MUSSET

CROISILLES

I

Au commencement du règne de Louis XV, un jeune

homme nommé Croisilles, fils d'un orfèvre, revenait de

Paris au Havre, sa ville natale. Il avait été chargé par son

père d'une affaire de commerce, et cette affaire s'était

[5]

terminée à son gré. La joie d'apporter une bonne nouvelle le

faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume;

car, bien qu'il eût dans ses poches une somme d'argent

assez considérable, il voyageait à pied pour son plaisir.

C'était un garçon de bonne humeur, et qui ne manquait

[10]

pas d'esprit, mais tellement distrait et étourdi, qu'on le

regardait comme un peu fou. Son gilet boutonné de

travers, sa perruque au vent, son chapeau sous le bras, il

suivait les rives de la Seine, tantôt rêvant, tantôt chantant,

levé dès le matin, soupant au cabaret, et charmé de

[15]

traverser ainsi l'une des plus belles contrées de la France.

Tout en dévastant, au passage, les pommiers de la Normandie,

il cherchait des rimes dans sa tête (car tout étourdi

est un peu poète), et il essayait de faire un madrigal pour

une belle demoiselle de son pays; ce n'était pas moins que

[20]

la fille d'un fermier général, mademoiselle Godeau, la

perle du Havre, riche héritière fort courtisée. Croisilles

n'était point reçu chez M. Godeau autrement que par

hasard, c'est-à-dire qu'il y avait porté quelquefois des

bijoux achetés chez son père. M. Godeau, dont le nom,

tant soit peu commun, soutenait mal une immense fortune,

se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et

se montrait, en toute occasion, énormément et impitoyablement

riche. Il n'était donc pas homme à laisser entrer

[5]

dans son salon le fils d'un orfèvre; mais, comme mademoiselle

Godeau avait les plus beaux yeux du monde, que

Croisilles n'était pas mal tourné, et que rien n'empêche

un joli garçon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles

adorait mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait

[10]

pas fâchée. Il pensait donc à elle tout en regagnant le

Havre, et, comme il n'avait jamais réfléchi à rien, au

lieu de songer aux obstacles invincibles qui le séparaient

de sa bien-aimée, il ne s'occupait que de trouver une rime

au nom de baptême qu'elle portait. Mademoiselle Godeau

[15]

s'appelait Julie, et la rime était aisée à trouver. Croisilles,

arrivé à Honfleur, s'embarqua le coeur satisfait, son argent

et son madrigal en poche, et, dès qu'il eut touché le rivage

il courut à la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermée; il y frappa à plusieurs reprises,

[20]

non sans étonnement ni sans crainte, car ce n'était

point un jour de fête; personne ne venait. Il appela son

père, mais en vain. Il entra chez un voisin pour demander

ce qui était arrivé; au lieu de lui répondre, le voisin

détourna la tête, comme ne voulant pas le reconnaître.

[25]

Croisilles répéta ses questions; il apprit que son père,

depuis longtemps gêné dans ses affaires, venait de faire

faillite, et s'était enfui en Amérique, abandonnant à ses

créanciers tout ce qu'il possédait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord

[30]

frappé de l'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais son

père. Il lui paraissait impossible de se trouver ainsi abandonné

tout à coup; il voulut à toute force entrer dans la

boutique, mais on lui fit entendre que les scellés étaient

mis, il s'assit sur une borne, et, se livrant à sa douleur, il

se mit à pleurer à chaudes larmes, sourd aux consolations

de ceux qui l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son

[5]

père, quoiqu'il le sût déjà bien loin; enfin il se leva, honteux

de voir la foule s'attrouper autour de lui, et, dans le

plus profond désespoir, il se dirigea vers le port.

Arrivé sur la jetée, il marcha devant lui comme un

homme égaré qui ne sait plus où il va ni que devenir. Il

[10]

se voyait perdu sans ressources, n'ayant plus d'asile, aucun

moyen de salut, et, bien entendu, plus d'amis. Seul, errant

au bord de la mer, il fut tenté de mourir en s'y précipitant.

Au moment où, cédant à cette pensée, il s'avançait

vers un rempart élevé, un vieux domestique, nommé Jean,

[15]

qui servait sa famille depuis nombre d'années, s'approcha

de lui.

--Ah! mon pauvre Jean! s'écria-t-il, tu sais ce qui s'est

passé depuis mon départ. Est-il possible que mon père

nous quitte sans avertissement, sans adieu?

[20]

-Il est parti, répondit Jean, mais non pas sans vous dire

adieu.

En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il donna

à son jeune maitre. Croisilles reconnut l'écriture de son

père, et, avant d'ouvrir la lettre, il la baisa avec transport;

[25]

mais elle ne renfermait que quelques mots. Au lieu de

sentir sa peine adoucie, le jeune homme la trouva confirmée.

Honnête jusque-là et connu pour tel, ruiné par

un malheur imprévu (la banqueroute d'un associé), le

vieil orfèvre n'avait laissé à son fils que quelques paroles

[30]

banales de consolation, et nul espoir, sinon cet espoir

vague, sans but ni raison, le dernier bien, dit-on, qui se

perde.

--Jean, mon ami, tu m'as bercé, dit Croisilles après

avoir lu la lettre, et tu es certainement aujourd'hui le seul

être qui puisse m'aimer un peu; c'est une chose qui m'est

bien douce, mais qui est fâcheuse pour toi; car, aussi vrai

[5]

que mon père s'est embarqué là, je vais me jeter dans cette

mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais

un jour ou l'autre, car je suis perdu.

--Que voulez~vous y faire? répliqua Jean, n'ayant point

l'air d'avoir entendu, mais retenant Croisilles par le pan de

[10]

son habit; que voulez~vous y faire, mon cher maitre? Votre

père a été trompé; il attendait de l'argent qui n'est pas

venu, et ce n'était pas peu de chose. Pouvait-il rester ici?

Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune depuis trente ans

que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son commerce, et

[15]

les écus arriver un à un chez vous. C'est un honnête

homme, et habile; on a cruellement abusé de lui. Ces jours

derniers, j'étais encore là, et comme les écus étaient arrivés,

je les ai vus partir du logis. Votre père a payé tout ce qu'il

a pu pendant une journée entière; et, lorsque son secrétaire

[20]

a été vide, il n'a pu s'empêcher de me dire, en me montrant

un tiroir où il ne restait que six francs: «Il y avait ici cent

mille francs ce matin!» Ce n'est pas là une banqueroute,

monsieur, ce n'est point une chose qui déshonore!

--Je ne doute pas plus de la probité de mon père,

[25]

répondit Croisilles, que de son malheur. Je ne doute pas

non plus de son affection; mais j'aurais voulu l'embrasser,

car que veux-tu que je devienne? Je ne suis point fait à

la misère, je n'ai pas l'esprit nécessaire pour recommencer

ma fortune. Et quand je l'aurais? mon père est parti.

[30]

S'il a mis trente ans à s'enrichir, combien m'en faudra-t-il

pour réparer ce coup? Bien davantage. Et vivra-t-il

alors? Non sans doute; il mourra là-bas, et je ne puis pas

même l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en

mourant aussi.

