BALZAC

UN DRAME AU BORD DE LA MER

A Madame la Princesse Caroline Gallitzin de Genthod
née Comtesse Walewska
Hommage et souvenir de l'auteur

Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel

ils se plaisent à mesurer l'avenir; quand leur volonté

s'accorde avec la hardiesse de l'angle qu'ils ouvrent, le

monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale

[5]

n'a lieu qu'à un certain âge. Cet âge, qui, pour tous les

hommes, se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est

celui des grandes pensées, l'âge des conceptions premières,

parce qu'il est l'âge des immenses désirs, l'âge où l'on ne

doute de rien: qui dit doute, dit impuissance. Après cet

[10]

âge rapide comme une semaison, vient celui de l'exécution.

Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse

durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle

on agit; souvent elles se confondent chez les hommes

que la nature a favorisés, et qui sont, comme César,

[15]

Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands

hommes.

Je mesurais ce qu'une pensée veut de temps pour se

développer; et, mon compas à la main, debout sur un

rocher, à cent toises au-dessus de l'Océan, dont les lames

[20]

se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le

meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un

terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer

était belle, je venais de m'habiller après avoir nagé.

J'attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans

une cuve granit pleine d'un sable fin, la plus coquette

baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines.

[5]

Nous étions à l'extrémité du Croisic, une mignonne

presqu'île de la Bretagne; nous étions loin du port, dans un

endroit que le fisc a jugé tellement inabordable, que le

douanier n'y passe presque jamais. Nager dans les airs

après avoir nagé dans la mer! ah! qui n'aurait nagé dans

[10]

l'avenir? Pourquoi pensais-je? pourquoi vient un mal?

qui le sait? Les idées vous tombent au coeur ou à la tête

sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque

ni plus impérieuse que ne l'est la conception pour les

artistes; il faut la prendre comme la fortune, à pleins

[15]

cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme

Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers

le monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand

je voulus chercher autour de moi quelque présage pour

les audacieuses constructions que ma folle imagination me

[20]

conseillait d'entreprendre, un joli cri, le cri d'une femme

qui sort d'un bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure

des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux

et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant

cette note jaillie de l'âme, je crus avoir vu dans les

[25]

rochers le pied d'un ange qui, déployant ses ailes, s'était

écrié:--Tu réussiras! Je descendis, radieux, léger; je

descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une

pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit:--Qu'as-tu?

Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La

[30]

veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle

comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité

magique d'une harpe qui obéit aux variations de

l'atmosphère. La vie humaine a de beaux moments! Nous

allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans

nuages, la mer était sans rides; d'autres n'y eussent vu

que deux steppes bleus l'un sur l'autre; mais nous, nous

[5]

qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous

qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l'infini

les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous

nous serrions la main au moindre changement que présentaient,

soit la nappe d'eau, soit les nappes de l'air, car

[10]

nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions

matérielles de notre double pensée. Qui n'a pas savouré

dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l'âme semble

s'être débarrassée des liens de la chair, et se trouver

comme rendue au monde d'où elle vient? Le plaisir n'est

[15]

pas notre seul guide en ces régions. N'est-il pas des heures

où les sentiments s'enlacent d'eux-mêmes et s'y élancent,

comme souvent deux enfants se prennent par la main et se

mettent à courir sans savoir pourquoi? Nous allions ainsi.

Au moment où les toits de la ville apparurent à l'horizon

[20]

en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes

un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic; ses pieds

étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le

bas, troué, mal raccommodé: puis, il avait une chemise

de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour

[25]

veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si

c'eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies.

Nous nous regardâmes pour nous plaindre l'un à l'autre

de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les

trésors d'Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe

[30]

homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette

que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis

que de l'autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous

l'accostâmes, dans l'intention de lui acheter sa pêche, idée

qui nous vint à tous deux et qui s'exprima dans un sourire

auquel je répondis par une légère pression du bras que je

tenais et que je ramenai près de mon coeur. C'est de ces

[5]

riens dont plus tard le souvenir fait des poèmes, quand

auprès du feu nous nous rappelons l'heure où ce rien nous

a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets n'ont

pas encore été constatés, mais qui s'exerce souvent sur les

objets qui nous entourent dans les moments où la vie est

[10]

légère et où nos coeurs sont pleins. Les sites les plus

beaux ne sont que ce que nous les faisons. Quel homme

un peu poète n'a dans ses souvenirs un quartier de roche

qui tient plus de place que n'en ont pris les plus célèbres

aspects de pays cherchés à grands frais! Près de ce

[15]

rocher, de tumultueuses pensées; là, toute une vie employée;

là, des craintes dissipées; là, des rayons d'espérance

sont descendus dans l'âme. En ce moment, le soleil,

sympathisant avec ces pensées d'amour ou d'avenir, a

jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente;

[20]

quelques fleurs des montagnes attiraient l'attention; le

calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre

en réalité, colorée par le rêveur; alors elle était belle

avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses

cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée,

[25]

décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces

humaines! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l'île

Saint-Pierre, m'avait ainsi parlé; le rocher du Croisic

sera peut-être la dernière de ces joies. Mais alors, que

deviendra Pauline?

[30]

--Vous avez fait une belle pêche ce matin, mon brave

homme? dis-je au pêcheur.

--Oui, monsieur, répondit-il en s'arrêtant et en nous

montrant la figure bistrée des gens qui restent pendant

des heures entières exposés à la réverbération du soleil

sur l'eau.

