose.

Pourtant l’horizon s’éclaire un peu par l’apparition de Gustave.

Gustave, qui a cinquante ans passés, est un cousin de M. Langrevin et un bon camarade de Marcel.

C’est un homme qu’il n’est pas désagréable de voir, les jours où l’on a été cogné par le sort. Car le bon Gustave a passé toute son existence à encaisser des atouts de la Destinée. Il mène une vie difficile. Sa femme Mathilde, aussi puissante d’aspect qu’il est lui-même mince et inoffensif, lui a donné trois enfants qu’il arrive péniblement à nourrir. Mais lui, depuis trente ans, s’alimente de magnifiques espoirs.

On ne l’a jamais connu sans un projet d’affaire en poche qui lui assure moins de cinq millions. Il ne manque pas de l’apporter à son cousin Langrevin, qui n’en prend pas connaissance, et se débarrasse de Gustave moyennant un billet de cinquante francs.

Gustave trouve tout de même à droite et à gauche quelques petites ressources. D’autre part, Mathilde possède un immeuble à Nancy qui ne donne pas ce qu’il devrait, à cause d’une écurie de dix-huit chevaux qui ne se loue pas. Pour la convertir en garage, il faudrait élever le plafond, travail qu’aucun entrepreneur n’a accepté encore, étant donné la fragilité de l’ensemble.

Il y a entre Marcel et Gustave beaucoup de souvenirs communs. Quand Marcel était petit, il sortait tous les jeudis avec Gustave, qui venait déjeuner à la maison. Personne, mieux qu’eux, à Paris, ne connaissait le Jardin d’Acclimatation et surtout le Jardin des Plantes, qu’ils préféraient à cause des bêtes féroces.

Ils connaissaient aussi des cafés glaciers où les glaces étaient plus grosses et moins chères que partout ailleurs. Meilleures aussi, cela va sans dire.

Gustave aimait les enfants, qui étaient seuls à le comprendre et à reconnaître la supériorité de son esprit. Peut-être eut-il le tort d’emmener Marcel aux courses, sur la pelouse d’Auteuil et de Longchamp, ce qui mécontenta les parents du petit garçon.

On ne se fâcha pas avec Gustave. Mais on cessa de lui confier Marcel le jeudi.

Depuis quelques années, ils se voient peu, mais le souvenir de leur ancienne camaraderie assure entre eux une solide affection. Marcel admire moins Gustave qu’il ne faisait au temps jadis, mais il ne lui laisse point deviner la diminution de ce prestige. Gustave reproche seulement au jeune homme de ne jamais aller le voir. Il n’y a jamais eu de sympathie véritable entre Mathilde et Marcel. Et Gustave, qui aime docilement sa femme, souffre de voir aussi étrangères l’une à l’autre les deux grandes affections de sa vie.

Ce matin-là, Gustave a surtout affaire à M. Langrevin père. Il s’agit de tout un quartier de Paris à démolir et à reconstruire à neuf en un béton nouveau qui devient avec le temps aussi beau que du marbre. C’est une invention d’un ingénieur liégeois. Gustave a dans sa poche un petit morceau de ce béton. Il ne faut que dix-huit millions, car on peut compter sur une subvention de la ville.

Marcel laisse Gustave aller voir M. Langrevin, qui est dans les bureaux. Il prie même Gustave de retenir « le patron » le plus longtemps possible… On vient d’annoncer une visite un peu inquiétante, un individu que papa n’a pas besoin de voir, et qui vient certainement pour le fils Langrevin.

C’est un monsieur au nom espagnol, un garçon d’une trentaine d’années, mis de la façon la plus élégante, et qui doit facilement supporter les nuits d’insomnie, car il est plus frais qu’il ne paraissait la veille au soir.

— Bonjour, cher monsieur, dit le nouveau venu. A ce que je vois, vous n’êtes pas trop fatigué de cette nuit ?

— Ni vous non plus, me semble-t-il.

— Oh ! moi, il m’arrive fréquemment de rester deux nuits sans dormir. J’ai beaucoup joué sur les bateaux, en allant à New-York et à Rio. Nous faisions quelquefois des pokers de trente heures consécutives… avec des gens que l’on connaissait plus ou moins, et il fallait ouvrir l’œil, je vous assure.

… Marcel pense que ce n’est pas uniquement pour lui raconter des souvenirs de bateau que ce monsieur se présente chez lui à cette heure matinale.

— Asseyez-vous donc, lui dit-il. Ce qui est une façon polie de dire : « Au fait, s’il vous plaît ! »

Le monsieur ne pose sur la chaise indiquée qu’une toute petite part de son séant. Marcel aime autant ça que de le voir s’installer. Car M. Langrevin peut revenir d’un moment à l’autre, et il faudrait faire des présentations inutiles.

— Je suis assez pressé, dit le monsieur… Je viens de recevoir un télégramme de Madrid qui bouleverse mes projets. Je me faisais une fête de rester encore quelques semaines à Paris, et de vous retrouver quelquefois encore chez l’ami Raoul, à une table de poker.

— Bon ! bon ! pense Marcel ; il s’en va… ma revanche est dans l’eau.

— Je ne me suis pas amusé parce que je gagnais, dit le monsieur. J’aime tant le poker, que je m’amuse autant quand j’y perds…

« Au fait, au fait ! » voudrait encore dire Marcel, qui ne s’arrête pas à ces révélations d’état d’âme, purement mensongères, d’ailleurs…

— Je n’ai point oublié, dit le monsieur, tout ce qui a été convenu au début de la partie… qu’il ne serait pas question de payer immédiatement les différences… Rien n’est changé, et la question du règlement n’a aucune importance. Je reviendrai à Paris dans six mois ou dans un an, et vous n’aurez pas besoin de m’envoyer de l’argent avant… Seulement, si… sans vous gêner en aucune façon, vous pouviez me remettre une partie de la somme avant mon départ, qui a lieu ce soir, cela me serait d’une grande utilité, et je n’aurais pas à réclamer télégraphiquement des fonds à Madrid… Je tiens à répéter que c’est un service que je demande et non le paiement d’une dette. Je me serais bien adressé à notre ami Raoul, mais je sais qu’il est un peu gêné en ce moment et que sa famille lui tient la dragée haute…

Marcel a écouté en silence tout ce petit discours. Il n’y a pas à dire, il va falloir payer… Comment ? On ne sait pas… Mais il faut payer avant le départ de cet individu sinistre, qui dit peut-être vrai, ou probablement faux… Ce n’est pas notre affaire de juger sa sincérité. Il nous réclame de l’argent que nous lui devons. En l’écoutant, nous avons le temps de préparer notre ton et de parler simplement, sans un air de dignité hautaine qui serait ridicule.

— Soyez tranquille, monsieur, je vais m’organiser pour avoir toute la somme et vous la faire porter aujourd’hui à votre hôtel…

— Toute la somme, non ! dit l’Espagnol d’une voix plaintive.

Il n’a pas trop d’accent. Mais son origine se trahit un peu dans sa protestation languissante…

— J’aime autant régler cela, dit Marcel d’un air détaché…

— Je ne veux pas que cela vous gêne…

— Cela me gênerait que je serais content de me gêner pour vous rendre ce service, dit Marcel, poussant la politesse jusqu’à adopter la formule du madrilène, et à feindre de croire que cet homme du monde ne se présentait pas en créancier.

Le monsieur veut absolument que Marcel vienne déjeuner avec lui.

Marcel refuse poliment, alléguant des occupations qui n’ont rien d’illusoire, bien qu’elles soient encore assez indéterminées… Comment se procurera-t-il cette somme avant quatre heures ? En tout cas, il n’y a pas de temps à perdre.

Rendez-vous est pris pour quatre heures à l’hôtel. Le monsieur prend congé en faisant promettre à Marcel de venir le voir à Madrid. Marcel note l’adresse. Et cet engagement est enregistré, chacune des parties restant persuadée qu’il n’aura jamais le moindre commencement d’exécution.

Cependant, la question de savoir où trouver onze mille francs reste absolument entière.

Marcel était sûr qu’il les rendrait. Tout au moins, au moment où il l’avait déclaré au monsieur espagnol.

Demeuré seul, il sentait cette certitude diminuer un peu.

Les onze mille francs étaient quelque part, comme un trésor dans un champ. Mais il semblait que les dimensions de ce champ devenaient de plus en plus vastes.

Quand Émile fit entrer dans le bureau M. Pecq-Vizard, Marcel se dit que les onze mille francs entraient à la suite du nouvel arrivant. Il en eut comme un de ces pressentiments qui ne trompent jamais, sauf quand on y compte trop.

M. Pecq-Vizard est un mince petit sexagénaire très soigneux de sa personne. Depuis trente ans, dans la maison de banque que lui a jadis cédée son père, il continue un très bel élevage de millions. Il est veuf depuis toujours, a deux filles mariées chez qui il va dîner quand elles ont beaucoup de monde. Il passe pour entretenir une maîtresse que personne ne connaît, et qui ne semble pas l’accaparer. Tous les jours, il va pendant une heure à son cercle, où il joue un bridge très au-dessous de ses moyens.

On suppose qu’il a l’esprit fin. Il parle en tout cas d’une façon mesurée et surveillée, avec des lèvres minces. Au moment des crises financières, les gouvernants recueillent son avis, dont on ne tient pas forcément compte, mais qu’on ne néglige jamais. C’est, en somme, un monsieur assez important. Il est vaguement camarade de jeunesse de M. Langrevin. (Ils disent : camarades de classe, sans préciser l’endroit où ils ont fait leurs études.) En tout cas, ils se sont toujours tutoyés. M. Pecq-Vizard a vu Marcel tout enfant, et l’appelle : petit.