Tout désolé qu'était Croisilles, il avait beaucoup de

religion. Quoique son désespoir lui fît désirer la mort, il

[5]

hésitait à se la donner. Dès les premiers mots de cet

entretien, il s'était appuyé sur le bras de Jean, et tous deux

retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entrés dans

les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche:

--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un

[10]

homme de bien a le droit de vivre, et qu'un malheur ne

prouve rien. Puisque votre père ne s'est pas tué, Dieu

merci, comment pouvez-vous songer à mourir? Puisqu'il

n'y a point de déshonneur, et toute la ville le sait, que

penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la

[15]

pauvreté. Ce ne serait ni brave ni chrétien; car, au fond,

qu'est-ce qui vous effraye? Il y a des gens qui naissent

pauvres, et qui n'ont jamais eu ni père ni mère. Je sais

bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin

il n'y a rien d'impossible à Dieu. Qu'est-ce que vous feriez

[20]

en pareil cas? Votre père n'était pas né riche, tant s'en

faut, sans vous offenser, et c'est peut-être ce qui le console.

Si vous aviez été ici depuis un mois, cela vous aurait

donné du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner, personne

n'est à l'abri d'une banqueroute; mais votre père,

[25]

j'ose le dire, a été un homme, quoiqu'il soit parti un peu

vite. Mais que voulez-vous? on ne trouve pas tous les

jours un bâtiment pour l'Amérique. Je l'ai accompagné

jusque sur le port, et si vous aviez vu sa tristesse! comme

il m'a recommandé d'avoir soin de vous, de lui donner de

[30]

vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idée que

vous avez de jeter le manche après la cognée. Chacun a

son temps d'épreuve ici-bas, et j'ai été soldat avant d'être

domestique. J'ai rudement souffert, mais j'étais jeune;

j'avais votre âge, monsieur, à cette époque-là, et il me

semblait que la Providence ne peut pas dire son dernier

mot à un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous

[5]

empêcher le bon Dieu de réparer le mal qu'il vous

fait? Laissez-lui le temps, et tout s'arrangera. S'il m'était

permis de vous conseiller, vous attendriez seulement deux

ou trois ans, et je gagerais que vous vous en trouveriez

bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde.

[10]

Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment?

Pendant que Jean s'évertuait à persuader son maitre,

celui-ci marchait en silence, et, comme font souvent ceux

qui souffrent, il regardait de côté et d'autre, comme pour

chercher quelque chose qui pût le rattacher à la vie. Le

[15]

hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau,

la fille du fermier général, vint à passer avec sa gouvernante.

L'hôtel qu'elle habitait n'était pas éloigné de là;

Croisilles la vit entrer chez elle. Cette rencontre produisit

sur lui plus d'effet que tous les raisonnements du monde.

[20]

J'ai dit qu'il était un peu fou, et qu'il cédait presque

toujours à un premier mouvement. Sans hésiter plus long-temps

et sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux

domestique, et alla frapper à la porte de M. Godeau.

II

Quand on se représente aujourd'hui ce qu'on appelait

[25]

jadis un financier, on imagine un ventre énorme, de courtes

jambes, une immense perruque, une large face à triple

menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est habitué a

se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait à quels

abus ont donné lieu les fermes royales, et il semble qu'il

y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des

hommes ceux qui s'engraissent non-seulement de leur

propre oisiveté, mais encore du travail des autres. M.

Godeau, parmi les financiers, était des plus classiques qu'on

[5]

pût voir, c'est-à-dire des plus gros; pour l'instant il avait

la goutte, chose fort à la mode en ce temps-là, comme l'est

à présent la migraine. Couché sur une chaise longue, les

yeux à demi fermés, il se dorlotait au fond d'un boudoir.

Les panneaux de glaces qui l'environnaient répétaient

majestueusement de toutes parts son énorme personne;

[10]

des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les

meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminée,

le plafond, étaient dorés; son habit l'était; je ne sais si sa

cervelle ne l'était pas aussi. Il calculait les suites d'une

[15]

petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter

quelques milliers de louis; il daignait en sourire tout seul,

lorsqu'on lui annonça Croisilles, qui entra d'un air humble

mais résolu, et dans tout le désordre qu'on peut supposer

d'un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau

[20]

fut un peu surpris de cette visite inattendue; il crut que

sa fille avait fait quelque emplette; il fut confirmé dans

cette pensée en la voyant paraître presque en même temps

que le jeune homme. Il fit signe à Croisilles, non pas de

s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un

[25]

sofa, et Croisilles, resté debout, s'exprima à peu près en

ces termes:

--Monsieur, mon père vient de faire faillite. La banqueroute

d'un associé l'a forcé à suspendre ses payements,

et, ne pouvant assister à sa propre honte, il s'est enfui en

[30]

Amérique, après avoir donné à ses créanciers jusqu'à son

dernier sou. J'étais absent lorsque cela s'est passé; j'arrive,

et il y a deux heures que je sais cet événement. Je

suis absolument sans ressources et déterminé à mourir.

Il est très-probable qu'en sortant de chez vous je vais me

jeter à l'eau. Je l'aurais déjà fait, selon toute apparence,

si le hasard ne m'avait fait rencontrer mademoiselle votre

[5]

fille tout à l'heure. Je l'aime, monsieur, du plus profond

de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle,

et je me suis tu jusqu'ici à cause du respect que je lui dois;

mais aujourd'hui, en vous le déclarant, je remplis un devoir

indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de

[10]

me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous

voulez, que j'épouse mademoiselle Julie. Je n'ai pas la

moindre espérance que vous m'accordiez cette demande,

mais je dois néanmoins vous la faire; car je suis bon chrétien,

monsieur, et lorsqu'un bon chrétien se voit arrivé à

[15]

un tel degré de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de

souffrir la vie, il doit du moins, pour atténuer son crime,

épuiser toutes les chances qui lui restent avant de prendre

un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait

[20]

supposé qu'on venait lui emprunter de l'argent, et il avait

jeté prudemment son mouchoir sur les sacs placés auprès

de lui, préparant d'avance un refus poli, car il avait toujours

eu de la bienveillance pour le père de Croisilles. Mais

quand il eut écouté jusqu'au bout, et qu'il eut compris de

[25]

quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garçon ne

fût devenu complètement fou. Il eut d'abord quelque

envie de sonner et de le faire mettre à la porte; mais il lui

trouva une apparence si ferme, un visage si déterminé,

qu'il eut pitié d'une démence si tranquille. Il se contenta

[30]

de dire à sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus

longtemps à entendre de pareilles inconvenances.

Pendant que Croisilles avait parlé, mademoiselle

Godeau était devenue rouge comme une pêche au mois d'août.

Sur l'ordre de son père, elle se retira. Le jeune homme lui

fit un profond salut dont elle ne sembla pas s'apercevoir.

Demeuré seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se souleva,

[5]

se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforçant de

prendre un air paternel:

--Mon garçon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te

moques pas de moi et que tu as réellement perdu la tête.

Non-seulement j'excuse ta démarche, mais je consens à

[10]

ne point t'en punir. Je suis fâché que ton pauvre diable

de père ait fait banqueroute et qu'il ait décampé; c'est

fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourné la

cervelle. Je veux faire quelque chose pour toi; prends un

pliant et assieds-toi là.

[15]

--C'est inutile, monsieur, répondit Croisilles; du moment

que vous me refusez, je n'ai plus qu'à prendre congé

de vous. Je vous souhaite toutes sortes de prospérités.

--Et où t'en vas-tu?

--Écrire à mon père et lui dire adieu.

[20]

--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas

te noyer, ou le diable m'emporte.