Ce visage annonçait une longue résignation, la patience

[5]

du pêcheur et ses moeurs douces. Cet homme avait une

voix sans rudesse, des lèvres bonnes, nulle ambition, je ne

sais quoi de grêle, de chétif. Toute autre physionomie

nous aurait déplu.

--Où allez-vous vendre ça?

[10]

--A la ville.

--Combien vous payera-t-on le homard?

--Quinze sous.

--L'araignée?

--Vingt sous.

[15]

--Pourquoi tant de différence entre le homard et

l'araignée?

--Monsieur, l'araignée (il la nommait

iraigne

) est bien

plus délicate! puis, elle est maligne comme un smge, et se

laisse rarement prendre.

[20]

--Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous? dit

Pauline.

L'homme resta pétrifié.

--Vous ne l'aurez pas! dis-je en riant, j'en donne dix

francs. Il faut savoir payer les émotions ce qu'elles valent.

[25]

--Eh bien, répondit-elle, je l'aurai! j'en donne dix

francs deux sous.

--Dix sous.

--Douze francs.

--Quinze francs.

[30]

-Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.

--Cent francs.

--Cent cinquante.

Je m'inclinai. Nous n'étions pas en ce moment assez

riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre

pêcheur ne savait pas s'il devait se fâcher d'une mystification

ou se livrer à la joie; nous le tirâmes de peine en lui

[5]

donnant le nom de notre hôtesse, et en lui recommandant

de porter chez elle le homard et l'araignée.

--Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je, pour savoir

à quelle cause devait être attribué son dénûment.

--Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères,

[10]

me dit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n'a ni

barque ni filets, et qu'on ne peut la faire qu'aux engins ou

à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y

attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands

pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile

[15]

de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à

la côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter.

Pour attraper quelque chose, il faut qu'une iraigne

se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu'un homard

soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois

[20]

il y vient des lubines après la haute mer, alors je les

empoigne.

--Enfin, l'un portant l'autre, que gagnez-vous par jour?

--Onze à douze sous. Je m'en tirerais, si j'étais seul,

mais j'ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas

[25]

m'aider, il est aveugle.

A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes,

Pauline et moi, sans mot dire.

--Vous avez une femme ou quelque bonne amie?

Il nous jeta l'un des plus déplorables regards que j'aie

[30]

vus, en répondant:--Si j'avais une femme, il faudrait

donc abandonner mon père; je ne pourrais pas le nourrir

et nourrir encore une femme et des enfants.

~-Eh bien! mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous

pas à gagner davantage en portant du sel sur le port

ou en travaillant aux marais salants?

--Ah! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant

[5]

trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon

père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne

voulût qu'un peu d'adresse et beaucoup de patience.

--Eh comment deux personnes peuvent-elles vivre

avec douze sous par jour?

[10]

--Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin

et des bernicles que je détache des rochers.

~ Quel âge avez-vous donc?

~ Trente-sept ans.

~ Êtes-vous sorti d'ici?

[15]

~ Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice,

et suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs

qui m'ont mesuré. Si j'avais eu un pouce de plus, j'étais

soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon

pauvre père demanderait aujourd'hui la charité.

[20]

J'avais bien pensé des drames; Pauline était habituée à

de grandes émotions, près d'un homme souffrant comme

je le suis; eh bien! jamais, ni l'un ni l'autre, nous n'avions

entendu de paroles plus émouvantes que ne l'étaient celles

de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en silence, mesurant

[25]

tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue,

admirant la noblesse de ce dévouement qui s'ignorait lui-même;

la force de cette faiblesse nous étonna; cette insoucieuse

générosité nous rapetissa. Je voyais ce pauvre

être tout instinctif rivé sur ce rocher comme un galérien

[30]

l'est à son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages

pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par

un seul sentiment. Combien d'heures consumées au coin

d'une grève! Combien d'espérances renversées par un

grain, par un changement de temps! il restait suspendu

au bord d'une table de granit, le bras tendu comme celui

d'un faquir de l'Inde, tandis que son père, assis sur une

[5]

escabelle, attendait, dans le silence et les ténèbres, le plus

grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.

--Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.

--Trois ou quatre fois par an.

--Eh bien! vous en boirez aujourd'hui, vous et votre

[10]

père, et nous vous enverrons un pain blanc.

--Vous êtes bien bon, monsieur.

--Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire

par le bord de la mer jusqu'à Batz, où nous irons

voir la tour qui domine le bassin et les côtes entre Batz

[15]

et le Croisic.

--Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous,

en suivant le chemin dans lequel vous êtes, je vous y

retrouverai après m'être débarrassé de mes agrès et de ma

pêche.

[20]

Nous fîmes un même signe de consentement, et il

s'élança joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous

maintint dans la situation morale où nous étions, mais

elle en avait affaibli la gaieté.

--Pauvre homme, me dit Pauline avec cet accent qui

[25]

ôte à la compassion d'une femme ce que la pitié peut

avoir de blessant, n'a-t-on pas honte de se trouver heureux

en voyant cette misère?

--Rien n'est plus cruel que d'avoir des désirs impuissants,

lui répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et

[30]

le fils, ne sauront pas plus combien ont été vives nos

sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle,

car ils amassent des trésors dans le ciel.

~-Le pauvre pays! dit-elle en me montrant le long

d'un champ environné d'un mur à pierres sèches, des

bouses de vache appliquées symétriquement. J'ai demandé

ce que c'était que cela. Une paysanne, occupée

[5]

à les coller, m'a répondu qu'elle

faisait du bois

.

