NOTE DE L'ÉDITEUR
Parmi les œuvres si variées du chevalier Ulrich von Hutten (1488 à 1524), les Épîtres des Hommes obscurs, souvent appelées Épîtres des Hommes noirs (dans le sens péjoratif de obscurantins) constituent celle qui eut un retentissement et une action considérables, en Rhénanie d'abord et en Allemagne ensuite, au temps où la Réformation, entreprise par une réaction de probité évangélique contre la corruption et la dégénérescence monacales, commençait à inquiéter l'autorité papale et transformer la vie et la pensée religieuses de l'Europe.
Ce n'est point seulement par un vif goût d'humanisme que Laurent Tailhade a été conduit à écrire une translation de ces documents dans une écriture aussi brillante et dans un sens aussi vivant que ceux du Satyricon ; plus d'une affinité apparentent le génie combattif du pamphlétaire allemand et celui du railleur étincelant à qui l'on doit Au Pays du Mufle et tant de pages où le sarcasme le dispute à l'écriture, une des plus équilibrées, harmoniques et françaises de ces années.
Ulrich von Hutten qui fit de rapides et belles études à l'abbaye de Fulde, a, en peu d'années, publié — depuis un Ars Versificatoria— jusqu'à ce Traité du bois de gayaque (considéré comme guérisseur de l'avarie). Guerrier, érudit, voyageur, connu des humanistes et des princes de l'Europe entière, redouté de la papauté qui tenta en vain de l'amener à Rome pour lui faire subir les douceurs extrêmes d'une conversion raisonnée, aimé de Charles-Quint, il eut une telle renommée inter-européenne que François Ier lui offrit — sans succès — un titre de conseiller. On sait qu'il dut fuir en Suisse où Zwingli lui fit accueil et qu'il s'éteignit dans une île du lac de Zurich, à Uffnau, sous les atteintes du mal qu'il chercha en vain à guérir. Cet ennemi, si haï des moines, gît sans tombe, alors qu'un cénotaphe lui est consacré dans un mur du couvent de Notre-Dame à Einselden.
Sa combattivité qui atteignit à un paroxysme de virulence lui valut de durables inimitiés et les jugements divers de ses contemporains autant que de ses critiques. La prude biographie de Michaud (que Stendhal traite souvent de menteur) dit qu'il est de ces hommes moins célèbres par leurs talents que par l'abus qu'ils en font. Luther, Mélanchton, Zwingli et même l'opportuniste Erasmus savaient le juger avec plus de pondération et reconnaissaient et son courage et son érudition, sans celer l'intempestivité de ce caractère violent. On ne l'a pas en vain appelé L'Éveilleur de l'Allemagne ; le juriste Camerarius vaticinait de lui « Ulrich de Hutten aurait bouleversé l'univers si ses forces eussent secondé ses désirs et ses entreprises.» Peut-être a-t-il manqué de chance, de mesure, de santé, ou plus simplement de génie constructif, pour être l'égal des grands incendiaires de l'Europe troublée.
Les Epistolae obscurorum virorum ont été de ses satires, celles qui eurent la lecture la plus considérable et les résultats sociaux prodigieux. Elles furent écrites pour la défense du philologue Reuchling († 1523) dans le procès de tendance que lui intenta le P. Hochstraten, dominicain d'origine brabançonne, prieur du couvent de Cologne qui était moins redoutable que redouté ; Bayle écrit de ce religieux : « Il était amplement pourvu de toutes les mauvaises qualités qui sont nécessaires aux inquisiteurs et aux délateurs.» Ulrich von Hutten lui livra une guerre telle que le rencontrant il voulut le tuer ; mais la pusillanimité du moine, à genoux devant lui, désarma le terrible chevalier qui se contenta d'humilier l'adversaire et de le battre du plat de son épée. Les bibliographes les plus réputés ont attribué à une collaboration la rédaction des premières Lettres des Hommes obscurs, 41, bientôt suivies de 40 autres et 8 épîtres dans des éditions successives et multipliées ; pour la date, ils sont peu précis, mais Bayle qui paraît informé de tout avec assez d'exactitude fixe la première édition à 1515. Il est indiscuté, en général, qu'elles ne soient l'œuvre de notre chevalier si implacable contre ces couvents où, au dire de l'évêque français M. de Camus, l'on trouvait plus de berceaux que de bréviaires[1]. L'effet de ces lettres virulentes auxquelles Laurent Tailhade a redonné — dans une langue merveilleuse — la verdeur et la nervosité qui en font une savoureuse lecture, fut tellement inattendu que les religieux s'y laissèrent prendre d'abord. Thomas Morus jugeait ainsi cette méprise :
[1] Ces reproches de morale se sont aggravés des accusations de paresse et d'ignorance si justifiées pour un très grand nombre de religieux du XVe et XVIe siècles ; un bénédictin disait à Trithème : « Malumus abbatem aratorem quam oratorem.» Ce mot qui serait excellent s'il signifiait qu'un moine laboureur vaut mieux qu'un bavard, trouve sa véritable interprétation dans cet autre propos de Césaire : « Nos frères aiment mieux faire paître les troupeaux que lire les livres.» Peut-être dans l'absolu, la Foi tint lieu de toute lumière, de toute connaissance. Saint Augustin qui avait connu la fermentation des doutes et l'inquiétude des recherches définissait le religieux : Scienter pius et pie sciens « il doit savoir avec piété et s'informer dans l'esprit de foi ». On cite les travaux considérables de St Jérôme et son fameux rêve qui le conduisit à renoncer aux charmes des lettres ; mais ce renoncement, on le sait, fut essentiellement provisoire et de pure rhétorique.
« Il est curieux de voir combien les Épîtres plaisent aux savants et aux ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire de tout cœur à cette lecture, ils s'imaginent que nous rions seulement du style qu'ils consentent à ne pas défendre ; mais sous cette langue un peu barbare, répètent-ils, quelles richesses! quelle abondance de maximes utiles et excellentes! C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre! Il se passerait cent ans que ces imbéciles (les moines) ne comprendraient pas à quel point ils sont joués» et Herder affirmait que « ce livre est resté une satire nationale parce qu'il est plein de feu, d'esprit et de la plus merveilleuse exactitude». Tant pis pour les religieux allemands du XVIe siècle!
Le traducteur semble s'être peu soucié d'exégèse ; il a bien fait ; il épousa par nature l'inimitié de Hutten pour les Hommes obscurs et il en a égalé dans sa traduction — la seconde en français à notre connaissance — toute la violence, le comique rehaussés de cet amour qu'il avait pour l'éclat d'une langue savante, vivante, réaliste et harmonique.
Ce texte de Laurent Tailhade qui compte parmi les œuvres les plus soignées de cet aristocrate de l'écriture, subit un sort singulier. Des extraits des Épîtres parurent en 1906, dans la Phalange ; l'étude sur Luther dans le Mercure de France ; il remania celle-ci et mit au point sa traduction ; le livre tout composé devait paraître ; un différend ou des pusillanimités reculèrent jusqu'à ce jour la publication d'un livre auquel les amis des belles lettres voudront bien reconnaître, avec l'intérêt historique qu'il éveillera maintenant sans passion, le mérite qu'on reconnaît au talent d'un humaniste, digne parent des écrivains de la lignée qui va de Villon à Rabelais, de Marot à La Fontaine, de Voltaire et Diderot à Anatole France.
René-Louis Doyon.