--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne

m'abandonne pas.

--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi,

[25]

te dis-je, et écoute-moi.

M. Godeau venait de faire une réflexion fort juste, c'est

qu'il n'est jamais agréable qu'on dise qu'un homme, quel

qu'il soit, s'est jeté à l'eau en nous quittant. Il toussa

donc de nouveau, prit sa tabatière, jeta un regard distrait

[30]

sur son jabot, et continua.

--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu

ne sais ce que tu dis. Tu es ruiné, voilà ton affaire. Mais,

mon cher ami, tout cela ne suffit pas; il faut réfléchir aux

choses de ce monde. Si tu venais me demander... je

ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais qu'est-ce

que tu veux? tu es amoureux de ma fille?

[5]

--Oui, monsieur, et je vous répète que je suis bien

éloigné de supposer que vous puissiez me la donner pour

femme; mais comme il n'y a que cela au monde qui pourrait

m'empêcher de mourir, si vous croyez en Dieu, comme

je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui

[10]

m'amène.

--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas,

je n'entends pas qu'on m'interroge; réponds d'abord: Où

as-tu vu ma fille?

--Dans la boutique de mon père et dans cette maison,

[15]

lorsque j'y ai apporté des bijoux pour mademoiselle

Julie.

--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne

s'y reconnaît plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle

Julie ou Javotte, sais-tu ce qu'il faut, avant tout,

[20]

pour oser prétendre à la main de la fille d'un fermier

général?

--Non, je l'ignore absolument, à moins que ce ne soit.

d'être aussi riche qu'elle.

--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.

[25]

--Eh bien! je m'appelle Croisilles.

--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom

que Croisilles?

--Ma foi, monsieur, en mon âme et conscience, c'est

un aussi beau nom que Godeau.

[30]

--Tu es un impertinent, et tu me le payeras.

--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fâchez pas; je n'ai

pas la moindre envie de vous offenser. Si vous voyez là

quelque chose qui vous blesse, et si vous voulez m'en

punir, vous n'avez que faire de vous mettre en colère: en

sortant d'ici, je vais me noyer.

Bien que M. Godeau se fût promis de renvoyer Croisilles

[5]

le plus doucement possible, afin d'éviter tout scandale,

sa prudence ne pouvait résister à l'impatience de

l'orgueil offensé; l'entretien auquel il essayait de se

résigner lui paraissait monstrueux en lui-même; je laisse à

penser ce qu'il éprouvait en s'entendant parler de la

[10]

sorte.

--Écoute, dit-il presque hors de lui et résolu à en finir

à tout prix, tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses

comprendre un mot de sens commun. Es-tu riche?...

Non. Es-tu noble? Encore moins. Qu'est-ce que

[15]

c'est que la frénésie qui t'amène? Tu viens me tracasser,

tu crois faire un coup de tête; tu sais parfaitement bien

que c'est inutile; tu veux me rendre responsable de ta

mort. As-tu à te plaindre de moi? dois-je un sou à ton

père? est-ce ma faute si tu en es là? Eh, mordieu! on se

[20]

noie et on se tait.

--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre très

humble serviteur.

--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en

vain recours à moi. Tiens, mon garçon, voilà quatre louis

[25]

d'or; va-t'en dîner à la cuisine, et que je n'entende plus

parler de toi.

--Bien obligé, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de

votre argent!

Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant

[30]

mis sa conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire

se renfonça de plus belle dans sa chaise et reprit ses

Méditations.

Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-là, n'était pas

si loin qu'on pouvait le croire; elle s'était, il est vrai,

retirée par obéissance pour son père; mais, au lieu de regagner

sa chambre, elle était restée à écouter derrière la

[5]

porte. Si l'extravagance de Croisilles lui paraissait

inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant;

car l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passé

pour offense; d'un autre côté, comme il n'était pas possible

de douter du désespoir du jeune homme, mademoiselle

[10]

Godeau se trouvait prise à la fois par les deux

sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et

la curiosité. Lorsqu'elle vit l'entretien terminé et Croisilles

prêt à sortir, elle traversa rapidement le salon où elle se

trouvait, ne voulant pas être surprise aux aguets, et elle

[15]

se dirigea vers son appartement; mais presque aussitôt

elle revint sur ses pas. L'idée que Croisilles allait peut-être

réellement se donner la mort lui troubla le coeur

malgré elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait,

elle marcha à sa rencontre; le salon était vaste, et les deux

[20]

jeunes gens vinrent lentement au-devant l'un de l'autre.

Croisilles était pâle comme la mort, et mademoiselle Godeau

cherchait vainement quelque parole qui pût exprimer

ce qu'elle sentait. En passant à côté de lui, elle

laissa tomber à terre un bouquet de violettes qu'elle

[25]

tenait à la main. Il se baissa aussitôt, ramassa le bouquet

et le présenta à la jeune fille pour le lui rendre; mais,

au lieu de le reprendre, elle continua sa route sans

prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son père.

Croisilles, resté seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de

[30]

la maison le coeur agité, ne sachant trop que penser de

cette aventure.

III

A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit

accourir son fidèle Jean, dont le visage exprimait la joie.

--Qu'est-il arrivé? lui demanda-t-il; as-tu quelque

nouvelle à m'apprendre?

[5]

--Monsieur, répondit Jean, j'ai à vous apprendre que

les scellés sont levés, et que vous pouvez rentrer chez

vous. Toutes les dettes de votre père payées, vous restez

propriétaire de la maison. Il est bien vrai qu'on a

emporté tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et

[10]

qu'on a même enlevé les meubles; mais enfin la maison

vous appartient, et vous n'avez pas tout perdu. Je cours

partout depuis une heure, ne sachant ce que vous étiez

devenu, et j'espère, mon cher maitre, que vous serez assez

sage pour prendre un parti raisonnable.

[15]

--Quel parti veux-tu que je prenne?

--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre

fortune; elle vaut une trentaine de mille francs. Avec

cela, du moins, on ne meurt pas de faim; et qui vous

empêcherait d'acheter un petit fonds de commerce qui ne

[20]

manquerait pas de prospérer?

--Nous verrons cela, répondit Croisilles, tout en se

hâtant de prendre le chemin de sa rue. Il lui tardait de

revoir le toit paternel; mais, lorsqu'il y fut arrivé, un si

triste spectacle s'offrit à lui, qu'il eut à peine le courage

[25]

d'entrer. La boutique en désordre, les chambres désertes,

l'alcôve de son père vide, tout présentait à ses regards la

nudité de la misère. Il ne restait pas une chaise; tous les

tiroirs avaient été fouillés, le comptoir brisé, la caisse

emportée; rien n'avait échappé aux recherches avides des

[30]

créanciers et de la justice, qui, après avoir pillé la maison,

étaient partis, laissant les portes ouvertes, comme pour

témoigner aux passants que leur besogne était accomplie.

--Voilà donc, s'écria Croisilles, voilà donc ce qui reste

de trente ans de travail et de la plus honnête existence,

[5]

faute d'avoir eu à temps, au jour fixe, de quoi faire

honneur à une signature imprudemment engagée!

Pendant que le jeune homme se promenait de long en

large, livré aux plus tristes pensées, Jean paraissait fort

embarrassé. Il supposait que son maitre était sans argent,

[10]

et qu'il pouvait même n'avoir pas dîné. Il cherchait

donc quelque moyen pour le questionner là-dessus,

et pour lui offrir, en cas de besoin, une part de ses économies.