Imaginez-vous, mon ami, que, quand ces bouses sont séchées,

ces pauvres gens les récoltent, les entassent et s'en chauffent.

Pendant l'hiver, on les vend comme on vend des

mottes de tan. Enfin, que crois-tu que gagne la couturière

[10]

la plus chèrement payée? Cinq sous par jour, dit-elle

après une pause; mais on la nourrit.

--Vois, lui dis-je, les vents de mer dessèchent ou renversent

tout, il n'y a point d'arbres; les débris des embarcations

hors de service se vendent aux riches, car le

[15]

prix des transports les empêche sans doute de consommer

le bois de chauffage dont abonde la Bretagne Ce pays

n'est beau que pour les grandes ames; les gens sans coeur

n'y vivraient pas; il ne peut être habité que par des

poètes ou par des bernicles. N'a-t-il pas fallu que l'entrepôt

[20]

du sel se plaçât sur ce rocher pour qu'il fût habité?

D'un côté, la mer; ici des sables; en haut, l'espace.

Nous avions déjà dépassé la ville, et nous étions dans

l'espèce de désert qui sépare le Croisic du bourg de Batz.

Figurez-vous, mon cher oncle, une lande de deux lieues

[25]

remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la

mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et

vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans

les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques

récifs autour desquels se jouait l'eau, en leur donnant

[30]

l'apparence de grandes roses blanches flottant sur l'étendue

liquide et venant se poser sur le rivage. En voyant

cette savane terminée par l'Océan sur la droite, bordée

sur la gauche par le grand lac que fait l'irruption de la

mer entre le Croisic et les hauteurs sablonneuses de Guérande,

au bas desquelles se trouvent des marais salants

dénués de végétation, je regardai Pauline en lui demandant

[5]

si elle se sentait le courage d'affronter les ardeurs

du soleil et la force de marcher dans le sable.

--J'ai des brodequins, allons-y, me dit-elle en me montrant

la tour de Batz qui arrêtait la vue par une construction

placée là comme une pyramide, mais une pyramide

[10]

fuselée, découpée, une pyramide si poétiquement ornée,

qu'elle permettait à l'imagination d'y voir la première

des ruines d'une grande ville asiatique. Nous fîmes

quelques pas pour aller nous asseoir sur la portion d'une

roche qui se trouvait encore ombrée; mais il était onze

[15]

heures du matin, et cette ombre, qui cessait à nos pieds,

s'effaçait avec rapidité.

--Combien ce silence est beau, me dit-elle, et comme

la profondeur en est étendue par le retour égal du

frémissement de la mer sur cette plage.

[20]

--Si tu veux livrer ton entendement aux trois immensités

qui nous entourent, l'eau, l'air et les sables, en

écoutant exclusivement le son répété du flux et du reflux,

lui répondis-je, tu n'en supporteras pas le langage, tu

croiras y découvrir une pensée qui t'accablera. Hier,

[25]

au coucher du soleil, j'ai eu cette sensation; elle m'a

brisé.

--Oh! oui, parlons, dit-elle après une longue pause.

Aucun orateur n'est plus terrible. Je crois découvrir les

causes des harmonies qui nous environnent, reprit-elle.

[30]

Ce paysage, qui n'a que trois couleurs tranchées, le jaune

brillant des sables, l'azur du ciel et le vert uni de la mer,

est grand sans être sauvage, il est immense, sans être

désert; il est monotone, sans être fatigant; il n'a que trois

éléments, il est varié.

--Les femmes seules savent rendre ainsi leurs impressions,

répondis-je, tu serais désespérante pour un poète,

[5]

chère âme que j'ai si bien devinée!

--L'excessive chaleur du midi jette à ces trois expressions

de l'infini une couleur dévorante, reprit Pauline en

riant. Je conçois ici les poésies et les passions de l'Orient.

--Et moi, j'y conçois le désespoir.

[10]

--Oui, dit-elle, cette dune est un cloître sublime.

Nous entendîmes le pas pressé de notre guide; il s'était

endimanché. Nous lui adressâmes quelques paroles insignifiantes;

il crut voir que nos dispositions d'âme avaient

changé; et, avec cette réserve que donne le malheur, il

[15]

garda le silence. Quoique nous nous pressassions de

temps en temps la main pour nous avertir de la mutualité

de nos idées et de nos impressions, nous marchâmes pendant

une demi-heure en silence, soit que nous fussions

accablés par la chaleur qui s'élançait en ondées brillantes

[20]

du milieu des sables, soit que la difficulté de la marche

employât notre attention. Nous allions en nous tenant

par la main, comme deux enfants; nous n'eussions pas

fait douze pas si nous nous étions donné le bras. Le

chemin qui mène au bourg de Batz n'était pas tracé; il

[25]

suffisait d'un coup de vent pour effacer les marques que

laissaient les pieds de chevaux ou les jantes de charrette;

mais l'oeil exercé de notre guide reconnaissait à quelques

fientes de bestiaux, à quelques parcelles de crottin, ce

chemin qui tantôt descendait vers la mer, tantôt remontait

[30]

vers les terres, au gré des pentes, ou pour tourner des

rochers. A midi, nous n'étions qu'à mi-chemin.

--Nous nous reposerons là-bas, dis-je en montrant le

promontoire composé de rochers assez élevés pour faire

supposer que nous y trouverions une grotte.