— Hé ! bien, petit, comment vas-tu ? Et comment va-t-elle ?

M. Langrevin ne s’est pas privé de dire à Pecq-Vizard qu’il n’était pas content de Marcel.

— Qui ça, elle ?

— Ta petite amie… que je ne connais pas… Je suppose bien que tu as une petite amie ?

— De temps en temps… Il y a des jours… Ce n’est pas ma préoccupation dominante.

— Les affaires ? Déjà ? Tu peux encore laisser ça à ton père.

Oh ! pourquoi tergiverser ? M. Langrevin va revenir dans deux minutes…

— Écoutez, monsieur Pecq-Vizard, j’ai une chose à vous dire… Seulement, je vous prierai de n’en pas parler à papa…

— Si tu me demandes le secret…

M. Pecq-Vizard n’est pas le type de l’homme ouvert… Les jours de bonne humeur il s’entre-bâille faiblement. Il semble maintenant qu’il tende vers la fermeture hermétique.

— Ce n’est pas grave, au moins ?

— Ça m’ennuie un peu de vous dire ça…

M. Pecq-Vizard ne court pas après les confidences…

— Si ça t’ennuie, ne me le dis pas…

— J’ai eu une scène avec papa tout à l’heure, parce qu’il a vu que je n’étais pas rentré ce matin…

M. Pecq-Vizard n’est pas rebelle à l’indulgence, quand il n’est pas intéressé directement à une affaire…

— C’est de ton âge. Ce n’est pas ce qui doit te tourmenter. Ton père est forcé de te gronder. Mais il sait ce que c’est. Ou plutôt il a su ce que c’était que d’être jeune…

— Papa ne sait pas pourquoi je suis rentré si tard…

— Il doit s’en douter pourtant…

Bonne transition pour lâcher le paquet…

— Il ne se doute pas, dit Marcel, que j’ai passé la nuit au jeu…

Silence. M. Pecq-Vizard fait entendre un « ah ! ah », un « hon ! hon ! », qui ne sont ni un fredonnement, ni un ricanement. En tout cas, cela n’a pas un son qui rassure…

— Et j’ai perdu… dit Marcel.

— Naturellement, dit M. Pecq-Vizard.

Ce naturellement n’est pas non plus très engageant. Mais Marcel est engagé. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, a dit le Taciturne.

— J’ai perdu une grosse somme.

— Mon vieux, c’est ton affaire, je ne te demande pas combien.

En dépit de ce « mon vieux » affectueux, M. Pecq-Vizard est arrivé à la fermeture complète, verrou de sûreté, et mot secret que personne au monde ne peut découvrir. Il semble qu’il l’ait lui-même oublié.

Marcel continue nonobstant :

— J’ai perdu onze mille francs.

Toutes ces précisions sont inutiles, puisque la communication est coupée.

Elle est coupée avec M. Pecq-Vizard, prêteur possible, mais non avec le vieil ami de la famille, qui prend la parole :

— Mon garçon, c’est un mauvais moment à passer pour ton père. La commission n’est pas agréable à faire. Mais, si tu veux, je m’en chargerai…

— A aucun prix, je ne veux qu’il le sache…

— A ton beau-frère, alors…

Marcel sursaute et ne répond rien.

— Alors, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Tu t’imaginais peut-être que j’allais te prêter cet argent ? Je ne ferai jamais ça. Je suis un vieil ami de ta famille, je ne veux pas t’encourager dans ces habitudes.

— Oh ! c’est bien fini !

— On dit ça.

— Monsieur Pecq-Vizard, je ne voulais pas vous demander cet argent.

— Je ne suis cependant pas fâché de te mettre au courant, au cas où tu compterais sur moi pour un encouragement pareil.

— Ce que j’aurais désiré, dit Marcel changeant son objectif de combat, c’est un conseil, pour savoir où je pourrais me procurer ces fonds.

Quel blasphème ! Supposer que la Banque Pecq-Vizard, du boulevard Haussmann, qui fait partie du grand consortium dont les chefs sont appelés au ministère des Finances au moment des crises, s’imaginer que la Banque Pecq-Vizard puisse avoir quelque accointance avec des prêteurs d’argent !

M. Pecq-Vizard, sans relever sévèrement cette erreur, se borne à dire qu’il ne vit pas dans le monde de ces gens-là.

— Je n’ai qu’un conseil à te donner. Raconte tout à ton père. Il t’attrapera. Ce sera tant mieux, parce que tu auras ainsi moins de chances de recommencer.

— Je vous remercie. Je vais tâcher de m’arranger. Mais vous m’avez promis de ne rien dire à papa ?

— J’ai promis…

Il regarde sa montre. Bon geste de sortie.

— Tu diras à ton père que je n’ai pas pu l’attendre… Je m’en vais. Je ne peux pas dire que je suis content de toi.

— Monsieur Pecq-Vizard, je vous ai demandé un conseil, et non un blâme.

— Ne prends pas mon blâme, s’il ne te fait pas plaisir. Mais je n’ai pas aujourd’hui d’éloges à ta disposition.

Il s’est dirigé vers la porte, et profite de son éloignement pour remplacer la poignée de main par un geste amical de doigts agités.

Marcel ne sait toujours pas où sont ses onze mille francs. Ils ne sont pas chez M. Pecq-Vizard. C’est toujours un point acquis.

Et puis, il a quelqu’un à détester : ce qui le soulage un peu.

Mais, ce qui l’ennuie, c’est de se dire que M. Pecq-Vizard a peut-être raison, et qu’une saine morale sort de la bouche de cet être médiocre et sans moralité profonde.

Il y a des moments où Marcel se justifie très bien de jouer au poker. Il prétend même qu’il n’est pas joueur, ce qui fait sourire ses camarades.

Il affirme qu’il ne joue pas par vice, mais par une sorte de vanité, un besoin de dominer les autres, de lutter victorieusement, à une table de poker où il a son indépendance, sa responsabilité, où il cesse d’être le petit employé de rien du tout qu’il est chez son père.

Mais, aujourd’hui, talonné par le besoin d’argent, il n’a plus le loisir de raisonner, et surtout de soutenir ce raisonnement dont il n’est pas sûr. Joue-t-il par vice ou par vanité ? Il sait que le vice sait très bien se travestir.

Il a, en tout cas, un furieux désir de rejouer le soir même — pour essayer de se refaire — pour ne pas casser la partie de ses amis qui comptent sur lui — pour ne pas rester sur sa mauvaise impression de perte — par envie de jouer, tout simplement, pour retrouver ces péripéties de vie en cadence accélérée que la vie ordinaire ne nous apporte que quand elle veut, mais que nous faisons naître à notre gré, en mélangeant des cartes.

Cependant, Gustave revient des bureaux. Il a pu joindre M. Langrevin, à qui il a proposé son affaire merveilleuse… Pour ramasser trois millions, il n’y avait qu’à se baisser. C’est la grande formule de Gustave. Quelqu’un qui l’aurait écouté aurait passé son existence à se baisser fructueusement, et aurait attrapé des courbatures à force de ramasser des milliards.

M. Langrevin, une fois de plus, a refusé de se baisser. La conversation a fini sur les embarras de Gustave, sur une demande de crédits de deux cents francs, réduite à cinquante francs par le mesquin éditeur.

— Gustave, dit Marcel, est-ce que tu connais un prêteur d’argent ?

— Un prêteur d’argent ?

— Oui, pas pour toi, pour moi.

— Tu as besoin d’argent ?

— Oui, je t’expliquerai. Réponds d’abord à ma question.

Gustave aime bien être consulté…

— Attends un peu.

Mais Marcel n’a pas le temps de contempler, dans son attitude méditative, une réplique du Penseur de Rodin.

— Mon vieux, écoute, ne me donne pas de faux espoirs… Et ne me dis : attends ! que si tu as vraiment quelque chose en vue !

Gustave se formalise, doucement, comme il est capable de se formaliser…

— Tu es extraordinaire, ma parole ! Est-ce que je suis un enfant ? Si je te dis : attends ! c’est que j’ai une idée pour toi. D’abord, quelle somme te faut-il ?

— J’ai perdu onze mille francs, à payer ce soir. Et, en dehors de ça, j’aurais besoin de quelques billets, bref vingt mille en tout.

— Tout de suite ?

— Mais oui, tout de suite !

— Je connais un individu qui pourra te faire ça. Et un homme carré, qui ne te traînera pas. S’il accepte, il dira oui, et l’affaire sera conclue.

— Où habite-t-il ?

— Il a son magasin tout près d’ici, à dix minutes de taxi.

— Qu’est-ce qu’il vend ?

— N’importe quoi. Des vieux fers, de la quincaillerie…

— Il ne me collera pas de marchandises ?

— Il te donnera de l’argent.

— Prends un taxi, vas-y. Et tu reviendras me prendre, nous irons déjeuner quelque part ensemble.

— Il faut que je prévienne chez moi. Ma fille a le téléphone, dans la maison où elle est dactylo.

— Fais-lui téléphoner par le concierge. As-tu de la monnaie pour le taxi ?

— Ça va, ça va, dit Gustave, je changerai cinquante francs…

— Bon ! bon ! pense Marcel, il a vu papa tout à l’heure…

Marcel n’a pas grande confiance dans la démarche de Gustave. Mais, délibérément, il se raccroche à cet espoir, parce qu’il est fatigué, et n’a pas le courage de chercher pour le moment d’un autre côté.

