DAUDET

LE CURÉ DE CUCUGNAN

Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux

publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux

bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette

année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable

[5]

fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant

un peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la

fine fleur de farine provençale qu'on va vous servir cette

fois...

........................................................

L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.

[10]

Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait

paternellement ses Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait

été le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient

donné un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les

araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour

[15]

de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire.

Le bon prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours

il demandait à Dieu la grâce de ne pas mourir avant

d'avoir ramené au bercail son troupeau dispersé.

Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.

[20]

Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en

chaire.

......................................................

--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez:

l'autre nuit, je me suis trouvé, moi misérable pécheur, à

la porte du paradis.

«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!

«--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me

fit-il; quel bon vent...? et qu'y a-t-il pour votre service?

«--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et

[5]

la clef, pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux,

combien vous avez de Cucugnanais en paradis?

«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous,

nous allons voir la chose ensemble.

«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses

[10]

besicles:

«--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu...

Cu. ..Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon

brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas

une âme. ..Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans

[15]

une dinde.

«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne?

Ce n'est pas possible! Regardez mieux...

«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si

vous croyez que je plaisante.

[20]

«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes,

je criais miséricorde. Alors, saint Pierre:

«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi

vous mettre le coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir

quelque mauvais-coup de sang. Ce n'est pas votre faute,

[25]

après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire

à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire.

«-Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je

puisse au moins les voir et les consoler.

«--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces

[30]

sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste...

Voilà qui est bien... Maintenant, cheminez droit devant

vous. Voyez~vous là-bas, au fond, en tournant? Vous

trouverez une porte d'argent toute constellée de croix

noires... a main droite... Vous frapperez, on vous

ouvrira... Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.

...................................................

«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai

[5]

la chair de poule, rien que d'y songer. Un petit sentier,

plein de ronces, d'escarboucles qui luisaient et de serpents

qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.

«--Pan! pan!

«--Qui frappe? me fait une voix rauque et dolente.

[10]

«--Le curé de Cucugnan.

«--De...?

«--De Cucugnan.

«--Ah!... Entrez.

«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres

[15]

comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le

jour, avec une clef de diamant pendue a sa ceinture, écrivait,

cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de

saint Pierre...

«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous?

[20]

dit l'ange.

«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien

curieux peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais.

«--Les...?

«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que

[25]

c'est moi qui suis leur prieur.

«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?

«--Pour vous servir, monsieur l'ange.

«--Vous dites donc Cucugnan...

«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre,

mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse

mieux...

«--Cucugnan, dit-il poussant un long soupir... Monsieur

Martin, nous n'avons en purgatoire personne de

[5]

Cucugnan.

«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en

purgatoire! O grand Dieu! où sont-ils donc?

«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre

voulez-vous qu'ils soient?

[10]

«--Mais j'en viens, du paradis...

«--Vous en venez!!... Eh bien?

«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des

anges!...

«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni

[15]

en paradis ni en purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils

sont....

«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il

possible?... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?

...Pourtant je n'ai pas entendu chanter le coq!... Aï

[20]

pauvres nous! comment irai-je en paradis si mes

Cucugnanais n'y sont pas?

«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque

vous voulez, coûte que coûte, être sûr de tout ceci, et voir

de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez

[25]

en courant, si vous savez courir... Vous trouverez, à

gauche, un grand portail. Là, vous vous renseignerez sur

tout. Dieu vous le donne!

«Et l'ange ferma la porte.

«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je

[30]

chancelais comme si j'avais bu; à chaque pas, je

trébuchais; j'étais tout en eau, chaque poil de mon corps avait

sa goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, ma foi,

grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait prêtées,

je ne me brûlai pas les pieds.

[5]

«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je

vis à ma main gauche une porte... non, un portail, un

énorme portail, tout bâillant, comme la porte d'un grand

four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne demande

pas mon nom; là, point de registre. Par fournées et à

[10]

pleine porte, on entra là, mes frères, comme le dimanche

vous entrez au cabaret.

«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi,

j'avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais

le brûlé, la chair rôtie, quelque chose comme l'odeur qui

[15]

se répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le maréchal,

brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je perdais

haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une

clameur horrible, des gémissements, des hurlements et des

jurements.

[20]

«--Eh bien! entres-tu ou n'entres~tu pas, toi?

me fait, en me piquant de sa fourche, un démon

cornu.