En m'entendant, le pêcheur, qui avait suivi la direction

de mon doigt, hocha la tête, et me dit:--Il y a là quelqu'un.

[5]

Ceux qui viennent du bourg de Batz au Croisic,

ou du Croisic au bourg de Batz, font tous un détour pour

n'y point passer.

Les paroles de cet homme furent dites à voix basse, et

supposaient un mystère.

[10]

--Est-ce donc un voleur, un assassin?

Notre guide ne nous répondit que par une aspiration

creusée qui redoubla notre curiosité.

--Mais, si nous y passons, nous arrivera-t-il quelque

malheur?

[15]

--Oh! non.

--Y passerez-vous avec nous?

--Non, monsieur.

--Nous irons donc, si vous nous assurez qu'il n'y a nul

danger pour nous.

[20]

--Je ne dis pas cela, répondit vivement le pêcheur. Je

dis seulement que celui qui s'y trouve ne vous dira rien

et ne vous fera aucun mal. Oh! mon Dieu, il ne bougera

seulement pas de sa place.

--Qui est-ce donc?

[25]

--Un homme!

Jamais deux syllabes ne furent prononcées d'une façon

si tragique. En ce moment, nous étions à une vingtaine

de pas de ce récif dans lequel se jouait la mer; notre

guide prit le chemin qui entourait les rochers; nous continuâmes

[30]

droit devant nous; mais Pauline me prit le bras.

Notre guide hâta le pas, afin de se trouver en même temp

que nous à l'endroit où les deux chemins se rejoignaient.

Il supposait sans doute qu'après avoir vu l'homme, nous

irions d'un pas pressé. Cette circonstance alluma notre

curiosité, qui devint alors si vive, que nos coeurs palpitèrent

comme si nous eussions éprouvé un sentiment de

[5]

peur. Malgré la chaleur du jour et l'espèce de fatigue que

nous causait la marche dans les sables, nos âmes étaient

encore livrées à la mollesse indicible d'une merveilleuse

extase; elles étaient pleines de ce plaisir pur qu'on ne

saurait peindre qu'en le comparant à celui qu'on ressent

[10]

en écoutant quelque délicieuse musique, l'

andiamo mio
ben

de Mozart. Deux sentiments purs qui se confondent,

ne sont-ils pas comme deux belles voix qui chantent? Pour

pouvoir bien apprécier l'émotion qui vint nous saisir, il

faut donc partager l'état à demi voluptueux dans lequel

[15]

nous avaient plongés les événements de cette matinée.

Admirez pendant longtemps une tourterelle aux jolies

couleurs, posée sur un souple rameau, près d'une source,

vous jetterez un cri de douleur en voyant tomber sur elle

un émouchet qui lui enfonce ses griffes d'acier jusqu'au

[20]

coeur et l'emporte avec la rapidité meurtrière que la poudre

communique au boulet. Quand nous eûmes fait un pas

dans l'espace qui se trouvait devant la grotte, espèce

d'esplanade située à cent pieds au-dessus de l'Océan, et

défendue contre ses fureurs par une cascade de rochers

[25]

abruptes, nous éprouvâmes un frémissement électrique

assez semblable au sursaut que cause un bruit soudain

au milieu d'une nuit silencieuse. Nous avions vu, sur un

quartier de granit, un homme assis qui nous avait regardés.

Son coup d'oeil, semblable à la flamme d'un

[30]

canon, sortit de deux yeux ensanglantés, et son immobilité

stoïque ne pouvait se comparer qu'à l'inaltérable

attitude des piles granitiques qui l'environnaient. Ses

yeux se remuèrent par un mouvement lent, son corps demeura

fixe, comme s'il eût été pétrifié; puis, après nous

avoir jeté ce regard qui nous frappa violemment, il reporta

ses yeux sur l'étendue de l'Océan, et la contempla

[5]

malgré la lumière qui en jaillissait, comme on dit que les

aigles contemplent le soleil, sans baisser ses paupières, qu'il

ne releva plus. Cherchez à vous rappeler, mon cher oncle,

une de ces vieilles truisses de chêne, dont le tronc noueux,

ébranché de la veille, s'élève fantastiquement sur un

[10]

chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme.

C'était des formes herculéennes ruinées, un visage de

Jupiter Olympien, mais détruit par l'âge, par les rudes

travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossière,

et comme noirci par un éclat de foudre. En voyant

[15]

ses mains poilues et dures, j'aperçus des nerfs qui ressemblaient

à des veines de fer. D'ailleurs, tout en lui dénotait

une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un

coin de la grotte une assez grande quantité de mousse, et

sur une grossière tablette taillée par le hasard au milieu

[20]

du granit, un pain rond cassé qui couvrait une cruche de

grès. Jamais mon imagination, quand elle me reportait

vers les déserts où vécurent les premiers anachorètes de

la chrétienté, ne m'avait dessiné de figure plus grandement

religieuse ni plus horriblement repentante que l'était celle

[25]

de cet homme. Vous qui avez pratiqué le confessionnal,

mon cher oncle, vous n'avez jamais peut-être vu un si

beau remords, mais ce remords était noyé dans les ondes

de la prière, la prière continue d'un muet désespoir. Ce

pêcheur, ce marin, ce Breton grossier était sublime par

[30]

un sentiment inconnu. Mais ces yeux avaient-ils pleuré?