On annonce M. Girbel, éditeur. M. Girbel est jeune, sec, bien élevé, plein d’autorité, très premier consul. C’est le beau-frère du juge Tury-Bargès. Ils sont deux puissances solidement alliées, et qui s’épaulent bien. Ils n’ont, ni l’un ni l’autre, aucune sensibilité. Mais ils savent tout le prix des sentiments bien employés. Pas trop de calcul d’ailleurs. Ils sont ambitieux par tempérament. Qu’ils jouent franc jeu ou masquent leurs batteries, c’est toujours instinctivement. Et ils ne s’aperçoivent ni de leur franchise ni de leur hypocrisie.

M. Girbel est accompagné d’André Chalumet, un vieux romancier assez fameux, dont les ouvrages atteignent un chiffre de vente honorable. Chalumet est depuis trente ans dans la maison Langrevin. Comme il a chez le père Langrevin un compte d’avances qui ne s’amortira jamais, il a proposé à Girbel de publier ses œuvres complètes en édition illustrée. L’affaire se tenait. Et Girbel a acheté à M. Langrevin André Chalumet, comme on achèterait, dit Chalumet lui-même, un esclave sur le marché de Smyrne. Il plaisante sur ce sujet avec une certaine mélancolie, parce que la somme qu’il a touchée lui-même dans le transfert est déjà presque mangée.

Pendant que M. Girbel va rejoindre M. Langrevin pour signer le traité, Chalumet reste avec Marcel, qu’il traite de jeune crocodile, pas encore arrivé à la férocité. Chalumet a toujours avec ses éditeurs une sorte de faux franc parler, pour racheter la posture un peu gênante où le mettent ses besoins d’argent continuels.

— Quand vous serez à la tête de votre maison, serez-vous un éditeur selon la formule Langrevin ou la formule Girbel ? Un crocodile d’instinct comme les vieux de la partie, ou un alligator méthodique, comme ce jeune Girbel ? Je préférais les vieux. Ils vous exploitaient. Mais ils avaient un certain respect de l’homme de lettres. Ils ne vous accordaient jamais ce qu’on leur demandait, mais ils vous gardaient trois quarts d’heure dans leur bureau, une heure parfois, pendant laquelle on avait l’illusion de les avoir séduits. M. Girbel vous reçoit entre deux portes, oh ! poliment, certes, mais avec une condescendance qui vous fait froid dans le dos.

… En somme, j’ai passé trente ans de ma vie à détester monsieur votre père. Il n’y a pas à dire, ça crée des liens indestructibles.

Marcel écoutait Chalumet avec le maximum d’attention que les circonstances lui permettaient d’accorder à des considérations aussi générales. Ce vieil homme aux abois ne se doutait pas qu’il avait en face de lui un jeune crocodile aussi tourmenté.

En s’approchant de la fenêtre, il vit Gustave qui traversait la cour.

Il prit prétexte de quelques ordres à donner, abandonna Chalumet et rejoignit Gustave dans l’antichambre…

— Tu n’as rien trouvé ?

— J’ai ton affaire.

— C’est bien sérieux ?

— Non ! alors, je suis un enfant !

C’était le cauchemar de Gustave d’être pris pour un enfant.

— … Tu auras les fonds tout à l’heure. Mais il faut que tu acceptes ses conditions.

— Je paierai ce qu’il faudra.

— C’est qu’il est chaud. Vingt mille pour un mois, et il ne te versera que dix-sept mille. Trois mille francs pour un mois, ça fait du 180 % par an.

— Je ne calcule pas comme ça. Il me sort d’embarras, d’un embarras terrible, et ça me coûte trois mille francs.

— Mais dans quatre semaines, pourras-tu le rembourser

— J’ai trente jours devant moi. Quand aurai-je la somme ?

— Encore une chose à te dire…

— Dis vite !

— Il veut que, pour les billets que tu lui signeras, tu te procures du papier à traites avec en-tête de la maison de ton père.

— J’en ai sous la main.

— Il demande en outre que tu signes les billets de ton nom et de ton initiale seulement. C’est la même que l’initiale de ton père…

— Pourquoi ? C’est pour faire circuler les billets plus facilement ?

— Non, puisque je lui ai demandé de ne pas les mettre en circulation, et affirmé que tu les paierais avant la présentation.

— C’est donc qu’il a l’intention de les faire circuler tout de même ?

— Je te dis que non. C’est un prêteur, un usurier si tu veux, mais il est de très bonne foi en affaires. D’ailleurs, il n’a jamais estimé qu’il faisait des affaires incorrectes. Il sait que ce n’est pas légal. Alors il se dit simplement que, pour être en règle avec sa conscience, il n’y a qu’à se garer de la loi. Du moment qu’il affirme qu’il gardera les billets, il les gardera.

— Mais alors, pourquoi veut-il que je signe de cette façon-là ?

— C’est ce que je me suis demandé. Je ne suis pas un enfant, et je n’ai pas attendu après toi pour me faire cette objection. Mais j’ai compris qu’il veut te tenir. Il pense que tu t’occuperas plus activement du remboursement si tu crains que les billets en question puissent tomber sous les yeux de ton père.

— C’est absolument certain qu’il sera payé avant l’échéance.

— … Je te crois… Mais, tu sais, un mois avant, on se fait toujours des illusions. On se dit : dès demain, je vais m’occuper du remboursement. Demain passe et les autres jours, et la fin du mois arrive avant qu’on l’attende.

— Tu connais ça, mon vieux Gustave, dit Marcel en riant.

— Avant que tu sois au monde.

— Mon petit Gustave, tu viens de me sauver la vie. Qu’est-ce que je vais faire pour toi ?

— Tu plaisantes, je crois ?

— Je te donnerai cinq cents francs !

— Rien du tout. Je puis te dire que cet individu veut à toutes forces me donner trois cents francs, et que j’avais l’intention de te les remettre.

— Je te demande un peu ! Tu me feras le plaisir de les garder !

— Je ne te les remettrai pas tout de suite, parce que j’en ai besoin pour une affaire que j’ai en vue, mais dès que j’aurai signé cette affaire, non seulement je te donnerai ces trois cents francs, mais même pourrai-je t’aider à rembourser ton prêteur.

— Bon ! bon ! dit Marcel, nous verrons cela…

— Je ne t’empêche pas, dit Gustave, d’envoyer des bonbons à ta cousine Mathilde… Elle n’en aura pas l’air, mais ça lui fera plaisir. Elle me dira avec son ton qu’elle prend quelquefois — c’est une bonne femme, tu sais ? — elle me dira que tu lui devais bien ça, parce que probablement j’ai été faire des courses pour toi. Ça ne l’empêchera pas, quand elle recevra ses amies, et que je ne serai pas là, de faire des embarras avec sa boîte à bonbons et de leur dire : « Prenez donc un caramel, c’est une boîte qui nous a été envoyée par notre cousin Langrevin. » Peut-être même ne dira-t-elle pas si c’est ton père ou toi…

— Comme pour la signature des billets.

— Enfin, tu es content ?

— Tu parles ! Tu viens déjeuner avec moi.

— Oui, j’ai prévenu… Je crois que ton papa t’appelle…

— J’y vais, attends…

M. Langrevin était près de la table Empire avec M. Girbel et André Chalumet.

— Marcel, ces messieurs déjeunent avec nous. Ta sœur et ton beau-frère viendront également.

— Papa, c’est que je ne suis pas libre…

— Eh bien, tu te libéreras.

— Je ne sais pas si je pourrai. J’avais dit à Gustave que je déjeunerais avec lui. Tu ne veux pas l’inviter ?

— Tu es fou ? Inviter Gustave ? Il est là ?

M. Langrevin se dirige vers la porte.

— Gustave, j’ai besoin de garder Marcel. Il déjeunera avec toi une autre fois. Je ne t’invite pas, parce que je sais que tu préfères déjeuner avec tes enfants.

— Mais oui, mais oui, fit Gustave.

M. Langrevin était rentré dans son bureau. Marcel, qui l’avait suivi dans l’antichambre, restait auprès de son cousin.

— Je voudrais seulement téléphoner à ma fille si elle est encore à son bureau.

— Voici l’appareil. Il doit être en communication avec la ville…

— J’aime bien mieux, dit Gustave, que tu ne mécontentes pas ton père en ce moment… Gutenberg 24-17… J’espère qu’elle est encore là. Il est un peu plus de midi, mais quelquefois on la retient un peu… Tiens, tu vois, c’est elle… Mon enfant, c’est moi, papa. Je rentrerai décidément déjeuner… Oui, j’ai pu m’arranger. Tiens ! Il y a là ton cousin Marcel qui te fait dire bien des choses…

— Oui, dit Marcel vivement.

— Bien des choses… Au revoir, mon petit !…

Gustave, depuis vingt-cinq ans, habitait une maison du boulevard de Magenta, au troisième sur la cour.

Les meubles du salon, achetés au moment du mariage, s’étaient retirés du monde dès cet instant, et, comme on prend le voile, avaient pris la housse. Le soir, les chaises recouvertes se pressaient dans un coin de la pièce, pour faire place à un lit-cage destiné à l’aîné des garçons.

Les deux chambres à coucher abritaient, l’une Gustave et Mathilde, l’autre Jacqueline, la jeune fille. Léon, le petit garçon, couchait dans un cabinet de débarras qui prenait jour sur le couloir de la cuisine. Personne ne se plaignait du manque de confort. Ils étaient chez eux. Ils étaient bien.