«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.

«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux!

[25]

que viens-tu faire ici?...

«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis

plus me tenir sur mes jambes... Je viens... je viens de

loin... humblement vous demander... si... si, par

coup de hasard... vous n'auriez pas ici... quelqu'un

[30]

...quelqu'un de Cucugnan...

«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu

ne savais pas que tout Cucugnan est ici. Tiens, laid

corbeau, regarde, et tu verras comme nous les arrangeons ici,

tes fameux Cucugnanais...

..........................................................

«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de

flamme:

[5]

«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes

frères,--Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent

secouait les puces à sa pauvre Clairon.

«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son

nez en l'air... qui couchait toute seule à la grange... Il

[10]

vous en souvient, mes drôles!... Mais passons, j'en ai

trop dit.

«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec

les olives de M. Julien.

«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir

[15]

plus vite noué sa gerbe, puisait à poignées aux gerbiers.

«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa

brouette.

«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son

puits.

[20]

«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant

le bon Dieu, filait son chemin, la barrette sur la tête et la

pipe au bec... et fier comme Artaban... comme s'il

avait rencontré un chien.

«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et

[25]

Toni...

...........................................................

Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans

l'enfer tout ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa

grand'mère et qui sa soeur...

--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé,

Martin, vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. J'ai

charge d'âmes, et je veux, je veux vous sauver de l'abîme

où vous êtes tous en train de rouler tête première. Demain

je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain.

[5]

Et l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y

prendrai. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire

avec ordre. Nous irons rang par rang, comme à Jonquières

quand on danse.

«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles.

[10]

Ce n'est rien.

«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.

«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être

long.

«Jeudi, les hommes. Nous couperons court.

[15]

«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires!

«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour

pour lui tout seul...

«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien

heureux.

[20]

«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut

le couper; quand le vin est tiré, il faut le boire. Voilà

assez de linge sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.

«C'est la grâce que je vous souhaite.

Amen!

......................................................

Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.

[25]

Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus

de Cucugnan se respire à dix lieues à l'entour.

Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse,

a rêvé l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau,

il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des

[30]

cierges allumés, d'un nuage d'encens qui embaumait et

des enfants de choeur qui chantaient

Te Deum

, le chemin

éclairé de la cité de Dieu.

Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a

ordonné de vous le dire ce grand gueusard de Roumanille,

[5]

qui la tenait lui-même d'un autre bon compagnon.

LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS

M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais
derrière, la calèche de la sous-préfecture l'emporte
majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées.
Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a
[5] mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte
collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de
nacre... Sur ses genoux repose une grande serviette en
chagrin gaufré qu'il regarde tristement.
M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en
[10] chagrin gaufré; il songe au fameux discours qu'il va falloir
prononcer tout à l'heure devant les habitants de la
Combe-aux-Fées:
--Messieurs et chers administrés...
Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et
[15] répéter vingt fois de suite:
--Messieurs et chers administrés... la suite du discours
ne vient pas.
La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud
dans cette calèche!... A perte de vue, la route de la
[20] Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi...
L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du
chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers
de cigales se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à
coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, au pied d'un
[25]coteau, il vient d'apercevoir un petit bois de chênes verts
qui semble lui faire signe.
Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe:

--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour

composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous

mes arbres...

M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche

[5]

et dit à ses gens de l'attendre, qu'il va composer son

discours dans le petit bois de chênes verts.

Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des

violettes, et des sources sous l'herbe fine... Quand ils

ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa

[10]

serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se

sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire de

bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon.

Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se

demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se

[15]

promène en culotte d'argent.

A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est

ce beau seigneur en culotte d'argent... Pendant ce

temps-là, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fraîcheur

du bois, relève les pans de son habit, pose son claque

[20]

sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune

chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de

chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier

ministre.

--C'est un artiste! dit la fauvette.

[25]

--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il

a une culotte en argent; c'est plutôt un prince.

--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.

~-Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol,

qui a chanté toute une saison dans les jardins de

[30]

la sous-préfecture... Je sais ce que c'est: c'est un

sous-préfet!

Et tout le petit bois va chuchotant:

--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!

--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande

huppe.

Les violettes demandent:

[5]

--Est-ce que c'est méchant?

--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes.

Le vieux rossignol répond:

--Pas du tout!

Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à

[10]

chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer,

comme si le monsieur n'était pas là... Impassible au

milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque

dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon

levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie:

[15]

--Messieurs et chers administrés...