Cette main de statue ébauchée avait-elle frappé? Ce

front rude, empreint de probité farouche, et sur lequel la

force avait néanmoins laissé 1es vestiges de cette douceur

qui est l'apanage de toute force vraie, ce front sillonné de

rides, était-il en harmonie avec un grand coeur? Pourquoi

cet homme dans le granit? Pourquoi le granit dans cet

[5]

homme? Où était l'homme, où était le granit? Il nous

tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme

l'avait supposé notre guide, nous passâmes en silence,

promptement, et il nous revit émus de terreur ou saisis

d'étonnement, mais il ne s'arma point contre nous de la

[10]

réalité de ses prédictions.

--Vous l'avez vu? dit-il.

--Quel est cet homme? dis-je.

--On l'appelle l'

Homme au voeu

.

Vous figurez~vous bien à ce mot le mouvement par

[15]

lequel nos deux têtes se tournèrent vers notre pêcheur!

C'était un homme simple; il comprit notre muette interrogation,

et voici ce qu'il nous dit dans son langage,

auquel je tâche de conserver son allure populaire.

--Madame, ceux du Croisic, comme ceux de Batz,

[20]

croient que cet homme est coupable de quelque chose, et

fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel

il est allé se confesser plus loin que Nantes. D'autres

croient que Cambremer, c'est son nom, a une mauvaise

chance qu'il communique à qui passe sous son air. Aussi

[25]

plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d'où

vient le vent! S'il est de galerne, dit-il en nous montrant

l'ouest, ils ne continueraient pas leur chemin quand il

s'agirait d'aller quérir un morceau de la vraie croix; ils

retournent, ils ont peur. D'autres, les riches du Croisic,

[30]

disent que Cambremer a fait un voeu, d'où son nom

l'

Homme au voeu

. Il est là nuit et jour, sans en sortir.

Ces dires ont une apparence de raison. Voyez-vous, dit-il

en se retournant pour nous montrer une chose que nous

n'avions pas remarquée, il a planté là, à gauche, une

croix de bois pour annoncer qu'il s'est mis sous la protection

de Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Il ne se

[5]

serait pas sacré comme ça, que la frayeur qu'il donne au

monde fait qu'il est là en sûreté comme s'il était gardé par

de la troupe. Il n'a pas dit un mot depuis qu'il s'est enfermé

en plein air; il se nourrit de pain et d'eau que lui

apporte tous les matins la fille de son frère, une petite

[10]

tronquette de douze ans, à laquelle il a laissé ses biens, et

qu'est une jolie créature douce comme un agneau, une

bien mignonne fille, bien plaisante. Elle vous a, dit-il en

montrant son pouce, des yeux bleus

longs comme ça

, sous

une chevelure de chérubin. Quand on lui demande: «Dis

[15]

donc, Pérotte?... (Ça veut dire chez nous Pierrette, fit-il

en s'interrompant; elle est vouée à saint Pierre; Cambremer

s'appelle Pierre, il a été son parrain). Dis donc, Pérotte,

reprit-il qué qui te dit ton oncle?--Il ne me dit rin,

qu'elle répond, rin du tout, rin.--Eh bien! qué qu'il te

[20]

fait?--Il m'embrasse au front le dimanche.--Tu n'en

as pas peur?--Ah ben! qu'a dit, il est mon parrain. Il

n'a pas voulu d'autre personne pour lui apporter à manger.»

Pérotte prétend qu'il sourit quand elle vient, mais

autant dire un rayon de soleil dans la brouine, car on dit

[25]

qu'il est nuageux comme un brouillard.

--Mais, lui dis-je, vous excitez notre curiosité sans la

satisfaire. Savez-vous ce qui l'a conduit là? Est-ce le

chagrin? est-ce le repentir? est-ce une manie? est-ce un

crime? est-ce...

[30]

--Eh, monsieur, il n'y a guère que mon père et moi qui

sachions la vérité de la chose. Défunt ma mère servait un

homme de justice à qui Cambremer a tout dit par ordre

du prêtre qui ne lui a donné l'absolution qu'à cette

condition-là, à entendre les gens du port. Ma pauvre

mère a entendu Cambremer sans le vouloir, parce que

la cuisine du justicier était à côté de sa salle; elle a écouté!

[5]

Elle est morte; le juge qu'a écouté est défunt aussi. Ma

mère nous a fait promettre, à mon père et à moi, de n'en

rin afférer aux gens du pays; mais je puis vous dire à vous

que le soir où ma mère nous a raconté ça, les cheveux me

grésillaient dans la tête.

[10]

--Eh bien, dis-nous ça, mon garçon, nous n'en parlerons

à personne.

Le pêcheur nous regarda, et continua ainsi:--Pierre

Cambremer, que vous avez vu là, est l'aîné des Cambremer,

qui de père en fils sont marins; leur nom le dit, la mer a

[15]

toujours plié sous eux. Celui que vous avez vu s'était

fait pêcheur à bateaux. Il avait donc des barques, allait

pêcher la sardine, il pêchait aussi le haut poisson, pour

les marchands. Il aurait armé un bâtiment et pêché la

morue, s'il n'avait pas tant aimé sa femme, qui était une

[20]

belle femme, une Brouin de Guérande, une fille superbe,

et qui avait bon coeur. Elle aimait tant Cambremer,

qu'elle n'a jamais voulu que son homme la quittât plus

du temps nécessaire à la pêche aux sardines. Ils demeuraient

là-bas, tenez! dit le pêcheur en montant sur une

[25]

éminence pour nous montrer un îlot dans la petite

méditerranée qui se trouve entre les dunes où nous marchions

et les marais salants de Guérande, voyez~vous cette

maison? Elle était à lui. Jacquette Brouin et Cambremer

n'ont eu qu'un enfant, un garçon qu'ils ont aimé... comme

[30]

quoi dirai-je? dame! comme on aime un enfant unique;

ils en étaient fous. Leur petit Jacques aurait fait, sous

votre respect, dans la marmite qu'ils auraient trouvé que

c'était du sucre. Combien donc que nous les avons vus

de fois, à la fore, acheter les plus belles breloques pour

lui! C'était de la déraison, tout le monde le leur disait.