Le grand quartier général était la salle à manger, et le meuble le plus important était la table à ouvrage de Mathilde. Elle faisait corps avec la maîtresse du logis, qui posait parfois pour méditer un doigt sur l’acajou, comme un penseur se touche le front. La table sécrétait du fil, des rubans, de la toile cirée pour broderies. Le dé, au repos, se plaçait à la même place, et les ciseaux venaient dans le coin de gauche le plus proche de la travailleuse. Il n’y avait d’un peu indépendant que le mètre de toile cirée, toujours en bordée, et qui serpentait parfois jusque sur le buffet ou le dressoir.

Mathilde, après le déjeuner, était assise auprès de la large fenêtre. Elle faisait face à tante Claire, la tante, ou la cousine de Gustave, qui, venue de Nancy pour quelques jours, couchait dans un hôtel voisin et prenait ses repas chez eux.

La petite bonne achevait de desservir la table, assez adroitement, d’ailleurs, car elle était à la fin de son apprentissage chez les Gustave. Tous les sept ou huit mois, Mathilde trouvait un petit phénomène de province, remarquable de bêtise, mais peu exigeant pour les gages. Mathilde dressait remarquablement cette créature. Alors, régulièrement, sonnait l’heure de l’ingratitude, et la bonne allait gagner cinquante francs de plus ailleurs. Au reste, Mathilde la laissait partir sans regret, car les bonnes ne l’intéressaient que si elle avait de nombreuses observations à leur faire. Elle aimait le pouvoir, et n’en avait la sensation que s’il était difficile à exercer.

Gustave, lui aussi, avait tout intérêt à ce qu’une servante nouvelle occupât toute l’attention du chef suprême.

Tante Claire était une femme assez imposante, veuve d’un représentant d’usines métallurgiques. On l’entourait de prévenances qui n’avaient rien de suspect, puisque sa fortune était placée en viager. Mais on était naturellement gentil pour cette personne affable et d’une situation aisée.

— Il est bien, ce ruban, disait-elle à Mathilde.

— N’est-ce pas ? Il vient de chez un soldeur de la rue d’Aboukir, qui a souvent des occasions. Nous pourrons y passer, si vous voulez.

— Oui… Mais vous savez, pour Nancy, une femme de mon âge… C’est voyant.

— Vous en trouverez dans tous les genres…

Gustave fait son apparition. Il est vêtu d’un pantalon et d’un gilet de flanelle. Il tient une bouillotte à la main. Il n’a pas attendu l’après-midi pour faire sa toilette. Mais il la recommence, jugeant qu’il l’a faite trop sommairement le matin…

Comme l’explique Mathilde à tante Claire, Gustave est un maniaque du débarbouillage. Il se lave pendant des heures, mais jamais à grande eau. Il se lave par petites touches, comme on nettoie un objet précieux.

— Ah ! tante Claire, dit Gustave, j’ai quelque chose pour vous…

Pour chercher dans les poches de son pantalon, il pose la bouillotte sur la table, ce qui lui vaut une observation de Mathilde. Il reprend la bouillotte et parcourt la pièce à la recherche d’un morceau de papier. Il tombe sur un journal de modes et s’attire encore des reproches, parce que le fond de la bouillotte va certainement marquer sur un modèle de costume tailleur, de demi-saison…

Toutes ces manœuvres sont d’ailleurs inutiles, car il n’y a rien dans les poches du pantalon.

— Je les ai laissées sur le lavabo… C’est deux entrées pour le village abyssin.

Un village abyssin s’est, en effet, installé dans un grand terrain vague, près de Levallois. Pendant quelques jours, il a attiré des visiteurs blancs. Mais, un mois après l’ouverture, bien qu’il y ait chez tous les marchands de vin des piles de billets d’entrée à prix réduits, rien ne trouble plus la paix intense de ces Africains. Quand un client de Paris s’aventure dans leurs parages, c’est lui qui devient l’objet de curiosité.

— Voilà ce qu’il trouve à vous offrir, dit Mathilde : des places pour aller voir des moricauds. A l’entendre, il connaît tout Paris, des contrôleurs de théâtre… Et voilà tout ce qu’il tire de ses relations.

— Tu te trompes, dit Gustave. On dit que ce village exotique est très intéressant.

— Tu ferais mieux de ne pas laisser refroidir ton eau chaude et d’aller te laver…

— Tu as raison, dit Gustave.

Il s’arrête sur le seuil de la porte pour une information complémentaire et alléchante :

— Il y a deux cents Abyssins, installés dans des cahutes, et dix centenaires…

Il sort dans un silence. Mais des commentaires vagues se déroulent dans la tête de tante Claire.

— Il y a plus de vingt ans que vous êtes mariés ? demande-t-elle au bout d’un instant.

— Vingt-deux ans. Notre Edmond, qui prépare Centrale, approche de vingt et un ans. Jacqueline a dix-neuf ans, et Léon douze ans.

— Et Gustave n’a toujours pas de situation bien fixe ?

Mathilde pousse un soupir.

— Il a toujours manqué d’esprit de suite, dit la tante.

— Et avec ça pas de réussite. Vous me direz que l’un est peut-être la conséquence de l’autre. C’est ce que je lui dis à lui. Mais je dois reconnaître entre nous qu’il n’a pas beaucoup de chance.

— Et vos enfants doivent vous coûter de plus en plus cher…

— Jacqueline gagne un peu dans la maison où elle est dactylo. Mais elle n’y va que le matin. L’après-midi, elle suit un cours de dessin qui lui coûte la moitié de ce qu’elle touche dans sa maison. Mais son père s’est mis dans la tête qu’elle a un immense talent. Vous savez, avec Gustave, ça ne reste jamais dans la moyenne.

— Et votre aîné ?

— Il prépare Centrale.

— C’est joli.

— C’est joli si l’on est reçu. Gustave, naturellement, avait trouvé un ami — merveilleusement savant — qui devait lui donner des leçons pour rien… Ou plutôt la question des honoraires était restée dans l’ombre, comme il arrive souvent avec Gustave. Finalement, nous avons reçu une note. C’était plus cher qu’avec un professeur régulier. On s’est arrangé avec ce monsieur. Mais je crois que ses leçons n’étaient pas très fameuses.

— C’est curieux que ce garçon de cinquante ans n’ait jamais eu d’occupations suivies…

— Au début de notre mariage, il avait trouvé une place dans une affaire de boîtes postales à domicile. On mettait ses lettres chez soi, et des facteurs spéciaux les portaient au bureau de poste. Il y avait un bureau d’études où Gustave allait dix heures par jour — dix heures simplement de présence, parce que je ne vois pas ce qu’il y avait à y faire. Je trouvais que c’était beaucoup pour un jeune marié. Je m’en plaignais, et j’avais tort de me plaindre, parce qu’après, je l’ai eu avec moi beaucoup plus de temps que je n’aurais voulu.

— Et cette affaire de boîtes postales n’a pas marché ?

— Non. La moitié de la commandite n’a pas été versée. Et le directeur a dépensé — pour des études — tout ce qu’on lui avait donné. Il avait promis à Gustave de beaux appointements pour quand l’affaire serait en exploitation… Jusque-là, disait-il, il va falloir se serrer le ventre… Je ne suis pas sûre que le sien, il se le soit serré tant que ça.

— Eh bien ! est-ce que j’ai été longtemps ? dit Gustave en rentrant dans la salle à manger.

Il agitait comme un drapeau un petit bleu.

— Devinez qui vient me voir tout à l’heure ? le petit Langrevin… Le petit Langrevin, mon cousin, tante Claire. C’est aussi le vôtre, d’ailleurs.

— Ah ! oui ! le fils de l’éditeur. Vous vous voyez un peu avec les Langrevin ?

— On n’est pas mal ensemble, dit Gustave.

— On n’est pas mal ensemble, dit Mathilde. Mais on ne se voit pas. J’ai été une fois chez M. Langrevin.

— Moi, dit Gustave, j’y vais très régulièrement.

— Oui, dit Mathilde, on se doute un peu de ce que tu vas y faire.

— Il m’a rendu des services : je ne m’en cache pas. Je me rattraperai avec lui un de ces matins, d’un seul coup. Jusqu’à présent, je ne suis pas tombé sur l’affaire qui lui plairait… En attendant, son fils vient me voir ce matin.

— Je t’engage à faire mousser ça, dit Mathilde. C’est un honneur extraordinaire. Marcel est un garçon qui s’amuse. Il joue aux cartes. Il a des ennuis en cachette de son père. Alors, il a recours à Gustave parce qu’il sait que Gustave est un panier percé.

— Un panier percé ?

— Oui, j’ai tort de dire ça. Dans un panier percé, il passe au moins quelque chose… Enfin, ce jeune homme s’est dit que Gustave devait se trouver en relations avec des gens douteux, des usuriers…

— Ce petit a toujours eu beaucoup d’affection pour moi.

— Oui, tu as été sa bonne d’enfants. Dans ta famille, tu n’es considéré que par les enfants.

— Je les aime…

— Tu t’assortis bien avec eux.

— Marcel va venir d’un instant à l’autre. Il m’annonce sa visite pour trois heures. S’il vient, il faudrait le faire attendre un peu, parce que j’ai affaire dans le quartier.

— Oui, dit Mathilde, tu as affaire dans le quartier. Je vous disais, tante Claire, qu’il n’avait pas d’occupations régulières. J’oubliais que, depuis quelques jours, c’est lui qui fait les écritures chez un petit horloger du quartier.