--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de

sa voix de cérémonie...

Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit

rien qu'un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur

[20]

son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut

continuer son discours; mais le pivert l'interrompt encore

et lui crie de loin:

--A quoi bon?

--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient

[25]

tout rouge; et, chassant d'un geste cette bête

effrontée, il reprend de plus belle:

--Messieurs et chers administrés...

--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet

de plus belle.

[30]

Mais alors, voilà, les petites violettes qui se haussent

vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent

doucement:

--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous

sentons bon?

Et les sources lui font sous la mousse une musique divine;

et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas

[5]

de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs; et

tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer

son discours.

Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer

son discours... M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre

[10]

de musique, essaye vainement de résister au nouveau

charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe

son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:

--Messieurs et chers administrés... Messieurs et

chers admi... Messieurs et chers...

[15]

Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des

comices agricoles n'a plus qu'à se voiler la face.

Voile-toi la face, ô Muse des comices agricoles!... Lorsque,

au bout d'une heure, les gens de la sous-préfecture,

inquiets de leur maître sont entrés dans le petit bois, ils

[20]

ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur...

M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l'herbe,

débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas;

...et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet

faisait des vers.

LE PAPE EST MORT

J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province

coupée en deux par une rivière très-encombrée, très-remuante,

où j'ai pris de bonne heure le goût des voyages

et la passion de la vie sur l'eau. Il y a surtout un coin de

[5]

quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent, auquel

je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion.

Je revois l'écriteau cloué au bout d'une vergue:

Cornet

,

bateaux de louage, le petit escalier qui s'enfonçait dans

l'eau, tout glissant et noirci de mouillure, la flottille de

[10]

petits canots fraîchement peints de couleurs vives s'alignant

au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à

bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à

leur arrière en lettres blanches:

l'Oiseau-Mouche,
l'Hirondelle

.

[15]

Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui

étaient en train de sécher contre le talus, le père Cornet

s'en allant avec son seau à peinture, ses grands pinceaux,

sa figure tannée, crevassée, ridée de mille petites fossettes

comme la rivière un soir de vent frais... Oh! ce père

[20]

Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion

douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait

commettre des crimes avec ses canots! Je manquais

l'école, je vendais mes livres. Qu'est-ce que je n'aurais

pas vendu pour une après-midi de canotage!

[25]

Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste

à bas, le chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon

coup d'éventail de la brise d'eau, je tirais ferme sur mes

rames, en fronçant les sourcils pour bien me donner la

tournure d'un vieux loup de mer. Tant que j'étais en

ville, je tenais le milieu de la rivière, a égale distance des

deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu.

Quel triomphe de me mêler à ce grand mouvement de

[5]

barques, de radeaux, de trains de bois, de mouches à

vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient, séparés seulement

par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds bateaux

qui tournaient pour prendre le courant, et cela en

déplaçait une foule d'autres.

[10]

Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près

de moi; ou bien une ombre lourde m'arrivait dessus,

c'était l'avant d'un bateau de pommes.

«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée;

et je suais, je me débattais, empêtré dans le va-et-vient

[15]

de cette vie du fleuve que la vie de la rue traversait

incessamment par tous ces ponts, toutes ces passerelles qui

mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des avirons.

Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous,

les tourbillons, le fameux trou de la Mort-gui-trompe!

[20]

Pensez que ce n'était pas une petite affaire de se guider

là-dedans avec des bras de douze ans et personne pour

tenir la barre.

Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la chaîne.

Vite je m'accrochais tout au bout de ces longs trains de

[25]

bateaux qu'elle remorquait, et, les rames immobiles,

étendues comme des ailes qui planent, je me laissais aller à

cette vitesse silencieuse qui coupait la rivière en longs

rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les arbres,

les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais

[30]

le battement monotone de l'hélice, un chien qui

aboyait sur un des bateaux de la remorque, où montait

d'une cheminée basse un petit filet de fumée; et tout cela

me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la vraie vie

de bord.

Malheureusement, ces rencontres de la chaîne étaient

rares. Le plus souvent il fallait ramer et ramer aux heures

[5]

de soleil. Oh! les pleins midis tombant d'aplomb sur la

rivière, il me semble qu'ils me brillent encore. Tout

flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante

et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à

tous leurs mouvements, les courts plongeons de mes rames,

[10]

les cordes des haleurs soulevées de l'eau toutes ruisselantes

faisaient passer des lumières vives d'argent poli.