Après s'être mis l'esprit à la torture pendant un

quart d'heure pour imaginer un biais convenable, il ne

[15]

trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles, et

de lui demander d'une voix attendrie:

--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux?

Le pauvre homme avait prononcé ces mots avec un accent

à la fois si burlesque et si touchant, que Croisilles,

[20]

malgré sa tristesse, ne put s'empêcher d'en rire.

--Et à propos de quoi cette question? dit-il.

--Monsieur, répondit Jean, c'est que ma femme m'en

fait cuire une pour mon dîner, et si par hasard vous les

aimiez toujours...

[25]

Croisilles avait entièrement oublié jusqu'à ce moment la

somme qu'il rapportait à son père; la proposition de Jean

le fit se ressouvenir que ses poches étaient pleines d'or.

--Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard,

et j'accepte avec plaisir ton diner; mais, si tu es inquiet

[30]

de ma fortune, rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en

faut pour avoir ce soir un bon souper que tu partageras

à ton tour avec moi.

En parlant ainsi, il posa sur la cheminée quatre bourses

bien garnies, qu'il vida, et qui contenaient chacune

cinquante louis.

--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il,

[5]

je puis en user pour un jour ou deux. A qui faut-ils

que je m'adresse pour la faire tenir à mon père?

--Monsieur, répondit Jean avec empressement, votre

père m'a bien recommandé de vous dire que cet argent

vous appartenait; et si je ne vous en parlais point, c'est

[10]

que je ne savais pas de quelle manière vos affaires de

Paris s'étaient terminées. Votre père ne manquera de

rien là-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui

le recevra de son mieux; il a d'ailleurs emporté ce qu'il

lui faut, car il était bien sûr d'en laisser encore de trop, et

[15]

ce qu'il a, laissé, monsieur, tout ce qu'il a laissé, est à vous,

il vous le marque lui-même dans sa lettre, et je suis expressément

chargé de vous le répéter. Cet or est donc aussi

légitimement votre bien que cette maison où nous sommes.

Je puis vous rapporter les paroles mêmes que votre

[20]

père m'a dites en partant: «Que mon fils me pardonne de

le quitter; qu'il se souvienne seulement pour m'aimer que

je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera

après mes dettes payées, comme si c'était mon héritage.»

Voilà, monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez

[25]

ceci dans votre poche, et puisque vous voulez bien mon

diner, allons, je vous prie, à la maison.

La joie et la sincérité qui brillaient dans les yeux de

Jean ne laissaient aucun doute à Croisilles. Les paroles

de son père l'avaient ému à tel point qu'il ne put retenir

[30]

ses larmes; d'autre part, dans un pareil moment, quatre

mille francs n'étaient pas une bagatelle. Pour ce qui

regardait la maison, ce n'était point une ressource certaine,

car on ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose

longue et difficile. Tout cela cependant ne laissait pas

que d'apporter un changement considérable à la situation

dans laquelle se trouvait le jeune homme; il se sentit

[5]

tout à coup attendri, ébranlé dans sa funeste résolution, et,

pour ainsi dire, à la fois plus triste et moins désolé. Après

avoir fermé les volets de la boutique, il sortit de la maison

avec Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put

s'empêcher de songer combien c'est peu de chose que nos

[10]

afflictions, puisqu'elles servent quelquefois à nous faire

trouver une joie imprévue dans la plus faible lueur d'espérance.

Ce fut avec cette pensée qu'il se mit à table à

côté de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant

le repas, de faire tous ses efforts pour l'égayer.

[15]

Les étourdis ont un heureux défaut: ils se désolent

Aisément, mais ils n'ont même pas le temps de se consoler,

tant il leur est facile de se distraire. On se tromperait de

les croire insensibles ou égoïstes; ils sentent peut-être plus

vivement que d'autres, et ils sont très capables de se

[20]

brûler la cervelle dans un moment de désespoir; mais, ce

moment passé, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent

diner, qu'ils boivent et mangent comme à l'ordinaire,

pour fondre ensuite en larmes en se couchant. La joie et

la douleur ne glissent pas sur eux; elles les traversent

[25]

comme des flèches: bonne et violente nature qui sait

souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle

on lit tout à nu, non pas fragile et vide comme le

verre, mais pleine et transparente comme le cristal de

roche.

[30]

Après avoir trinqué avec Jean, Croisilles, au lieu de se

noyer, s'en alla à la comédie. Debout dans le fond du

parterre, il tira de son sein le bouquet de mademoiselle

Godeau, et, pendant qu'il en respirait le parfum dans un

profond recueillement, il commença à penser d'un esprit

plus calme à son aventure du matin. Dès qu'il y eut réfléchi

quelque temps, il vit clairement la vérité, c'est-à-dire

[5]

que la jeune fille, en lui laissant son bouquet entre les

mains et en refusant de le reprendre, avait voulu lui

donner une marque d'intérêt; car autrement ce refus et

ce silence n'auraient été qu'une preuve de mépris, et cette

supposition n'était pas possible. Croisilles jugea donc

[10]

que mademoiselle Godeau avait le coeur moins dur que

monsieur son père, et il n'eut pas de peine à se souvenir

que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traversé le

salon, avait exprimé une émotion d'autant plus vraie

qu'elle semblait involontaire. Mais cette émotion était-elle

[15]

de l'amour ou seulement de la pitié, ou moins encore

peut-être, de l'humanité? Mademoiselle Godeau avait-elle

craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement

d'être la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fût?

Bien que fané et à demi effeuillé, le bouquet avait encore

[20]

une odeur si exquise et une si galante tournure, qu'en le

respirant et en le regardant, Croisilles ne put se défendre

d'espérer. C'était une guirlande de roses autour d'une

touffe de violettes. Combien de sentiments et de mystères

un Turc aurait lus dans ces fleurs, en interprétant leur

[25]

langage! Mais il n'y a que faire d'être turc en pareille

circonstance. Les fleurs qui tombent du sein d'une jolie

femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais

muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont

vu lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait

[30]

assez pour un amoureux, et elles le racontent en effet.

Les parfums ont plus d'une ressemblance avec l'amour, et

il y a même des gens qui pensent que l'amour n'est qu'une

sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui l'exhale est la

plus belle de la création.

Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif

à la tragédie qu'on représentait pendant ce temps-là,

[5]

mademoiselle Godeau elle-même parut dans une loge en

face de lui. L'idée ne lui vint pas que, si elle l'apercevait,

elle pourrait bien trouver singulier de le voir là après ce

qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts

pour se rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une

[10]

figurante de Paris était venue en poste jouer Mérope, et

la foule était si serrée, qu'il n'y avait pas moyen de bouger.

Faute de mieux, il se contenta donc de fixer ses regards

sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des yeux.

Il remarqua qu'elle semblait préoccupée, maussade, et

[15]

qu'elle ne parlait à personne qu'avec une sorte de répugnance.