Le petit Cambremer, voyant que tout lui était permis, est

[5]

devenu méchant comme un âne rouge. Quand on venait

dire au père Cambremer:--«Votre fils a manqué tuer le

petit un tel!» il riait et disait:--«Bah! ce sera un fier

marin! il commandera les flottes du roi.» Un

autre:--«Pierre Cambremer, savez-vous que votre gars a crevé

[10]

l'oeil de la petite Pougaud?--Il aimera les filles!» disait

Pierre. Il trouvait tout bon. Alors mon petit mâtin, à

dix ans, battait tout le monde et s'amusait à couper le cou

aux poules, il éventrait les cochons, enfin il se roulait dans

le sang comme une fouine.--«Ce sera un fameux soldat!

[15]

disait Cambremer, il a goût au sang.» Voyez-vous, moi,

je me suis souvenu de tout ça, dit le pêcheur. Et Cambremer

aussi, ajouta-t-il après une pause. A quinze ou

seize ans, Jacques Cambremer était... quoi? un requin.

Il allait s'amuser à Guérande, ou faire le joli coeur à

[20]

Savenay. Fallait des espèces. Alors il se mit à voler

sa mère, qui n'osait en rien dire à son mari. Cambremer

était un homme probe à faire vingt lieues pour rendre à

quelqu'un deux sous qu'on lui aurait donné de trop dans

un compte. Enfin, un jour la mère fut dépouillée de tout.

[25]

Pendant une pêche de son père, le fils emporta le buffet,

la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre murs,

il avait tout vendu pour aller faire ses frigousses à Nantes.

La pauvre femme en a pleuré pendant des jours et des

nuits. Fallait dire ça au père à son retour, elle craignait

[30]

le père, pas pour elle, allez! Quand Pierre Cambremer

revint, qu'il vit sa maison garnie des meubles que l'on

avait prêtés à sa femme, il dit:--Qu'est-ce que c'est que

ça? La pauvre femme était plus morte que vive, elle dit:

--Nous avons été volés.--Où donc est Jacques?

Jacques, il est en riole! Personne ne savait où le drôle était

allé.--Il s'amuse trop! dit Pierre. Six mois après, le

[5]

pauvre père sut que son fils allait être pris par la justice à

Nantes. Il fait la route à pied, y va plus vite que par mer,

met la main sur son fils et l'amène ici. Il ne lui demande

pas:--Qu'as-tu fait? Il lui dit:--Si tu ne te tiens pas sage

pendant deux ans ici avec ta mère et avec moi, allant à

[10]

la pêche et te conduisant comme un honnête homme, tu

auras affaire à moi. L'enragé, comptant sur la bêtise de

ses père et mère, lui a fait grimace. Pierre, là-dessus, lui

flanque une mornifle qui vous a mis Jacques au lit pour

six mois. La pauvre mère se mourait de chagrin. Un

[15]

soir, elle dormait paisiblement à côté de son mari, elle

entend du bruit, se lève, elle reçoit un coup de couteau

dans le bras. Elle crie, on cherche de la lumière. Pierre

Cambremer voit sa femme blessée; il croit que c'est un

voleur, comme s'il y en avait dans notre pays, où l'on

[20]

peut porter sans crainte dix mille francs en or, du Croisic

à Saint-Nazaire, sans avoir à s'entendre demander ce

qu'on a sous le bras. Pierre cherche Jacques, il ne trouve

point son fils. Le matin, ce monstre-là n'avait-il pas eu

le front de revenir en disant qu'il était allé à Batz. Faut

[25]

vous dire que sa mère ne savait où cacher son argent.

Cambremer, lui, mettait le sien chez monsieur Dupotet

du Croisic. Les folies de leur fils leur avaient mangé des

cent écus, des cent francs, des louis d'or, ils étaient

quasiment ruinés, et c'était dur pour des gens qui avaient aux

[30]

environs de douze mille livres, compris leur îlot. Personne

ne sait ce que Cambremer a donné à Nantes pour

ravoir son fils. Le guignon ravageait la famille. Il était

arrivé des malheurs au frère de Cambremer, qui avait

besoin de secours. Pierre lui disait pour le consoler que

Jacques et Pérotte (la fille au cadet Cambremer) se marieraient.

Puis, pour lui faire gagner son pain, il l'employait

[5]

à la pêche; car Joseph Cambremer en était réduit à vivre

de son travail. Sa femme avait péri de la fièvre, il fallait

payer les mois de nourrice de Pérotte. La femme de

Pierre Cambremer devait une somme de cent francs à

diverses personnes pour cette petite, du linge, des hardes,

[10]

et deux ou trois mois à la grande Frelu qu'avait un enfant

de Simon Gaudry et qui nourrissait Pérotte. La Cambremer

avait cousu une pièce d'Espagne dans la laine de

son matelas, en mettant dessus: A Pérotte. Elle avait

reçu beaucoup d'éducation, elle écrivait comme un greffier,

[15]

et avait appris à lire à son fils, c'est ce qui l'a perdu.