— Voilà comme on dénature les faits ! Je fais les écritures ! Il s’agit d’un brave homme qui n’a pas d’instruction. Il m’a demandé, ou plutôt c’est moi qui lui ai proposé de mettre au net sa situation…

— Et dis à ta tante ce que tu gagnes à ça !

— Je ne peux vraiment pas demander d’argent à cet homme. S’il voulait vraiment me payer les services que je lui rends, la somme serait trop forte pour lui, ou bien il me remettrait une rémunération trop infime, que je ne pourrais accepter.

— Monsieur le duc de Montmorency.

— Cet horloger m’a fait un don plus précieux que s’il m’avait remis des espèces. Un client lui avait laissé cela… (Il tire de sa poche une montre qu’il fait voir à tante Claire.)

— Une montre d’argent ! dit Mathilde.

— Une montre d’argent qui est tout bonnement un chronomètre de précision pourvu du certificat A de l’Observatoire de Genève. Voilà ce que tu appelles une montre d’argent. Vous voyez, tante ? Il y a deux aiguilles pour les secondes, une qui peut marcher continuellement, et une autre que l’on appelle la dédoublante ou la rattrapante. On l’arrête pour noter le temps en secondes et en cinquièmes de secondes. Ensuite, on presse à nouveau sur ce petit truc, et elle repart, rejoint l’autre et continue sa route avec elle. Avec un instrument comme celui-là, vous calculez la vitesse d’une auto par heure, à cent mètres près.

— C’est, dit Mathilde, de la première utilité pour monsieur, qui a besoin de se rendre compte de la vitesse de son auto.

— C’est entendu, je n’ai pas d’auto pour le moment…

— Pour le moment ! Il est magnifique !

— Mais je suis monté plus souvent qu’à mon tour dans des autos extraordinaires.

— Je vais à l’atelier, dit Jacqueline en entrant. C’est aujourd’hui que le professeur passe corriger les esquisses.

— Vous savez, ma tante, dit Gustave, qu’elle a un talent étonnant.

— Tu n’aurais pas besoin, dit Mathilde, même si c’était exact, de dire ça devant elle.

— Oh ! maman, fit Jacqueline, tu sais, ça ne me fait pas grande impression.

— Moi, je prétends que cette petite peut avoir confiance en elle. C’est curieux, quand je dis quelque chose, qu’on ne veuille pas m’écouter. J’ai été à tu et à toi avec plusieurs peintres. J’entrais dans leur atelier comme chez moi. J’ai vu des quantités de toiles de Pierre ou de Paul et je garantis que cette fille a un talent hors ligne…

— Tante Claire, dit Mathilde, nous allons sortir, si vous voulez. J’ai de l’étoffe à rassortir, et je voudrais aller chez ce petit soldeur.

— Je vais avec vous, ma petite.

— Tu sors ? dit Gustave, Jacqueline s’en va au dessin. Le petit sort avec la bonne. Qui est-ce qui recevra Marcel en mon absence ?

— Eh bien ! reste ici. Pour ce que tu as à faire !

— Alors, il faudra que la bonne passe chez l’horloger pour lui dire que j’ai rendez-vous à la maison. S’il a quelque chose à me demander, il viendra bien. Tu entends, Léon, ce que j’ai dit ?

Léon était entré depuis quelques instants. Pendant que ces dames vont mettre leurs chapeaux, Gustave s’adresse mystérieusement à Léon et à Jacqueline :

— Devinez, mes enfants, combien je mets de temps pour monter les étages ? Une minute quinze secondes. Un de ces jours, avec la montre à secondes, on fera une autre expérience. On jettera un sou dans la cour et l’on verra le temps qu’il mettra pour tomber.

— Il faudra, dit Léon, attendre que maman ne soit pas là.

— Tiens, Léon, voilà dix sous pour t’acheter des boules de gomme.

— Garde donc ton argent, papa. Tu n’en as pas de trop.

— C’est mon argent de poche, dit Gustave.

— Tu t’achèteras du tabac, dit Jacqueline.

— Ta maman n’aime pas que je fume.

— Tu fumeras en cachette, dit Léon.

— Penses-tu ! Un homme de mon âge, fumer en cachette ! Comme ça serait digne !… Et puis, je sentirais le tabac.

Sur ces entrefaites, Marcel arrive et tombe sur toute la famille. Ces dames sont prêtes à sortir. Marcel paraît préoccupé, et fait néanmoins bonne contenance. La tante Claire l’a vu tout petit. Il faut qu’il recherche avec elle dans quelles circonstances. Il faut qu’il donne des nouvelles de son père, de sa sœur, et subisse l’éloge de son beau-frère, M. Tury-Bargès, dont la renommée enorgueillit tous les membres dispersés de la famille.

Il faut entendre encore, de la bouche pindarique de Gustave, l’éloge de Jacqueline, que Marcel s’obstine à appeler mademoiselle, alors qu’elle est sa parente au sixième degré (précise Gustave). Ledit Gustave, trait d’union possible entre les groupes séparés, s’évertue pour établir entre eux une soudure qui se fait mal.

Il faut dire que Marcel a, pour le moment, d’autres soucis. Enfin, dames et enfant s’en vont, et Marcel reste seul avec Gustave, qu’il interroge avec avidité.

L’échéance des billets est arrivée et Marcel n’a pas remboursé son prêteur. Il a joué au poker. Il a eu des hauts et des bas — surtout des bas. Un moment, il était parti pour la gloire. Il avait presque gagné la somme qu’il lui fallait. Mais il avait été trop gourmand. Et il avait tout « déchalé » : il s’était retrouvé à nouveau sur le sable…

Gustave raconte ses démarches du matin. Il est allé chez « cet individu ». Mais il n’a vu que la femme. L’homme est en voyage dans le Centre.

— As-tu proposé le renouvellement que je t’ai dit ?

— Bien sûr. Vingt-trois mille francs de billets payables dans un mois. Mais la femme ne savait rien et faisait semblant de ne pas être au courant. D’ailleurs j’ai l’impression que si lui-même avait été là, ça n’aurait pas marché non plus… Je crois qu’on ne le retrouvera pas pour des affaires de ce genre. Il a été élu conseiller municipal dans son patelin. Il compte un de ces jours être nommé maire. Alors je crois qu’il ne veut plus prêter d’argent à un taux exagéré.

— S’il veut m’en prêter à un taux normal…

— Alors ça, ça ne l’intéresse pas du tout.

— Enfin, à midi, les billets n’avaient pas été présentés. J’ai fait le guet dans la cour. Si l’encaisseur était venu, j’aurais pris la fiche, et je serais allé à la banque pour tâcher d’avoir du temps. Comme c’est aujourd’hui le 5 et que ce n’est pas une grosse échéance, je me dis que si les billets étaient vraiment en circulation, ils auraient été présentés ce matin…

— Mon pauvre ami, ce n’est pas une raison, dit Gustave, qui se retrouve sur un terrain où il ne manque pas d’une certaine compétence. Il peut faire présenter les billets par n’importe qui, un copain à lui, demain, après-demain et peut-être cet après-midi.

— Enfin, crois-tu qu’il soit possible qu’on les présente aujourd’hui ?

— J’espère que non…

— Tu espères, tu espères ! Tu es agaçant !

— Oui, j’espère. Sans cela, tu me verrais aussi ennuyé que toi. Tu sais qu’il a voulu que j’endosse les traites. Mon nom est donc aussi sur le papier. Alors, si ça tombe entre les mains de ton père, il sera encore plus furieux contre moi que contre toi… Qu’est-ce que c’est ?

— Monsieur, dit la bonne, je rentrais de conduire M. Léon. Y avait chez le concierge un monsieur en train de demander après Monsieur. J’ai passé sans que l’on me voie et j’ai fait semblant de ne pas entendre. Je ne savais pas si Monsieur était chez lui ou non pour ce monsieur…

— C’est peut-être notre individu qui est revenu de voyage, dit Marcel. Un monsieur tout rasé ?

— Non, un vieux monsieur avec de la barbe.

Ils hochèrent la tête du même geste. Ils devinaient qui c’était.

— Voilà qu’on sonne, dit Gustave… Attendez un peu, dit-il à la bonne. Faut-il qu’il soit furieux ! c’est la première fois que ton père vient chez moi… Si je lui disais que je n’y suis pas ?

— Il faut en finir, dit Marcel… Allez ouvrir à ce monsieur…

La bonne sort.

— Qu’est-ce que je vais prendre ! dit Gustave.

— Tu ne prendras rien du tout. Tu vas me laisser avec lui.

— Je ne peux tout de même pas, déclara Gustave, sans aucune fermeté…

— Laisse-moi, je te dis…

— Tu crois ? dit Gustave.

Et il gagna, en essayant de n’y pas mettre trop d’empressement, une autre pièce de la maison.

— Ah ! tu es là, toi ? dit M. Langrevin, en entrant. Eh bien ! je te félicite. C’est fameux. Tout de même, je ne te croyais pas capable de ça.

Marcel écoutait son père sans ressentir Je moindre choc. Il ne savait même pas s’il était ennuyé ou soulagé.

— Vingt mille francs de billets sur le papier de la maison ! On laisse le papier à la disposition de son fils… Et voilà ce qu’il en fait… C’est de l’abus de confiance, mon garçon…

M. Langrevin, qui ne s’attendait pas à trouver Marcel chez Gustave, n’avait pas préparé son réquisitoire… Il cherchait les mots les plus durs pour les envoyer à Marcel, comme on jetterait des pierres coupantes sur quelqu’un.