Sa loge était entourée, comme on peut penser, de

tout ce qu'il y avait de petits-maîtres normands dans la

ville; chacun venait à son tour passer devant elle à la

galerie, car, pour entrer dans la loge même qu'elle occupait,

[20]

cela n'était pas possible, attendu que monsieur son

père en remplissait seul, de sa personne, plus des trois

quarts. Croisilles remarqua encore qu'elle ne lorgnait

point et qu'elle n'écoutait pas la pièce. Le coude appuyé

sur la balustrade, le menton dans sa main, le regard distrait,

[25]

elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue

de Vénus déguisée en marquise; l'étalage de sa robe et de

sa coiffure, son rouge, sous lequel on devinait sa pâleur,

toute la pompe de sa toilette, ne faisaient que mieux

ressortir son immobilité. Jamais Croisilles ne l'avait vue

[30]

si jolie. Ayant trouvé moyen, pendant l'entr'acte, de

s'échapper de la cohue, il courut regarder au carreau de

la loge, et, chose étrange, à peine y eut-il mis la tête, que

mademoiselle Godeau, qui n'avait pas bougé depuis une

heure, se retourna. Elle tressaillit légèrement en l'apercevant,

et ne jeta sur lui qu'un coup d'oeil; puis elle reprit

sa première posture. Si ce coup d'oeil exprimait la

[5]

surprise, l'inquiétude, le plaisir de l'amour; s'il voulait

dire: «Quoi! vous n'êtes pas mort!» ou: «Dieu soit béni!

vous voilà vivant!» je ne me charge pas de le démêler;

toujours est-il que, sur ce coup d'oeil, Croisilles se jura

tout bas de mourir ou de se faire aimer.

IV

De tous les obstacles qui nuisent à l'amour, l'un des

[10]

plus grands est sans contredit ce qu'on appelle la fausse

honte, qui en est bien une très-véritable. Croisilles n'avait

pas ce triste défaut que donnent l'orgueil et la timidité;

il n'était pas de ceux qui tournent pendant des mois

entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat

[15]

autour d'un oiseau en cage. Dès qu'il eut renoncé à se

noyer, il ne songea plus qu'à faire savoir à sa chère Julie

qu'il vivait uniquement pour elle; mais comment le lui

dire? S'il se présentait une seconde fois à l'hôtel du fermier

général, il n'était pas douteux que M. Godeau ne le fit

[20]

mettre au moins à la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec

une femme de chambre, quand il lui arrivait d'aller à pied;

il était donc inutile d'entreprendre de la suivre. Passer

les nuits sous les croisées de sa maîtresse est une folie

chère aux amoureux, mais qui, dans le cas présent, était

[25]

plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles était fort

religieux; il ne lui vint donc pas à l'esprit de chercher à

rencontrer sa belle à l'église. Comme le meilleur parti,

quoique le plus dangereux, est d'écrire aux gens lorsqu'on

ne peut leur parler soi-même, il écrivit dès le lendemain.

Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni raison. Elle

était à peu près conçue en ces termes:

«Mademoiselle,

[5]

«Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait

posséder de fortune pour pouvoir prétendre à vous épouser.

Je vous fais là une étrange question; mais je vous aime si

éperdument qu'il m'est impossible de ne pas la faire, et

vous êtes la seule personne au monde à qui je puisse

[10]

l'adresser. Il m'a semblé, hier au soir, que vous me

regardiez au spectacle. Je voulais mourir; plût à Dieu que

je fusse mort, en effet, si je me trompe et si ce regard

n'était pas pour moi! Dites-moi si le hasard peut être

assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une manière à la

[15]

fois si triste et si douce? J'ai cru que vous m'ordonniez

de vivre. Vous êtes riche, belle, je le sais; votre père est

orgueilleux et avare, et vous avez le droit d'être fière;

mais je vous aime, et le reste est un songe. Fixez sur moi

ces yeux charmants, pensez à ce que peut l'amour, puisque

[20]

je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens

une inexprimable jouissance à vous écrire cette folle

lettre qui m'attirera peut-être votre colère; mais pensez

aussi, mademoiselle, qu'il y a un peu de votre faute dans

cette folie. Pourquoi m'avez-vous laissé ce bouquet?

[25]

Mettez-vous un instant, s'il se peut, à ma place; j'ose

croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le

dire. Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais

mon sang pour être certain de ne pas vous offenser, et pour

vous voir écouter mon amour avec ce sourire d'ange qui

[30]

n'appartient qu'à vous. Quoi que vous fassiez, votre

image m'est restée; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant

le coeur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir,

tant que ce bouquet gardera un reste de parfum, tant

qu'un mot voudra dire qu'on aime, je conserverai quelque

espérance.»

[5]

Après avoir cacheté sa lettre, Croisilles s'en alla devant

l'hôtel Godeau, et se promena de long en large dans la rue,

jusqu'à ce qu'il vît sortir un domestique. Le hasard, qui

sert toujours les amoureux en cachette, quand il le peut

sans se compromettre, voulut que la femme de chambre

[10]

de mademoiselle Julie etait résolu ce jour-là de faire

emplette d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de

modes, lorsque Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans

la main, et la pria de se charger de sa lettre. Le marché

fut bientôt conclu; la servante prit l'argent pour payer son

[15]

bonnet, et promit de faire la commission par reconnaissance.

Croisilles, plein de joie, revint à sa maison et

s'assit devant sa porte, attendant la réponse.

Avant de parler de cette réponse, il faut dire un mot de

mademoiselle Godeau. Elle n'était pas tout à fait exempte

[20]

de la vanité de son père, mais son bon naturel y remédiait.

Elle était, dans la force du terme, ce qu'on nomme

un enfant gâté. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais

on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journées

à sa toilette, et les soirées sur un sofa, n'ayant pas l'air

[25]

d'entendre la conversation. Pour ce qui regardait sa

parure, elle était prodigieusement coquette, et son propre

visage était à coup sûr ce qu'elle avait le plus considéré en

ce monde. Un pli à sa collerette, une tache d'encre à son

doigt, l'auraient désolée; aussi, quand sa robe lui plaisait,

[30]

rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur

sa glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait

ni goût ni aversion pour les plaisirs qu'aiment ordinairement

les jeunes filles; elle allait volontiers au bal, et elle

y renonçait sans humeur, quelquefois sans motif; le

spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement.

Quand son père, qui l'adorait, lui proposait de lui

[5]

faire quelque cadeau à son choix, elle était une heure à

se décider, ne pouvant se trouver un désir. Quand M.

Godeau recevait ou donnait à dîner, il arrivait que Julie

ne paraissait pas au salon: elle passait la soirée, pendant

ce temps-là, seule dans sa chambre, en grande toilette, à

[10]

se promener de long en large, son éventail à la main. Si

on lui adressait un compliment, elle détournait la tête, et

si on tentait de lui faire la cour, elle ne répondait que par

un regard à la fois si brillant et si sérieux, qu'elle

déconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne l'avait fait

[15]

rire; jamais un air d'opéra, une tirade de tragédie, ne

l'avaient émue; jamais, enfin, son coeur n'avait donné

signe de vie, et, en la voyant passer dans tout l'éclat de

sa nonchalante beauté, on aurait pu la prendre pour une

belle somnambule qui traversait ce monde en rêvant.