Personne n'a su comment ça s'est fait, mais ce gredin de

Jacques avait flairé l'or, l'avait pris et était allé riboter

au Croisic. Le bonhomme Cambremer, par un fait exprès,

revenait avec sa barque chez lui. En abordant il voit

[20]

flotter un bout de papier, le prend, l'apporte à sa femme

qui tombe à la renverse en reconnaissant ses propres

paroles écrites. Cambremer ne dit rien, va au Croisic,

apprend là que son fils est au billard; pour lors, il fait

demander la bonne femme qui tient le café, et lui dit:

[25]

--J'avais dit à Jacques de ne pas se servir d'une pièce

d'or avec quoi il vous payera; rendez-la-moi, j'attendrai

sur la porte, et vous donnerai de l'argent blanc pour. La

bonne femme lui apporta la pièce. Cambremer la prend

en disant:--Bon! et revint chez lui. Toute la ville a su

[30]

cela. Mais voilà ce que je sais et ce dont les autres ne

font que de se douter en gros. Il dit à sa femme d'approprier

leur chambre qu'est en bas; il fait du feu dans la

cheminée, allume deux chandelles, place deux chaises

d'un côté de l'âtre, et met de l'autre côté un escabeau.

Puis dit à sa femme de lui apprêter ses habits de noces, en

lui commandant de pouiller les siens. Il s'habille. Quand

[5]

il est vêtu, il va chercher son frère, et lui dit de faire le

guet devant la maison pour l'avertir s'il entendait du

bruit sur les deux grèves, celle-ci et celle des marais de

Guérande. Il rentre quand il juge que sa femme est

habillée, il charge un fusil et le cache dans le coin de la

[10]

cheminée. Voilà Jacques qui revient; il revient tard; il

avait bu et joué jusqu'à dix heures; il s'était fait passer à

la pointe de Camouf. Son oncle l'entend héler, va le

chercher sur la grève des marais, et le passe sans rien dire.

Quand il entre, son père lui dit:--Assieds-toi là, en lui

[15]

montrant l'escabeau. Tu es, dit-il, devant ton père et

ta mère que tu as offensés, et qui ont à te juger. Jacques

se mit à beugler, parce que la figure de Cambremer était

tortillée d'une singulière manière. La mère était raide

comme une rame.--Si tu cries, si tu bouges, si tu ne te

[20]

tiens pas comme un mât sur ton escabeau, dit Pierre en

l'ajustant avec son fusil, je te tue comme un chien. Le

fils devint muet comme un poisson; la mère n'a rien dit.

--Voilà, dit Pierre à son fils, un papier qui enveloppait

une pièce d'or espagnole; la pièce d'or était dans le lit de

[25]

ta mère; ta mère seule savait l'endroit où elle l'avait mise;

j'ai trouvé le papier sur l'eau en abordant ici; tu viens de

donner ce soir cette pièce d'or espagnole à la mère Fleurant,

et ta mère n'a plus vu sa pièce dans son lit. Explique-toi.

Jacques dit qu'il n'avait pas pris la pièce de sa mère,

[30]

et que cette pièce lui était restée de Nantes.--Tant mieux,

dit Pierre. Comment peux-tu nous prouver cela?--Je

l'avais.--Tu n'as pas pris celle de ta mère--Non.--

Peux-tu le jurer sur ta vie éternelle? Il allait le jurer; sa

mère leva les yeux sur lui et lui dit:--Jacques, mon

enfant, prends garde, ne jure pas si ce n'est vrai; tu peux

t'amender, te repentir; il est temps encore. Et elle pleura.

[5]

--Vous êtes une ci et une ça, lui dit-il, qu'avez toujours

voulu ma perte. Cambremer pâlit et dit:--Ce que tu

viens de dire à ta mère grossira ton compte. Allons au

fait! Jures-tu?--Oui.--Tiens, dit-il, y avait-il sur ta pièce

cette croix que le marchand de sardines qui me l'a donnée

[10]

avait faite sur la nôtre? Jacques se dégrisa et pleura.

Assez causé, dit Pierre. Je ne te parle pas de ce que tu as

fait avant cela, je ne veux pas qu'un Cambremer soit fait

mourir sur la place du Croisic. Fais tes prières, et dépêchons-nous!

Il va venir un prêtre pour te confesser. La

[15]

mère était sortie, pour ne pas entendre condamner son

fils. Quand elle fut dehors, Cambremer l'oncle vint avec

le recteur de Piriac, auquel Jacques ne voulut rien dire.

Il était malin, il connaissait assez son père pour savoir

qu'il ne le tuerait pas sans confession.--Merci, excusez-nous,

[20]

monsieur, dit Cambremer au prêtre, quand il vit

l'obstination de Jacques. Je voulais donner une leçon à

mon fils et vous prier de n'en rien dire.--Toi, dit-il à

Jacques, si tu ne t'amendes pas, la première fois ce sera

pour de bon, et j'en finirai sans confession. Il l'envoya se

[25]

coucher. L'enfant crut cela et s'imagina qu'il pourrait se

remettre avec son père. Il dormit. Le père veilla. Quand

il vit son fils au fin fond de son sommeil, il lui couvrit la

bouche avec du chanvre, la lui banda avec un chiffon de

voile bien serré; puis il lui lia les mains et les pieds. Il

[30]

rageait, il pleurait du sang, disait Cambremer au justicier.