Marcel répondit, sans trop savoir ce qu’il disait :

— Le papier n’était pas dans ton coffre-fort… N’importe qui pouvait le prendre sur le bureau…

— Parce que je pensais n’avoir chez moi que des honnêtes gens !

Marcel sursauta, non pas qu’il se sentît vraiment blessé, mais par convenance, parce qu’il pensait qu’il devait sursauter à ce moment-là.

— Papa, papa, qu’est-ce que tu dis là !

— Quand on a fait cela, tu entends, on est capable de tout. Pour quelle drôlesse as-tu volé cet argent ?

— Papa, ne parle pas ainsi !

M. Langrevin ne s’aperçut pas que s’il regimbait, c’était sur le mot : voler. Il avait dans la tête une idée consacrée : lorsqu’un jeune homme s’approprie de l’argent, c’est toujours pour une drôlesse. Il pensait que Marcel était blessé d’entendre appeler ainsi la dame de ses pensées…

— J’aime mieux tout te dire, s’écria le jeune homme tout à coup…

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est de l’argent que j’ai perdu au jeu. En une nuit, j’ai perdu onze mille francs au poker…

Il balayait toute réticence. Il se précipitait à corps perdu dans la confession…

Quand M. Langrevin avait demandé : « Qu’est-ce que c’est ? » il avait entrevu quelque aveu terrible, une liaison avec la drôlesse imaginaire, une promesse de mariage, des enfants nés ou à naître… L’autre révélation était aussi grave…

Il avait l’épouvante du jeu. Un de ses parents y avait perdu des sommes énormes avant de mourir d’une mort brusque et inexplicable.

Il s’était assis et son effroi avait attendri Marcel.

Peut-être à ce moment un rapprochement aurait été possible, si M. Langrevin n’avait parlé de Gustave.

Il s’était levé…

— J’ai un compte à régler avec quelqu’un ! Où est cette crapule ?

— Papa, dit Marcel suppliant, Gustave n’est pour rien là-dedans !

— Pour rien ? Malheureusement pour tes mensonges, j’ai entre les mains des traites à mon nom. Je vais lui dire son fait à cette canaille…

— Écoute, papa, je te jure qu’après la scène que tu m’as faite, je voulais quitter la maison… Mais je rentrerai avec toi, si tu ne dis rien à Gustave…

— Voilà qu’il me fait des conditions maintenant !… Gustave !… Il doit bien être par là !

— Je te jure que je l’ai supplié de faire l’affaire et qu’il est innocent de tout ça !

Comme si on pouvait retirer des mains d’un homme irrité l’objet de sa juste colère !

— Il doit être par là, répéta M. Langrevin.

Et il se dirigea vers la porte, du côté où avait disparu Gustave.

Celui-ci n’était pas loin. Il préféra ouvrir la porte lui-même et apparaître, dans une attitude qui évoquait, au costume près, les bourgeois de Calais.

La première parole de M. Langrevin n’exprima pas le mépris le plus humiliant. Mais c’était sans doute parce qu’il n’en avait pas trouvé d’autre… Il dit simplement :

— Tout de même, je ne t’aurais pas cru capable de ça…

— Papa, dit encore Marcel, je te jure que Gustave n’a rien à se reprocher…

— Veux-tu me faire le plaisir de te taire !

M. Langrevin retrouvait ses banderilles, et l’insulte qui devait piquer au sang sa victime…

— Un homme pour qui je n’ai eu que des bontés !

— Oh ! papa, fit Marcel, plus profondément piqué que ne l’était le destinataire lui-même…

— Je ne suis pas un ingrat, dit Gustave non sans dignité… Je sais ce que tu m’as donné… J’en ai le compte exact… Et le moment n’est pas éloigné…

… Ah ! quel bon refuge que le monde de l’espoir et de la chimère…

M. Langrevin essaya de l’en déloger.

— Tu me fais rire ! Tu veux me rembourser ? Tu peux y aller ! La caisse est encore ouverte… Mais le caissier t’attendra longtemps, propre à rien !

— Je t’en supplie ! dit Marcel…

M. Langrevin négligeait Marcel…

— Je ne supposais pas que tu essaierais d’entôler mon fils ! Combien as-tu gagné dans l’opération ?

— Oh ! Maurice ! fit Gustave, d’un ton qui eût arrêté un monstre moins assourdi et moins aveuglé que n’était M. Langrevin…

— Papa, tu me tortures !

— Eh bien ! si ça t’est trop pénible, va-t’en !

— Je ne veux plus que tu insultes Gustave !

— Va-t’en d’ici ! dit M. Langrevin… Attends-moi en bas. Nous réglerons notre compte ensemble !

— Non, je ne t’attendrai pas, hurla Marcel… Je ne veux plus rentrer à la maison…

— Fais ce que tu voudras ! dit M. Langrevin.

— Au revoir, vieux, dit Marcel à Gustave, en lui serrant vigoureusement la main. Du fond du cœur, je te demande pardon !… Adieu, dit-il durement à son père…

— Bonsoir ! Tu sauras bien retrouver le chemin de la maison quand tu voudras dîner !

— Je crèverai plutôt de faim.

Il sortit. Gustave alla jusqu’à Langrevin…

— Maurice, je ne t’en veux pas de ce que tu m’as dit à moi ! Un jour, tu reconnaîtras tes torts… Mais, je t’en supplie, ne laisse pas ce petit s’en aller… Il est exalté, il ne se connaît plus !

— Mêle-toi de ce qui te regarde ! Nous avons une autre question à régler. Je retrouverai l’usurier qui a fait ce joli trafic, et il aura de mes nouvelles… Tant pis pour toi si tu es pincé là-dedans…

— Une injustice de plus ou de moins, fit Gustave.

— Pauvre martyr ! Ah ! tu profites bien de la situation ! Tu spécules sur ce fait que je ne veux pas de scandale à cause de mon gendre…

— Moi ! dit Gustave avec la pure voix de l’innocence… Si j’ai jamais pensé à ça…

Tout de même il y pensait maintenant avec une certaine satisfaction. Il connaissait assez les affaires pour savoir que M. Langrevin n’avait aucun recours ni contre l’usurier ni contre lui-même. Mais on ne peut tout de même ennuyer les gens… M. Langrevin ferait le silence sur cette affaire.

— Que je ne te revoie plus ! dit M. Langrevin en sortant. C’est ce qui pourra t’arriver de mieux !

Gustave ne se dit pas : « C’est un bienfaiteur que je perds. » Il s’imaginait toujours, quand M. Langrevin lui donnait cinquante francs, que c’était la dernière fois, et que, dès la semaine suivante, ses moyens lui permettraient de n’avoir plus besoin de personne…

Resté seul, il jugea sévèrement l’éditeur. C’était un parvenu que le hasard avait favorisé. Le jour où la justice arriverait enfin sur la terre, et où les mérites de Gustave l’amèneraient sur le pavois tant attendu, il parlerait à son tour à cet homme médiocre.

Mathilde rentrait. Elle avait croisé dans l’escalier un monsieur qui avait semblé ne pas la voir et en qui elle avait cru, elle, reconnaître M. Langrevin.

— C’était lui, fit négligemment Gustave.

— C’est à peine s’il m’a fait bonjour de la tête. Je veux bien qu’il ne m’ait pas reconnue. Quand on croise une femme dans un escalier, on peut bien risquer un rhume en retirant son chapeau.

— Tais-toi, dit Gustave. Tu n’as pas besoin de faire attention au coup de chapeau d’un individu pareil. Tu vaux mieux dans ton petit doigt que lui dans toute sa personne.

— Qu’est-ce que vous avez eu ensemble ?

— Rien ! rien ! ce sont ses théories que je n’admets pas…

— Il vient te voir pour t’exposer des théories ?

— C’est à propos d’une petite affaire sans importance…

— C’est encore malin dans ta position de te mettre mal avec des gens comme M. Langrevin !… Quelle bêtise as-tu faite encore ?

— C’est entendu : je ne fais que des bêtises. Je t’expliquerai ça un jour et tu ne me donneras pas tort.

— Pourquoi pas tout de suite ?

— Ce n’est pas une affaire à moi : c’est un secret qui ne m’appartient pas…

— Oh ! garde-le ! fait Mathilde impatientée… Il y a là quelqu’un pour toi…

— Et tu ne me le dis pas !

— Quelqu’un de la plus haute importance : ton horloger.

— M. Noulet ! Et tu fais attendre ce pauvre homme !…

Pendant que Mathilde sort en haussant les épaules, Gustave va chercher lui-même M. Noulet.

On comprend tout de suite en les voyant ensemble pourquoi Gustave tient tellement à M. Noulet. La déférence du vieil horloger le replace tout de suite au niveau social élevé d’où le ton méprisant de M. Langrevin voudrait le faire descendre.

M. Noulet s’excuse beaucoup de venir déranger chez lui son conseiller, ami attitré.

— Cela ne fait rien, dit Gustave avec condescendance. Il a le geste d’un monsieur assez indépendant pour ne pas être l’esclave de ses occupations, si graves et si urgentes soient-elles.

— C’est une lettre à mon proprio pour ma prolongation… je ne peux pas en sortir.

— Voyons, dit Gustave… Oh ! non, non, non, fait-il en parcourant le papier des yeux. Il faut lui écrire autre chose.