[20]

Tant d'indifférence et de coquetterie ne semblait pas

aisé à comprendre. Les uns disaient qu'elle n'aimait rien;

les autres, qu'elle n'aimait qu'elle-même. Un seul mot

suffisait cependant pour expliquer son caractère: elle

attendait. Depuis l'âge de quatorze ans, elle avait entendu

[25]

répéter sans cesse que rien n'était aussi charmant qu'elle;

elle en était persuadée; c'est pourquoi elle prenait grand

soin de sa parure: en manquant de respect à sa personne,

elle aurait cru commettre un sacrilège. Elle marchait,

pour ainsi dire, dans sa beauté, comme un enfant dans ses

[30]

habits de fête; mais elle était bien loin de croire que cette

beauté dût rester inutile; sous son apparente insouciance

se cachait une volonté secrète, inflexible, et d'autant plus

forte qu'elle était mieux dissimulée. La coquetterie des

femmes ordinaires, qui se dépense en oeillades, en minauderies

et en sourires, lui semblait une escarmouche puérile,

vaine, presque méprisable. Elle se sentait en possession

[5]

d'un trésor, et elle dédaignait de le hasarder au jeu pièce

à pièce: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop

habituée à voir ses désirs prévenus, elle ne cherchait pas

cet adversaire; on peut même dire davantage, elle était

étonnée qu'il se fit attendre. Depuis quatre ou cinq ans

[10]

qu'elle allait dans le monde et qu'elle étalait consciencieusement

ses paniers, ses falbalas et ses belles épaules, il lui

paraissait inconcevable qu'elle n'eût point encore inspiré

une grande passion. Si elle eût dit le fond de sa pensée,

elle eût volontiers répondu à ceux qui lui faisaient des

[15]

compliments: «Eh bien! s'il est vrai que je sois si belle,

que ne vous brûlez-vous la cervelle pour moi?» Réponse

que, du reste, pourraient faire bien des jeunes filles, et que

plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur, quelquefois

sur le bord des lèvres.

[20]

Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant

pour une femme que d'être jeune, belle, riche, de se regarder

dans son miroir, de se voir parée, digne en tout point

de plaire, toute disposée à se laisser aimer, et de se dire:

On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve

[25]

charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la

meilleure faiseuse, mes dentelles sont superbes, ma coiffure

est irréprochable, mon visage le plus beau de la terre, ma

taille fine, mon pied bien chaussé; et tout cela ne me sert

à rien qu'à aller bâiller dans le coin d'un salon! Si un

[30]

jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me

demande en mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me

serre la main en dansant, c'est un fat de province; dès que

je parais quelque part, j'excite un murmure d'admiration,

mais personne ne me dit, à moi seule, un mot qui me fasse

battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent

tout haut, à deux pas de moi, et pas un regard modeste et

[5]

sincère ne cherche le mien. Je porte une âme ardente,

pleine de vie, et je ne suis, à tout prendre, qu'une jolie

poupée qu'on promène, qu'on fait sauter au bal, qu'une

gouvernante habille le matin et décoiffe le soir, pour

recommencer le lendemain.

[10]

Voilà ce que mademoiselle Godeau s'était dit bien des

fois à elle-même, et il y avait de certains jours où cette

pensée lui inspirait un si sombre ennui, qu'elle restait

muette et presque immobile une journée entière. Lorsque

Croisilles lui écrivit, elle était précisément dans un accès

[15]

d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat,

et elle rêvait profondément, étendue dans une bergère,

lorsque sa femme de chambre entra et lui remit la

lettre d'un air mystérieux. Elle regarda l'adresse, et,

ne reconnaissant pas l'écriture, elle retomba dans sa

[20]

distraction. La femme de chambre se vit alors forcée

d'expliquer de quoi il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air

assez déconcerté, ne sachant trop comment la jeune fille

prendrait cette démarche. Mademoiselle Godeau écouta

sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement

[25]

un coup d'oeil elle demanda aussitôt une feuille de papier,

et écrivit nonchalamment ce peu de mots:

«Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fière. Si

vous aviez seulement cent mille écus, je vous épouserais

très-volontiers.»

[30]

Telle fut la réponse que la femme de chambre rapporta

sur-le-champ à Croisilles, qui lui donna encore un louis

pour sa peine.

V

Cent mille écus, comme dit le proverbe, ne se trouvent

pas dans le pas d'un âne; et si Croisilles eût été défiant, il

eût pu croire, en lisant la lettre de mademoiselle Godeau,

qu'elle était folle ou qu'elle se moquait de lui. Il ne pensa

[5]

pourtant ni l'un ni l'autre; il ne vit rien autre chose, sinon

que sa chère Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent mille écus,

et il ne songea, dès ce moment, qu'à tâcher de se les

procurer.

Il possédait deux cents louis comptant, plus une maison

[10]

qui, comme je l'ai dit, pouvait valoir une trentaine de

mille francs. Que faire? Comment s'y prendre pour que

ces trente-quatre mille francs en devinssent tout à coup

trois cent mille? La première idée qui vint à l'esprit du

jeune homme fut de trouver une manière quelconque de

[15]

jouer à croix ou pile toute sa fortune; mais, pour cela, il

fallait vendre la maison. Croisilles commença donc par

coller sur sa porte un écriteau portant que sa maison était

à vendre; puis, tout en rêvant à ce qu'il ferait de l'argent

qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur.

[20]

Une semaine s'écoula, puis une autre; pas un acheteur

ne se présenta. Croisilles passait ses journées à se désoler

avec Jean, et le désespoir s'emparait de lui, lorsqu'un

brocanteur juif sonna à sa porte.

--Cette maison est à vendre, monsieur. En êtes-vous

[25]

le propriétaire?

--Oui, monsieur.

--Et combien vaut-elle?

--Trente mille francs, à ce que je crois; du moins je

l'ai entendu dire à mon père.

[30]

Le juif visita toutes les chambres, monta au premier,

descendit à la cave, frappa sur les murailles, compta les

marches de l'escalier, fit tourner les portes sur leurs gonds

et les clefs dans les serrures, ouvrit et ferma les fenêtres;

puis enfin, après avoir tout bien examiné, sans dire un mot

[5]

et sans faire la moindre proposition, il salua Croisilles et

se retira.

Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le coeur

palpitant, ne fut pas, comme on pense, peu désappointé

de cette retraite silencieuse. Il supposa que le juif avait

[10]

voulu se donner le temps de réfléchir, et qu'il reviendrait

incessamment. Il l'attendit pendant huit jours, n'osant

sortir de peur de manquer sa visite, et regardant à la

fenêtre du matin au soir; mais ce fut en vain: le juif ne

reparut point. Jean, fidèle à son triste rôle de raisonneur,

[15]

faisait, comme on dit, de la morale à son maitre, pour le

dissuader de vendre sa maison d'une manière si précipitée

et dans un but si extravagant. Mourant d'impatience,

d'ennui et d'amour, Croisilles prit un matin ses deux cents

louis et sortit, résolu à tenter la fortune avec cette somme,

[20]

puisqu'il n'en pouvait avoir davantage.

Les tripots, dans ce temps-là, n'étaient pas publics, et

l'on n'avait pas encore inventé ce raffinement de civilisation

qui permet au premier venu de se ruiner à toute heure,

dès que l'envie lui en passe par la tête. A peine Croisilles

[25]

fut-il dans la rue qu'il s'arrêta, ne sachant où aller risquer

son argent. Il regardait les maisons du voisinage, et les

toisait les unes après les autres, tâchant de leur trouver

une apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait.

Un jeune homme de bonne mine, vêtu d'un habit magnifique,

[30]

vint à passer. A en juger par les dehors, ce ne

pouvait être qu'un fils de famille. Croisilles l'aborda

Poliment.

--Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la

liberté que je prends. J'ai deux cents louis dans ma poche

et je meurs d'envie de les perdre ou d'en avoir davantage.

Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque honnête endroit

[5]

où se font ces sortes de choses?