Et je ramais en fermant les yeux. Par moments, à la

vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque,

je me figurais que j'allais très-vite; mais en relevant la

[15]

tête, je voyais toujours le même arbre, le même mur en

face de moi sur la rive.

Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur,

je parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains

froids, des bateaux de blanchisseuses, des pontons

[20]

d'embarquement diminuait. Les ponts s'espaçaient sur la

rive élargie. Quelques jardins de faubourg, une cheminée

d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon

tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais

me ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout

[25]

bourdonnants; et là, abasourdi par le soleil, la fatigue,

cette chaleur lourde qui montait de l'eau étoilée de larges

fleurs jaunes, le vieux loup de mer se mettait à saigner du

nez pendant des heures. Jamais mes voyages n'avaient

un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais

[30]

cela délicieux.

Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée.

J'avais beau revenir à toutes rames, j'arrivais toujours

trop tard, longtemps après la sortie des classes. L'impression

du jour qui tombe, les premiers becs de gaz dans

le brouillard, la retraite, tout augmentait mes transes,

mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux

[5]

bien tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête

lourde, pleine de soleil et d'eau, avec des ronflements de

coquillages au fond des oreilles, et déjà sur la figure le

rouge du mensonge que j'allais dire.

Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce

[10]

terrible «d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la

porte. C'est cet interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait

le plus. Je devais répondre là, sur le palier, au

pied levé, avoir toujours une histoire prête, quelque

chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que la

[15]

surprise coupât court à toutes les questions. Cela me

donnait le temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en

arriver là, rien ne me coûtait. J'inventais des sinistres, des

révolutions, des choses terribles, tout un côté de la ville

qui brûlait, le pont du chemin de fer s'écroulant dans la

[20]

rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus fort, le voici:

Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait

depuis une grande heure, guettait, debout, en haut

de l'escalier.

«D'où viens-tu?» me cria-t-elle.

[25]

Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête

d'enfant. Je n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais

venu trop vite... Tout à coup il me passa une idée folle.

Je savais la chère femme très-pieuse, catholique enragée

comme une Romaine, et je lui répondis dans tout

[30]

l'essoufflement d'une grande émotion:

«O maman... Si vous saviez!...

--Quoi donc?...Qu'est-ce qu'il y a encore?...

--Le pape est mort.

--Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle

s'appuya toute pâle contre la muraille. Je passai vite

dans ma chambre, un peu effrayé de mon succès et de

[5]

l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage de le

soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre

et douce; le père très-grave, la mère atterrée. ..On

causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux;

mais mon escapade s'était si bien perdue dans la désolation

[10]

générale que personne n'y pensait plus.

Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre

Pie IX; puis, peu à peu, la conversation s'égarait à

travers l'histoire des papes. Tante Rose parla de Pie VII,

qu'elle se souvenait très-bien d'avoir vu passer dans le

[15]

Midi, au fond d'une chaise de poste, entre des gendarmes.

On rappela la fameuse scène avec l'empereur:

Comediante!
...tragediante

!... C'était bien la centième fois que je

l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec

les mêmes intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé

[20]

des traditions de famille qu'on se lègue et qui restent là,

puériles et locales, comme des histoires de couvent.

C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante.

Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions,

un air de faux intérêt, et tout le temps je me disais:

[25]

«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas

mort, ils seront si contents que personne n'aura le courage

de me gronder.»

Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré

moi, et j'avais des visions de petits bateaux peints en

[30]

bleu, avec des coins de Saône alourdis par la chaleur, et

de grandes pattes d'argyronètes courant dans tous les sens

et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de diamant.

UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS

CONTE DE NOËL

M. Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais,

vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place

Royale, et regagne son logis en fredonnant... Deux

heures sonnent à Saint-Paul. «Comme il est tard!» se

[5]

dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse,

les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier,

qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a

un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les

portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller

[10]

vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes,

et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon...

Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un

grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson,

doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait

[15]

marque de fabrique:

HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND

MAJESTÉ JEUNE

FABRICANT D'EAU DE SELTZ

Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux,

[20]

les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les

vieilles armes des Nesmond.

Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et

claire, qui dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à

toute la rue. Au fond de la cour, une grande bâtisse très

[25]

ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des

balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres,

d'immenses fenêtres très-hautes, surmontées de frontons,

de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme

autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faite, au

milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes,

[5]

coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs.

Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par

la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi

noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à

la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et

[10]

de tristesse... C'est l'ancien hôtel de Nesmond.

En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les

mots: Caisse, Magasin, Entrée des ateliers éclatent partout

en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les

rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent

[15]

le portail; les commis s'avancent au perron la plume à

l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est

encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile

d'emballage. On se sent bien dans une fabrique... Mais avec

la nuit, le grand silence, cette lune d'hiver qui, dans le

[20]

fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres,

l'antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales.

Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur

s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours

inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches

[25]

vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.

Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison

un aspect singulièrement grandiose. En traversant la

cour déserte, le bruit de ses pas l'impressionne. L'escalier

lui parait immense, surtout très lourd à monter. C'est le

[30]

réveillon sans doute... Arrivé au premier étage, il

s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce

que c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté

n'est pas poète, oh! non; et pourtant, en regardant cette

belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de

lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si

bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous leur

[5]

capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:

«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»

A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le

portail s'ouvre à deux battants, si vite, si brusquement,

que le réverbère s'éteint; et pendant quelques minutes il

[10]

se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de

frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se

presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets,

des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune,

des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui

[15]

s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps,

la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion

cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent,

entrent en causant comme s'ils connaissaient la

maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie,

[20]

cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches,

alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix

claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre,

des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux.

Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes

[25]

soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la

lumière des torches fait briller d'un éclat doux; et sur

tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des

cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces

jolies révérences, un peu guindées par les épées et les

[30]

grands paniers... Bientôt toute la maison a l'air d'être

hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent

et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu'aux

lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et

de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un

grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.

«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M.

[5]

Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer

l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la

cour, où les laquais viennent d'allumer un grand feu clair.

M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais ne lui

répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux,

[10]

sans que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans

l'ombre glaciale de la nuit, M. Majesté n'est pas content,

cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui

flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme

sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de

[15]

ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses

magasins.

Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois

de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni

brillent encore à tous les angles. Des peintures

[20]

mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent

au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu

ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement

il n'y a plus de rideaux, plus de meubles.

Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons

[25]

à têtes d'étain, et les branches desséchées d'un vieux lilas

qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté,

en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de

monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui.

Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à

[30]

minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On

se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces

vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un

trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante:

«Dire que c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en

souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie,--mince

et rose, avec un croissant au front.

[5]

«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde

rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une

toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.

«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des

Majestés en France?»

[10]

Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de

flûte, des doigts en l'air, des bouches qui minaudent...

Tout à coup quelqu'un crie:

«Du champagne! du champagne!

--Mais non...

[15]

--Mais si!... si, c'est du champagne... Allons,

comtesse, vite un petit réveillon.»

C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise

pour du champagne. On le trouve bien un peu éventé;

mais bah! on le boit tout de même; et comme ces pauvres

[20]

petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu

cette mousse d'eau~de Seltz les anime, les excite, leur donne

envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins

violons que Nesmond a fait venir commencent un air de

Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa

[25]

vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner

lentement, saluer en mesure d'un air grave. Leurs atours

en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés,

les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes

semblent revivre en entendant ces anciens airs.

[30]

La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents

ans, les reconnaît aussi, et tout, éraflée, noircie aux angles,

elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur

image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au

milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné.

Il s'est blotti derrière une caisse et regarde...

Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes

[5]

vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut

des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que

la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent.

Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons

attardés dans un coin, et que le jour évapore en les

[10]

touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la

forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée

d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les

laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu

des roues d'une voiture de roulage entrant à grand bruit

par le portail ouvert...

LA VISION DU JUGE DE COLMAR

Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume,

il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge

Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu'il arrivait à

l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa

[5]

lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur un ruban

de mousseline.

--«Ah! le bon petit somme que je vais faire,» avait-il

l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir

allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son

[10]

grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel

il devait d'avoir encore l'humeur égale et le teint clair,

après trente ans de magistrature assise.

Infortuné Dollinger!

C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si

[15]

bien dessus, sa place était si bien faite sur ce coussinet de

moleskine, qu'il a mieux aimé devenir Prussien que de

bouger de là. L'empereur Guillaume lui a dit: «Restez

assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté assis;

et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar,

[20]

rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté

berlinoise.

Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même

tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme

avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement

[25]

d'avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres

à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui

penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse,

la cour de Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste

d'empereur au fond du prétoire... Mais c'est égal!

Dollinger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son

[5]

fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les

bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui

arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire

des rêves épouvantables...

Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque

[10]

chose comme le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce

qu'il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand

fauteuil à ces hauteurs immenses où l'on ne voit plus rien

que des arbres rabougris et des tourbillons de petites

mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout

[15]

frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar.

Un grand soleil rouge se lève de l'autre côté du

Rhin, derrière les sapins de la forêt Noire, et, à mesure

que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann, de

Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est un roulement

[20]

confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et

cela grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le coeur

serré! Bientôt, par la longue route tournante qui grimpe

aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir à

lui un cortège lugubre et interminable, tout le peuple

[25]

d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des

Vosges pour émigrer solennellement.

En avant montent de longs chariots attelés de quatre

boeufs, ces longs chariots à claire-voie que l'on rencontre

tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui

[30]

maintenant s'en vont chargés de meubles, de hardes,

d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes

armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,

les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres,

vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant

au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des

maisons entières partent dans ces chariots. Aussi

[5]

n'avancent-ils qu'en gémissant, et les boeufs les tirent avec

peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces

parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues,

aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus

lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière

[10]

se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout âge,

depuis les grands vieux à tricorne qui s'appuient en

tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins frisés,

vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis

l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs

[15]

épaules, jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent

contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes,

ceux qui seront les soldats de l'année prochaine et ceux

qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés

qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves,

[20]

exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la

moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile

fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar

est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se

détourne avec une terrible expression de colère et de

[25]

dégoût...

Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir;

mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la

montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans

son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au

[30]

pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte

se vît de plus loin... Et le défilé continue, village par

village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses

troupeaux, ceux de la Saar poussant leurs durs outils de

fer dans des wagons à minerais. Puis les villes arrivent,

tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands,

les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, les rabbins, les

[5]

magistrats, des robes noires, des robes rouges. ..Voilà le

tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et

Dollinger, mourant de honte, essaye de cacher sa figure,

mais ses mains sont paralysées; de fermer les yeux,

mais ses paupières restent immobiles et droites. Il faut

[10]

qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un des

regards de mépris que ses collègues lui jettent en

passant...

Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais

ce qui est plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens

[15]

dans cette foule, et que pas un n'a l'air de le reconnaître.

Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant

la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! Jusqu'à

son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours

sans seulement le regarder. Seul, son vieux président

[20]

s'est arrêté une minute pour lui dire à voix basse:

«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon

ami...»

Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle,

et le cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il

[25]

s'éloigne au jour tombant, toutes ces belles vallées pleines

de clochers et d'usines se font silencieuses. L'Alsace

entière est partie. Il n'y a plus que le juge de Colmar

qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et

inamovible...

[30]

...Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires,

des rangées de tombes, une foule en deuil. C'est le

cimetière de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes

les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger

vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu

faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond

[5]

de cuir le magistrat inamovible, et couché tout de son

long l'homme qui s'entêtait à rester assis...

Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a

pas de sensation plus horrible. Le coeur navré, Dollinger

assiste à ses propres funérailles; et ce qui le désespère

[10]

encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense

qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas

un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens!

Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des

magistrats prussiens qui mènent le deuil, et les discours

[15]

qu'on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens,

et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide

est de la terre prussienne, hélas!

Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique

cuirassier blanc s'approche, cachant sous son manteau

[20]

quelque chose qui a l'air d'une grande couronne

d'immortelles. Tout autour on dit:

«Voilà Bismarck...voilà Bismarck...» Et le juge de

Colmar pense avec tristesse:

«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur

[25]

le comte, mais si j'avais là mon petit Michel...»

Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire

fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.

«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté.

Il se dresse, il regarde... C'est son rond, son rond

[30]

de cuir que M. de Bismarck vient de déposer religieusement

sur sa tombe avec cette inscription en entourage

dans la moleskine:

AU JUGE DOLLINGER

HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE

SOUVENIRS ET REGRETS

D'un bout à l'autre du cimetière, tout le monde rit, tout

[5]

le monde se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne

jusqu'au fond du caveau, où le mort pleure de honte,

écrasé sous un ridicule éternel...