— Vous êtes épatant ! dit M. Noulet avec admiration. On en parlait hier avec ma femme. Nous nous disions que, si le bon Dieu était juste, vous devriez être riche à millions…

— Oh ! dit Gustave dédaigneux, ça finit toujours par venir, ces choses-là… Asseyez-vous là, mon brave monsieur Noulet ; je vais vous dicter votre lettre… Qu’est-ce que c’est ? fait-il en tournant vers la porte le visage d’un ministre que l’on dérange en pleine séance du cabinet… Ah ! c’est Marcel ! dit-il en changeant de ton…

— Mon vieux Gustave, je viens t’embrasser. Je pars ce soir pour Bordeaux…

Gustave l’entraîne à part et lui dit à demi-voix :

— Mon petit, tu vas rentrer chez ton père.

— Non, non ! c’est cassé ! fait Marcel avec décision.

— Tu t’es fâché de ce qu’il m’avait dit ? C’était dans la colère ; ça n’a aucune importance. Je ne veux pas que tu te fâches avec ton père à cause de moi…

— Ce n’est pas à cause de toi ; c’est venu à ton propos ; mais ça devait éclater d’un jour à l’autre. Il y a un abîme entre ma famille et moi…

— Je t’assure qu’après ton départ il était déjà plus gentil…

— Ce n’est pas vrai ; tu dis ça pour me retenir, et ça serait vrai, que ça ne changerait rien à ma résolution… Il me reste un millier de francs ; je trouverai ce qu’il me faut là-bas… Au revoir, mon vieux. Tiens ! que je t’embrasse…

— Attends un peu, que je te présente… Monsieur Noulet… Mon cousin Marcel Langrevin…

Et il ajoute :

— Le fils du grand éditeur…

Voici M. Langrevin remis en bonne place par le peu rancuneux Gustave. Celui-ci accompagne Marcel à la porte d’entrée, puis revient auprès de M. Noulet, docilement assis, la plume à la main, à un petit guéridon.

Il dicte :

« … Monsieur, j’ai en main votre honorée du 17… »

Gustave regrette évidemment de n’avoir pas autour de lui sept horlogers, en différend avec sept personnes, pour leur dicter, tel Bonaparte, sept lettres à la fois.

Cependant Marcel, conduit au collet par Marcel lui-même, se dirigeait vers la gare d’Orsay de toute la vitesse de son taxi.

C’est qu’il fallait se hâter, et, pour mettre de l’irrévocable entre sa famille et lui, prendre son billet.

Comme son plan d’évasion était concerté depuis le matin, dans l’hypothèse, maintenant réalisée, où les traites seraient présentées à son père, il avait fait porter sa malle à la consigne des bagages, à tout événement.

Vu l’état actuel de sa trésorerie, il avait pris l’énergique résolution de voyager en seconde classe. Il avait toujours pris les premières… Il lui semblait entrer dans l’âpre chemin des privations et des sacrifices.

Avant de partir, il envoya un pneu à son père. Il disait en termes brefs qu’il voulait mener une vie indépendante, et qu’il donnerait de temps en temps de ses nouvelles. Il pensa qu’il ne pouvait s’abstenir de mettre : « Je t’embrasse » à la fin de cette courte lettre. Il s’en tint à cette tendresse protocolaire.

Il allait retrouver à Bordeaux l’oncle de son ami Raoul.

L’année précédente, il était venu avec son camarade passer une quinzaine chez cet ancien banquier, homme fort aimable, et qui avait à Bordeaux, dans le monde des affaires, une grande réputation d’intelligence.

Tout le monde l’appelait de son prénom : M. Isidore. Mais il tenait de sa famille — des israélites de Bayonne — un nom espagnol très ancien, qu’ils portaient depuis la Révolution française.

En dépit de ses soixante années, ce petit homme au visage busqué restait plus vivace qu’un jeune pur sang arabe.

II était venu à Bordeaux à l’âge de dix-huit ans. Il était entré comme employé chez un courtier en vins, dont il devint rapidement le fondé de pouvoir, et dont il épousa la fille.

Il fit prospérer la maison, mais ne put féconder sa femme, une longue personne souffrante et gémissante.

Ils essayèrent ensemble des quantités de villes d’eaux, d’où ils revenaient, elle toujours plus fragile, lui plus riche de relations.

Il était veuf maintenant depuis dix ans. Le coup avait été terrible, mais il s’en était remis assez vite. Il s’habitua en somme aisément à ne plus voir la pauvre créature souffrir à ses côtés. Mais, chaque fois qu’il parlait d’elle, ses grands yeux noirs s’assombrissaient de vraies larmes. C’était si impressionnant qu’on se gardait désormais d’évoquer cette séparation navrante. Et tout était mieux ainsi.

Marcel, en arrivant à Bordeaux par le train du matin, alla retenir une chambre à l’hôtel, puis se rendit chez M. Isidore. Il pensait qu’en se présentant chez lui vers dix heures, il ne serait pas trop indiscret.

Mais M. Isidore était déjà sorti. Bastien, le valet de chambre, accueillit jovialement Marcel, avec qui il avait fait connaissance l’année précédente, et dont il avait apprécié la générosité. Il apprit au jeune homme que, tous les matins, vers midi, M. Isidore se trouvait à l’apéritif, à la terrasse d’un café très achalandé des allées de Tourny.

M. Isidore menait une vie plutôt simple. Il avait acheté, deux ans auparavant, une auto d’occasion qui datait d’avant la guerre, et qui avait pris, tout de suite, devant sa maison, l’aspect sérieux d’une vieille voiture de famille.

M. Isidore avait donc son auto, moins pour sa commodité — car il aimait circuler à pied dans les rues de Bordeaux, — que par une sorte de dignité d’homme cossu, qui comprend que maintenant, avec les mœurs nouvelles, il faut avoir sa voiture, mais qui cependant n’a rien d’un faiseur, et ne cherche pas à éblouir les gens avec ces longues six-cylindres neuves, qui représentent parfois à elles seules toute la fortune, et même plus que la fortune de leurs propriétaires.

Il retrouvait de bons camarades à la terrasse du café. Il ne recherchait pas les plus riches, mais, sans affectation, il s’était écarté doucement de ceux qui n’avaient pas réussi.

M. Isidore n’avait pas une réputation d’avare. Mais l’argent ne lui coulait pas entre les doigts.

Il n’appartenait pas à cette époque d’hommes d’affaires disparus, où l’on engageait un employé parce qu’on l’avait vu ramasser une épingle. Il n’était pas non plus de ces fous, qui envoient des capitaux devant eux, sans compter, pour appeler et ramener d’autres capitaux. Il pensait bien, que pratiqué de l’une ou de l’autre manière, le jeu n’est pas si aisé et si simple, qu’il ne s’agit pas d’être une fois pour toutes ou aventureux, ou ménager de ses fonds.

En vieillissant, sa roublardise était devenue de la sagesse. Pendant ses années de réussite, il n’avait pas, fort heureusement pour lui, songé à codifier la méthode inconsciente qui avait fait sa fortune…

Il ne s’en était rendu compte que bien plus tard, au moment où sa philosophie des affaires ne risquait plus, par une prétention pédante, d’entraver l’heureux développement de ses opérations.

Marcel avait été presque content de ne pas rencontrer tout de suite M. Isidore. Et pourtant, la veille au soir, il lui semblait que le train n’allait pas assez vite, tant il était impatient d’avoir un entretien avec le banquier.

Entretien très vague d’ailleurs, et que le jour matinal, qui éclaire mieux la vie, l’invitait crûment à préciser.

L’année précédente, il avait eu avec M. Isidore des conversations assez longues, d’après lesquelles il lui semblait que le banquier appréciait chez les jeunes gens l’allant et l’audace. Il se disait qu’il accueillerait avec sympathie un fils de famille qui s’était dégagé du joug paternel.

Maintenant, à la réflexion, il n’en était plus aussi sûr. M. Isidore devait avoir le respect des situations assises. Il approuverait moins le goût du risque chez un jeune homme qui avait son pain tout cuit.

Car le proverbe : « Qui ne risque rien n’a rien » peut se compléter d’un autre adage aussi sûr : « Qui n’a rien ne risque rien. »

M. Isidore lui dirait sans doute : « Mon ami, rentrez donc chez vous », et ne se soucierait pas de mécontenter le père Langrevin en donnant asile à son fils en rupture de ban.

Marcel craignait que dans une heure l’insuccès de sa démarche ne fût un fait accompli. Alors il n’était pas fâché d’avoir encore un peu de répit.

Il eut un instant l’idée de passer cette heure à préparer son entrée en matière et le développement de sa plaidoirie… Puis, autant par raison que par indolence, il se dit qu’il valait mieux s’en remettre au hasard et ne pas avoir l’air de réciter un discours appris.

D’ailleurs, cette attente fut brusquement écourtée par la rencontre au coin d’une rue de M. Isidore lui-même qui, avec un besoin bien méridional de manifestations, fit de sa petite surprise véritable une grande scène de bras levés au ciel et de stupéfaction.

Il ne se calma que lorsque Marcel lui eut dit qu’il se trouvait précisément à Bordeaux pour le voir.

— Parfait ! Parfait ! Qu’y a-t-il pour votre service ?

Mais cette comédie d’obligeance était moins bien jouée que la précédente. On se demandait si quelque petite inquiétude secrète ne gênait pas l’acteur dans sa conviction.

— Tenez… Nous allons prendre l’apéritif ensemble. Ce qui est une façon de parler, parce que moi, je ne prends que de l’eau minérale.