A ce discours assez étrange, le jeune homme partit d'un

éclat de rire.

--Ma foi! monsieur, répondit-il, si vous cherchez un

mauvais lieu, vous n'avez qu'à me suivre, car j'y vais.

[10]

Croisilles le suivit, et au bout de quelques pas ils

entrèrent tous deux dans une maison de la plus belle apparence,

où ils furent reçus le mieux du monde par un vieux gentilhomme

de fort bonne compagnie. Plusieurs jeunes gens

étaient déjà assis autour d'un tapis vert: Croisilles y prit

[15]

modestement une place, et en moins d'une heure ses deux

cents louis furent perdus.

Il sortit aussi triste que peut l'être un amoureux qui se

croit aimé. Il ne lui restait pas de quoi dîner, mais ce

n'était pas ce qui l'inquiétait.

[20]

--Comment ferai-je à présent, se demanda-t-il, pour

me procurer de l'argent? A qui m'adresser dans cette

ville? Qui voudra me prêter seulement cent louis sur

cette maison que je ne puis vendre?

Pendant qu'il était dans cet embarras, il rencontra son

[25]

brocanteur juif. Il n'hésita pas à s'adresser à lui, et, en

sa qualité d'étourdi, il ne manqua pas de lui dire dans

quelle situation il se trouvait. Le juif n'avait pas grande

envie d'acheter la maison; il n'était venu la voir que par

curiosité, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience,

[30]

comme un chien entre en passant dans une cuisine dont

la porte est ouverte, pour voir s'il n'y a rien à voler; mais

il vit Croisilles si désespéré, si triste, si dénué de toute

ressource, qu'il ne put résister à la tentation de profiter de

sa misère, au risque de se gêner un peu pour payer la maison.

Il lui en offrit donc à peu près le quart de ce qu'elle:

valait. Croisilles lui sauta au cou, l'appela son ami et son

[5]

sauveur, signa aveuglément un marché à faire dresser les

cheveux sur la tête, et, dès le lendemain, possesseur de quatre

cents nouveaux louis, il se dirigea derechef vers le tripot

où il avait été si poliment et si lestement ruiné la veille.

En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait

[10]

en sortir; le vent était doux, l'Océan tranquille. De

toutes parts, des négociants, des matelots, des officiers de

marine en uniforme, allaient et venaient. Des crocheteurs

transportaient d'énormes ballots pleins de marchandises.

Les passagers faisaient leurs adieux; de légères

[15]

barques flottaient de tous côtés; sur tous les visages on

lisait la crainte, l'impatience ou l'espérance; et, au milieu

de l'agitation qui l'entourait, le majestueux navire se

balançait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses.

--Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de

[20]

risquer ainsi ce qu'on possède, et d'aller chercher au delà

des mers une périlleuse fortune! Quelle émotion de regarder

partir ce vaisseau chargé de tant de richesses, du

bien-être de tant de familles! Quelle joie de le voir revenir,

rapportant le double de ce qu'on lui a confié, rentrant

[25]

plus fier et plus riche qu'il n'était parti! Que ne

suis-je un de ces marchands! Que ne puis-je jouer ainsi

mes quatre cents louis! Quel tapis vert que cette mer

immense, pour y tenter hardiment le hasard! Pourquoi

n'achèterais-je pas quelques ballots de toiles ou de

[30]

soieries? qui m'en empêche, puisque j'ai de l'or? Pourquoi

ce capitaine refuserait-il de se charger de mes marchandises?

Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette pauvre et

unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la triplerais

peut-être par une honnête industrie. Si Julie m'aime

véritablement, elle attendra quelques années, et elle me

restera fidèle jusqu'à ce que je puisse l'épouser. Le commerce

[5]

procure quelquefois des bénéfices plus gros qu'on

ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce monde, de

fortunes rapides, surprenantes, gagnées ainsi sur ces flots

changeants; pourquoi la Providence ne bénirait-elle pas

une tentative faite dans un but si louable, si digne de sa

[10]

protection? Parmi ces marchands qui ont tant amassé

et qui envoient des navires aux deux bouts de la terre, plus

d'un a commencé par une moindre somme que celle que

j'ai là. Ils ont prospéré avec l'aide de Dieu; pourquoi ne

pourrais-je pas prospérer à mon tour? Il me semble qu'un

[15]

bon vent souffle dans ces voiles, et que ce vaisseau inspire

la confiance. Allons! le sort en est jeté, je vais m'adresser

à ce capitaine qui me parait aussi de bonne mine, j'écrirai

ensuite à Julie, et je veux devenir un habile négociant.

Le plus grand danger que courent les gens qui sont

[20]

habituellement un peu fous, c'est de le devenir tout à

fait par instants. Le pauvre garçon, sans réfléchir davantage,

mit son caprice à exécution. Trouver des marchandises

à acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y

connaît pas, c'est la chose du monde la moins difficile.

[25]

Le capitaine, pour obliger Croisilles, le mena chez un

fabricant de ses amis qui lui vendit autant de toiles et de

soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans une charrette,

fut promptement transporté à bord. Croisilles, ravi et

plein d'espérance, avait écrit lui-même en grosses lettres

[30]

son nom sur ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec

une joie inexprimable; l'heure du départ arriva bientôt,

et le navire s'éloigna de la côte.

VI

Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette affaire, Croisilles

n'avait rien gardé. D'un autre côté, sa maison était

vendue; il ne lui restait pour tout bien que les habits qu'il

avait sur le corps; point de gîte, et pas un denier. Avec

[5]

toute la bonne volonté possible, Jean ne pouvait supposer

que son maître fût réduit à un tel dénûment; Croisilles

était, non pas trop fier, mais trop insouciant pour le dire;

il prit le parti de coucher à la belle étoile, et, quant aux

repas, voici le calcul qu'il fit: il présumait que le vaisseau

[10]

qui portait sa fortune mettrait six mois à revenir au Havre;

il vendit, non sans regret, une montre d'or que son père

lui avait donnée, et qu'il avait heureusement gardée; il

en eut trente-six livres. C'était de quoi vivre à peu près

six mois avec quatre sous par jour. Il ne douta pas que

[15]

ce ne fût assez, et, rassuré par le présent, il écrivit à

mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il avait fait;

il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa détresse;

il lui annonça, au contraire, qu'il avait entrepris une opération

de commerce magnifique, dont les résultats étaient

[20]

prochains et infaillibles; il lui expliqua comme quoi la

Fleurette, vaisseau à fret de cent cinquante tonneaux, portait

dans la Baltique ses toiles et ses soieries; il la supplia

de lui rester fidèle pendant un an, se réservant de lui en

demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui jura

[25]

un éternel amour.

Lorsque mademoiselle Godeau reçut cette lettre, elle

était au coin de son feu, et elle tenait à la main, en guise

d'écran, un de ces bulletins qu'on imprime dans les ports,

qui marquent l'entrée et la sortie des navires, et en même

[30]

temps annoncent les désastres. Il ne lui était jamais.

arrivé, comme on peut penser, de prendre intérêt à ces

sortes de choses, et elle n'avait jamais jeté les yeux sur

une seule de ces feuilles. La lettre de Croisilles fut cause

qu'elle lut le bulletin qu'elle tenait; le premier mot qui

[5]

frappa ses yeux fut précisément le nom de la Fleurette; le

navire avait échoué sur les côtes de France dans la nuit

même qui avait suivi son départ. L'équipage s'était sauvé

à grand'peine, mais toutes les marchandises avaient été

perdues.