Que voulez-vous! la mère se jeta aux pieds du père.--Il

est jugé, dit-il, tu vas m'aider à le mettre dans la barque.

Elle s'y refusa. Cambremer l'y mit tout seul, l'y assujettit

au fond, lui mit une pierre au cou, sortit du bassin, gagna

la mer, et vint à la hauteur de la roche où il est. Pour

lors, la pauvre mère, qui s'était fait passer ici par son

[5]

beau-frère, eut beau crier

Grâce!

ça servit comme une

pierre à un loup. Il y avait de la lune, elle a vu le père

jetant à la mer son fils qui lui tenait encore aux entrailles,

et comme il n'y avait pas d'air elle a entendu blouf! puis

rin, ni trace, ni bouillon; la mer est d'une fameuse garde,

[10]

allez! En abordant là pour faire taire sa femme qui

gémissait, Cambremer la trouva quasi morte; il fut impossible

aux deux frères de la porter, il a fallu la mettre dans

la barque qui venait de servir au fils, et ils l'ont ramenée

chez elle en faisant le tour par la passe du Croisic. Ah!

[15]

ben, la belle Brouin, comme on l'appelait, n'a pas duré

huit jours; elle est morte en demandant à son mari de

brûler la damnée barque. Oh! il l'a fait. Lui, il est devenu

tout chose, il savait plus ce qu'il voulait; il fringalait en

marchant comme un homme qui ne peut pas porter le vin.

[20]

Puis, il a fait un voyage de dix jours et est revenu se

mettre où vous l'avez vu, et, depuis qu'il y est, il n'a pas

dit une parole.

Le pêcheur ne mit qu'un moment à nous raconter cette

histoire et nous la dit plus simplement encore que je ne

[25]

l'écris. Les gens du peuple font peu de réflexions en

contant, ils accusent le fait qui les a frappés, et le traduisent

comme ils le sentent. Ce récit fut aussi aigrement incisif

que l'est un coup de hache.

--Je n'irai pas à Batz, dit Pauline en arrivant au contour

[30]

supérieur du lac. Nous revînmes au Croisic par les

marais salants, dans le dédale desquels nous conduisit le

pêcheur, devenu comme nous silencieux. La disposition

de nos âmes était changée. Nous étions tous deux plongés

en de funestes réflexions, attristés par ce drame qui

expliquait le rapide pressentiment que nous en avions eu à

l'aspect de Cambremer. Nous avions l'un et l'autre assez

[5]

de connaissance du monde pour deviner de cette triple

vie tout ce que nous en avait tu notre guide. Les malheurs

de ces trois êtres se reproduisaient devant nous comme si

nous les avions vus dans les tableaux d'un drame que ce

père couronnait en expiant son crime nécessaire. Nous

[10]

n'osions regarder la roche où était l'homme fatal qui

faisait peur à toute une contrée. Quelques nuages embrumaient

le ciel; des vapeurs s'élevaient à l'horizon, nous

marchions au milieu de la nature la plus âcrement sombre

que j'aie jamais rencontrée. Nous foulions une nature qui

[15]

semblait souffrante, maladive, des marais salants, qu'on

peut à bon droit nommer les écrouelles de la terre. Là, le

sol est divisé en carrés inégaux de forme, tous encaissés par

d'énormes talus de terre grise, tous pleins d'une eau

saumâtre, à la surface de laquelle arrive le sel. Ces

[20]

ravins, faits à main d'homme, sont intérieurement

partagés en plates-bandes, le long desquelles marchent des

ouvriers armés de longs râteaux, à l'aide desquels ils

écrèment cette saumure, et amènent sur des plates-formes

rondes pratiquées de distance en distance ce sel quand il

[25]

est bon à mettre en mulons. Nous côtoyâmes pendant

deux heures ce triste damier, où le sel étouffe par son

abondance la végétation, et où nous n'apercevions de

loin en loin que quelques paludiers, nom donné à ceux qui

cultivent le sel. Ces hommes, ou plutôt ce clan de Bretons

[30]

porte un costume spécial, une jaquette blanche assez

semblable à celle des brasseurs. Ils se marient entre eux.

Il n'y a pas d'exemple qu'une fille de cette tribu ait épousé

un autre homme qu'un paludier. L'horrible aspect de ces

marécages, dont la boue était symétriquement ratissée,

et cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne,

s'harmonisaient avec le deuil de notre âme. Quand nous

[5]

arrivâmes à l'endroit où l'on passe le bras de mer formé

par l'irruption des eaux dans ce fond, et qui sert sans

doute à alimenter les marais salants, nous aperçûmes avec

plaisir les maigres végétations qui garnissent les sables de

la plage. Dans la traversée, nous aperçûmes au milieu

[10]

du lac l'île où demeurent les Cambremer; nous détournâmes

la tête.

En arrivant à notre hôtel, nous remarquâmes un billard

dans une salle basse, et quand nous apprîmes que c'était

le seul billard public qu'il y eût au Croisic, nous fîmes nos

[15]

apprêts de départ pendant la nuit; le lendemain, nous

étions à Guérande. Pauline était encore triste, et moi je

ressentais déjà les approches de cette flamme qui me brûle

le cerveau. J'étais si cruellement tourmenté par les

visions que j'avais de ces trois existences, qu'elle me dit:

[20]

--Louis, écris cela, tu donneras le change à la nature de

cette fièvre.

Je vous ai donc écrit cette aventure, mon cher oncle;

mais elle m'a déjà fait perdre le calme que je devais à mes

bains et à notre séjour ici.