Tous deux se dirigèrent vers les allées de Tourny. Ils n’étaient dégagés d’esprit ni l’un ni l’autre, à en juger par l’empressement qu’ils mettaient à ne pas laisser tomber la conversation, à parler de Bordeaux, de l’animation croissante de la ville, des Américains, et de divers sujets qui leur tenaient aussi peu à cœur.

Quand ils furent installés à la terrasse…

— Vous avez devant vous un enfant prodigue, dit Marcel en tâchant de prendre un ton léger…

Et, comme M. Isidore s’efforçait de sourire en attendant la suite…

— Oui, dit Marcel, j’ai quitté ma famille hier. Je ne dis pas que ça soit sans espoir de retour… Je ne m’entendais plus avec mon père. Rien de grave d’ailleurs… Une résolution que j’avais prise depuis quelque temps déjà… Je veux faire ma position moi-même…

Il eut tout à coup l’impression qu’il fallait dissiper une certaine anxiété.

— J’ai un peu d’argent devant moi ; ce qui me permet de ne pas presser les événements…

M. Isidore avait assez de tact pour ne pas changer son attitude, un peu réservée, trop vite après cette déclaration rassurante. Pourtant il ne fallait pas perdre de temps pour faire téléphoner à Bastien qu’il y aurait un invité à déjeuner.

Le banquier ne conseilla pas à Marcel de retourner dans sa famille. Il se doutait que ce conseil ne serait pas suivi. Au temps de sa jeunesse, il aurait craint sans doute de mécontenter M. Langrevin en ne mettant pas d’entrave à la rébellion de son fils. Mais l’âge et la fortune lui avaient donné un esprit plus indépendant.

Il n’encouragea ni découragea le jeune homme. Et, si celui-ci avait eu davantage l’habitude des hommes, cette attitude « expectante » lui eût semblé un bon signe.

Elle indiquait que M. Isidore ne repoussait pas l’idée de favoriser les projets de Marcel. Autrement il aurait feint un pessimisme qui l’eût dispensé d’agir, ou un optimisme fait de paroles vaines, destiné poliment à procurer à l’interlocuteur le plaisir passager de l’espoir.

Séance tenante, M. Isidore présenta Marcel à deux personnes éventuellement utiles. Puis ils rentrèrent à la maison.

La fortune avait gâté M. Isidore. Mais elle ne lui avait jamais accordé la faveur d’avoir une bonne table. Il est vrai qu’elle l’avait gratifié du don avantageux de ne pas s’apercevoir que chez lui on mangeait mal. Ceci d’ailleurs était la cause de cela. Après des œufs sur le plat, fort secs et trop salés, on servit un gigot de mouton assez plantureux, mais qui ne reniait pas ses origines, et rappelait trop aux convives les qualités du précieux ruminant, qui nourrit les hommes et les réchauffe de sa laine. Un quart de camembert tourna autour de la table, et s’en fut comme il était venu. Il semblait bien, d’après le jaune solide de sa tranche, que ce n’était pas la première fois qu’il rentrait bredouille au garde-manger. Puis on apporta de petites pêches et des prunes vertes. M. Isidore, Marcel une fois servi, en remplit aux trois quarts sa propre assiette, en déclarant qu’il adorait les fruits.

Marcel, quand on passa au bureau-fumoir, eut bonne envie de prendre les devants par une affirmation de principe, en disant bien haut qu’il ne fumait pas le cigare. Il craignait en effet de voir arriver un de ces petits cigares de famille, rachitiques et craquants. Mais le hasard avait voulu que M. Isidore, au cours de sa vie, eût été mis en relations avec de bons amateurs. Il tendit à Marcel une grande boîte fort engageante.

Sur une table de travail se trouvaient un certain nombre de dossiers à l’étude et Marcel vit tout de suite que chez son hôte l’expression « à l’étude » n’avait pas le sens dilatoire qu’on lui donne dans beaucoup d’administrations.

Il fut frappé de voir avec quelle netteté, avec quelle promptitude M. Isidore exposait le bilan d’une affaire en projet. On éprouvait la même satisfaction qu’à regarder travailler un ouvrier modèle, as de sa spécialité.

L’idée maîtresse qui avait guidé, au cours de sa carrière, M. Isidore, était que l’on proposait rarement de mauvaises affaires, mais que, parmi les bonnes, très nombreuses, il y en avait fort peu qui restassent bonnes, à partir de l’instant où intervenait l’élément humain, c’est-à-dire la négligence, et, ce fléau plus grave, la fausse activité.

Son système instinctivement mis en pratique, et formulé après coup, avait été de choisir les bons projets, d’évaluer scrupuleusement les prix de revient et les débouchés possibles, sans trop tenir compte des chiffres affirmés par les rapports.

Puis, l’affaire adoptée, il la mettait en actions, et se débarrassait ainsi, au profit de son prochain, des risques d’une mauvaise gestion.

Toutefois, il ne se lassait pas de surveiller l’entreprise, autant dans l’intérêt de sa clientèle, qu’il était important pour lui de ménager, que parce qu’il lui restait toujours des parts de fondateur, qui ne lui coûtaient rien, et pouvaient lui rapporter beaucoup.

En tout cas, les évaluations de ses prospectus n’étaient jamais mensongères. Évidemment, elles n’avaient rien de pessimiste ; mais le pessimisme est assez rare dans les prospectus d’émission.

— Je ne demande pas mieux, dit M. Isidore à Marcel, de vous faire travailler avec moi. Je ne vous dis pas cela pour vous passer de la pommade, mais je considère que vous avez des qualités, de l’audace. A votre âge, si vous vous y mettiez tout seul, vous auriez les plus fortes chances de vous casser les reins. Il ne faut pas trop faire le malin. Je commence par vous dire que je vous estime beaucoup : il sera donc inutile de chercher à m’épater. Je vous demande pardon de vous parler ainsi. Mais, étant jeune, il m’est arrivé de faire des gaffes pour cette raison-là.

— C’est entendu, dit Marcel en souriant : je ne chercherai pas à vous épater.

— Seulement ne soyez pas trop sage et trop prudent. Et confiez-moi toutes les idées qui vous passeront par la tête, même si elles vous paraissent un peu extravagantes. Je crois que s’il y a du bon dans ce que vous proposez, je saurai toujours le mettre au point. Ça va-t-il comme ça ?

— Si ça va ! dit Marcel. C’est plus beau que ce que j’osais espérer…

— On verra à l’usage ce que ça donnera. Tant mieux déjà si vous êtes content.

Après le déjeuner, Bastien prenait l’auto et allait chercher à l’hôtel les bagages de Marcel. Selon les instructions de M. Isidore, on installait le jeune homme dans la chambre d’ami.

La semaine suivante, Marcel, muni d’un questionnaire établi par son mentor, et que le banquier lui laissait le soin de compléter selon son initiative, Marcel, non sans un certain orgueil, partait pour les Basses-Pyrénées, afin d’étudier une affaire de terrains, sur laquelle M. Isidore avait déjà une impression favorable. Il revenait au bout de deux jours, rapportant le résultat de son enquête. M. Isidore concluait l’affaire, s’occupait sans retard de la constitution d’une société et de l’émission des titres. Il avait réservé à son jeune collaborateur un bon paquet de parts de fondateur, dont on ferait argent au moment utile.

L’après-midi, toute une collection de courtiers défilait dans le bureau de M. Isidore. L’ancien banquier ne décourageait personne, mais « liquidait » très vite ceux qui ne lui semblaient pas intéressants. Il avait désormais assez de confiance dans son discernement pour se permettre de tout écouter.

Ils ne donnèrent pas suite à une affaire de transports en commun dans le Gers, qu’était venu proposer un petit homme chauve, envahi de barbe jusqu’aux yeux, et qui vous bombardait de chiffres si énormes qu’ils n’étaient plus impressionnants.

Les prix de revient des autos-cars, dans son exposé, étaient d’une modicité indéfendable, et la population des villages desservis se trouvait décuplée pour les besoins de la cause ; d’ailleurs cet homme ardent était d’une bonne foi absolue, et son optimisme congénital, soutenu par une grande faculté d’oubli, n’avait été entamé par aucun déboire.

Ils ne s’arrêtèrent pas non plus à l’idée d’une dame en deuil de Montauban, veuve d’un général, et qui voulait mettre en relations suivies, à l’aide d’un funiculaire, un village indigent et le sommet complètement aride d’une montagne.

Le petit homme chauve, le lendemain du jour où il avait été saqué pour ses autos-cars, surgit à nouveau, illuminé d’une idée flamboyante.

On avait parlé chez des amis de luges et de toboggans. Et brusquement la vision d’une localité pyrénéenne, qu’il avait traversée la saison précédente, lui avait sauté à l’esprit… Une étendue de neige magnifique, plus belle que tout ce qu’on peut voir dans les Alpes… Comment n’avait-on jamais eu l’idée d’y installer une station de sports d’hiver ?

La réponse à cette question était fort simple, et fut obtenue par Marcel par une simple lettre au notaire de l’endroit. Nulle part, grâce à une orientation dont les habitants ne se montraient pas médiocrement fiers, la neige ne fondait aussi vite que dans le pays en question. Le petit homme chauve avait déjà préparé tous les devis d’un palace et d’un casino. Il en fut quitte pour mettre ces documents dans un dossier qu’il plaça sur un amas d’autres dossiers, jamais consultés et amoncelés pour les âges futurs. Car tout était soigneusement rangé dans le bureau de cet homme, et il n’y avait de pagaïe que dans son esprit tumultueux.