[10]

Mademoiselle Godeau, à cette nouvelle, ne se souvint

plus que Croisilles avait fait devant elle l'aveu de sa

pauvreté; elle en fut aussi désolée que s'il se fût agi d'un

million; en un instant, l'horreur d'une tempête, les vents

en furie, les cris des noyés, la ruine d'un homme qui

[15]

l'aimait, toute une scène de roman, se présentèrent à sa

pensée; le bulletin et la lettre lui tombèrent des mains;

elle se leva dans un trouble extrême, et, le sein palpitant,

les yeux prêts à pleurer, elle se promena à grands

pas, résolue à agir dans cette occasion, et se demandant

[20]

ce qu'elle devait faire.

Il y a une justice à rendre à l'amour, c'est que plus les

motifs qui le combattent sont forts, clairs, simples,

irrécusables, en un mot, moins il a le sens commun, plus la

passion s'irrite, et plus on aime; c'est une belle chose sous

[25]

le ciel que cette déraison du coeur; nous ne vaudrions pas

grand'chose sans elle. Après s'être promenée dans sa

chambre, sans oublier ni son cher éventail, ni le coup d'oeil

à la glace en passant, Julie se laissa retomber dans sa

bergère. Qui l'eût pu voir en ce moment eût joui d'un

[30]

beau spectacle: ses yeux étincelaient, ses joues étaient en

feu; elle poussa un long soupir et murmura avec une joie

et une douleur délicieuses:

--Pauvre garçon! il s'est ruiné pour moi!

Indépendamment de la fortune qu'elle devait attendre

de son père, mademoiselle Godeau avait, à elle appartenant,

le bien que sa mère lui avait laissé. Elle n'y avait

[5]

jamais songé; en ce moment, pour la première fois de sa

vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de cinq cent

mille francs. Cette pensée la fit sourire; un projet bizarre,

hardi, tout féminin, presque aussi fou que Croisilles lui-même,

lui traversa l'esprit; elle berça quelque temps son

[10]

idée dans sa tête, puis se décida à l'exécuter.

Elle commença par s'enquérir si Croisilles n'avait pas

quelque parent ou quelque ami; la femme de chambre

fut mise en campagne. Tout bien examiné, on découvrit,

au quatrième étage d'une vieille maison, une tante à demi

[15]

percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui

n'était pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre

femme, fort âgée, semblait avoir été mise ou plutôt laissée

au monde comme un échantillon des misères humaines.

Aveugle, goutteuse, presque sourde, elle vivait seule dans

[20]

un grenier; mais une gaieté plus forte que le malheur et

la maladie la soutenait à quatre-vingts ans et lui faisait

encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant

sa porte sans entrer chez elle, et les airs surannés qu'elle

fredonnait égayaient toutes les filles du quartier. Elle

[25]

possédait une petite rente viagère qui suffisait à

l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait; pour le reste,

elle ne savait pas ce qui s'était passé depuis la mort de

Louis XIV.

Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit

[30]

conduire en secret. Elle se mit pour cela dans tous ses

atours; plumes, dentelles, rubans, diamants, rien ne fut

épargné: elle voulait séduire; mais sa vraie beauté en cette

circonstance fut le caprice qui l'entraînait. Elle monta

l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame,..

et, après le salut le plus gracieux, elle parla à peu près

ainsi:

[5]

--Vous avez, madame, un neveu nommé Croisilles, qui

m'aime et qui a demandé ma main; je l'aime aussi et

voudrais l'épouser; mais mon père, M. Godeau, fermier

général de cette ville, refuse de nous marier, parce que

votre neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au

[10]

monde être l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine

à personne; je ne saurais donc avoir la pensée de disposer

de moi sans le consentement de ma famille. Je viens vous

demander une grâce que je vous supplie de m'accorder; il

faudrait que vous vinssiez vous-même proposer ce mariage

[15]

à mon père. J'ai, grâce à Dieu, une petite fortune qui est

toute à votre service; vous prendrez, quand il vous plaira,

cinq cent mille francs chez mon notaire, vous direz que

cette somme appartient à votre neveu, et elle lui appartient

en effet; ce n'est point un présent que je veux lui faire,

[20]

c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la ruine

de Croisilles, et il est juste que je la répare. Mon père ne

cédera pas aisément; il faudra que vous insistiez et que

vous ayez un peu de courage; je n'en manquerai pas de

mon côté. Comme personne au monde, excepté moi, n'a

[25]

de droit sur la somme dont je vous parle, personne ne

saura jamais de quelle manière elle aura passé entre vos

mains. Vous n'êtes pas très riche non plus, je le sais, et

vous pouvez craindre qu'on ne s'étonne de vous voir doter

ainsi votre neveu; mais songez que mon père ne vous

[30]

connaît pas, que vous vous montrez fort peu par la ville,

et que par conséquent il vous sera facile de feindre que

vous arrivez de quelque voyage. Cette démarche vous

coûtera sans doute, il faudra quitter votre fauteuil et

prendre un peu de peine; mais vous ferez deux heureux,

madame, et, si vous avez jamais connu l'amour; j'espère

que vous ne me refuserez pas.

[5]

La bonne dame, pendant ce discours, avait été tour à

tour surprise, inquiète, attendrie et charmée. Le dernier

mot la persuada.

--Oui, mon enfant, répéta-t-elle plusieurs fois, je sais

ce que c'est, je sais ce que c'est!

[10]

En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses

jambes affaiblies la soutenaient à peine; Julie s'avança

rapidement, et lui tendit la main pour l'aider; par un

mouvement presque involontaire, elles se trouvèrent en

un instant dans les bras l'une de l'autre. Le traité fut

[15]

aussitôt conclu; un cordial baiser le scella d'avance, et

toutes les confidences nécessaires s'ensuivirent sans peine.

Toutes les explications étant faites, la bonne dame tira

de son armoire une vénérable robe de taffetas qui avait

été sa robe de noce. Ce meuble antique n'avait pas moins

[20]

de cinquante ans, mais pas une tache, pas un grain de

poussière ne l'avait défloré; Julie en fut dans l'admiration.

On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui

fût dans toute la ville. La bonne dame prépara le discours

qu'elle devait tenir à M. Godeau; Julie lui apprit de quelle

[25]

façon il fallait toucher le coeur de son père, et n'hésita pas

à avouer que la vanité était son côté vulnérable.

--Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de

flatter ce penchant, nous aurions partie gagnée.

La bonne dame réfléchit profondément, acheva sa

[30]

toilette sans mot dire, serra la main de sa future nièce,

et monta en voiture. Elle arriva bientôt à l'hôtel Godeau;

là, elle se redressa si bien en entrant, qu'elle semblait

rajeunie de dix ans. Elle traversa majestueusement le

salon où était tombé le bouquet de Julie, et, quand la

porte du boudoir s'ouvrit, elle dit d'une voix ferme au

laquais qui la précédait:

[5]

--Annoncez la baronne douairière de Croisilles.

Ce mot décida du bonheur des deux amants; M. Godeau

en fut ébloui. Bien que les cinq cent mille francs lui

semblassent peu de chose, il consentit à tout pour faire de sa

fille une baronne, et elle le fut; qui eût osé lui en contester

le titre? A mon avis, elle l'avait bien gagné.

FIN