ERCKMANN-CHATRIAN
LA MONTRE DU DOYEN
I
Le jour d'avant la Noël 1832, mon ami Wilfrid, sa
contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras,
nous allions de la Forêt Noire à Heidelberg. Il faisait un
temps de neige extraordinaire; aussi loin que s'étendaient
[5]
nos regards sur l'immense plaine déserte, nous ne découvrions
plus de trace de route, de chemin, ni de sentier.
La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance
monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine,
ses longues jambes de héron étendues, la visière de sa
[10]
petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant
moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse chanson. J'emboîtais
le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je
sentais la mélancolie me gagner insensiblement.
Les hauteurs de Heidelberg commençaient à poindre
[15]
tout au bout de l'horizon, et nous espérions arriver avant
la nuit close, lorsque nous entendîmes un cheval galoper
derrière nous. Il était alors environ cinq heures du soir,
et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l'air
grisâtre. Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit
[20]
sa marche, nous observant du coin de l'oeil; de notre part,
nous l'observions aussi.
Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de
cheveux, coiffé d'un superbe tricorne, la capote brune,
recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains
enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu'aux
coudes: quelque échevin ou bourgmestre à large panse,
une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux
roussin. Bref, un véritable personnage.
[5]
«Hé! hé! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses
mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons
à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?»
Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit
brusquement:
[10]
«Cela vous intéresse, monsieur?
--Eh! oui... J'aurais un bon conseil à vous donner.
--Un conseil?
--Mon Dieu... Si vous le voulez bien.»
Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté,
[15]
je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine
d'un gros chat: les oreilles écartées de la tête, les paupières
demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et
paterne.
«Mon cher ami, reprit-il en s'adressant à moi, franchement,
[20]
vous feriez bien de reprendre la route d'où vous
venez.
--Pourquoi, monsieur?
--L'illustre maëstro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer
un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute
[25]
la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.»
Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui
répliqua:
«Nous nous moquons de votre maëstro et de tous les
Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le
[30]
bien! Ça n'a pas encore un brin de barbe au menton; ça
n'a jamais joué que dans les petits
bouchons
de la Forêt
Noire pour faire danser les
bourengrédel
et les
charbonnières. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues
boucles blondes et ses grands yeux bleus, défie tous vos
charlatans italiens; sa main gauche renferme des trésors
de mélodie, de grâce et de souplesse... Sa droite a le plus
[5]
magnifique coup d'archet que le Seigneur-Dieu daigne
accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments
de bonne humeur.
--Eh! eh! fit l'autre, en vérité?
--C'est comme je vous le dis,» s'écria Wilfrid, se
[10]
remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges.
Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous
suivait toujours au petit trot.
Nous fîmes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. Tout
à coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:
[15]
«Quoi qu'il en soit de votre mérite, retournez dans la
Forêt Noire; nous avons assez de vagabonds à Heidelberg,
sans que vous veniez en grossir le nombre... Je vous
donne un bon conseil, surtout dans les circonstances
présentes... Profitez-en!»
[20]
Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le
galop et traversait déjà la grande avenue de l'Électeur.
Une immense file de corbeaux: venaient de s'élever dans la
plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant
le ciel de leurs clameurs.
[25]
Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir,
et nous vîmes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur
toutes les murailles de la ville: «Grand concerto, solo, etc.»
Dans la soirée même, en parcourant les brasseries des
théologiens et des philosophes, nous rencontrâmes plusieurs
[30]
musiciens de la Forêt Noire, de vieux camarades, qui nous
engagèrent dans leur troupe. Il y avait le vieux Brêmer,
le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons
seconds violons; Heinrich Siebel, la clarinette; la grande
Berthe avec sa harpe; puis Wilfrid et sa contre-basse, et
moi comme premier violon.
Il fut arrêté que nous irions ensemble, et qu'après la
[5]
Noël, nous partagerions en frères. Wilfrid avait déjà
loué, pour nous deux, une chambre au sixième étage de
la petite auberge du
Pied-de-Mouton
, à quatre kreutzers
la nuit. A proprement parler, ce n'était qu'un grenier;
mais heureusement il y avait un fourneau de tôle, et nous
[10]
y fimes du feu pour nous sécher.
Comme nous étions assis tranquillement à rôtir des
marrons et à boire une cruche de vin, voilà que la petite
Annette, la fille d'auberge, en petite jupe coquelicot et
cornette de velours noir, les joues vermeilles, les lèvres roses
[15]
comme un bouquet de cerises... Annette monte l'escalier
quatre à quatre, frappe à la porte, et vient se jeter dans,
mes bras, toute réjouie.
Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous
étions du même village, et puisqu'il faut tout vous dire, ses
[20]
yeux pétillants, son air espiègle m'avaient captivé le coeur.
«Je viens causer un instant avec toi, me dit-elle, en
s'asseyant sur un escabeau. Je t'ai vu monter tout à
l'heure, et me voilà!»
Elle se mit alors à babiller, me demandant des nouvelles
[25]
de celui-ci, de celui-là, enfin de tout le village: c'était à
peine si j'avais le temps de lui répondre. Parfois elle
s'arrêtait et me regardait avec une tendresse inexprimable.
Nous serions restés là jusqu'au lendemain, si la mère Grédel
Dick ne s'était mise à crier dans l'escalier:
[30]
«Annette! Annette! viendras-tu?
--Me voilà, madame, me voilà!» fit la pauvre enfant, se
levant toute surprise. Elle me donna une petite tape sur
la joue et s'élança vers la porte; mais au moment de sortir
elle s'arrêta:
«Ah! s'écria-t-elle en revenant, j'oubliais de vous dire;
avez-vous appris?
[5]
--Quoi donc?
--La mort de notre pro-recteur Zâhn!
--Et que nous importe cela?
--Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers
ne sont pas en règle. Demain à huit heures, on viendra
[10]
vous les demander. On arrête tant de monde, tant de
monde depuis quinze jours! Le pro-recteur a été assassiné
dans la bibliothèque du cloître Saint-Christophe hier
soir. La semaine dernière on a pareillement assassiné le
vieux sacrificateur Ulmet Élias, de la rue des Juifs!
[15]
Quelques jours avant, on a tué la vieille Christina Hâas et le
marchand d'agates Séligmann! Ainsi, mon pauvre Kasper,
fit-elle tendrement, veille bien sur toi, et que tous vos
papiers soient en ordre.»
Tandis qu'elle parlait, on criait toujours d'en bas:
[20]
«Annette! Annette! viendras-tu? Oh! la malheureuse,
qui me laisse toute seule!»
Et les cris des buveurs s'entendaient aussi, demandant
du vin, de la bière, du jambon, des saucisses. Il fallut
bien partir. Annette descendit en courant comme elle
[25]
était venue, et répondant de sa voix douce:
«Mon Dieu!... mon Dieu!... qu'y a-t-il donc, madame,
pour crier de la sorte?... Ne croirait-on pas que le feu est
dans la maison!...»
Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place,
[30]
nous nous regardâmes, non sans quelque inquiétude.
«Voilà de singulières nouvelles, dit-il... Au moins tes
papiers sont-ils en règle?
--Sans doute.»
Et je lui fis voir mon livret.
«Bon, le mien est là... Je l'ai fait viser avant de partir
...Mais c'est égal, tous ces meurtres ne nous annoncent
[5]
rien de bon... Je crains que nous ne fassions pas nos
affaires ici... Bien des familles sont dans le deuil... et
d'ailleurs les ennuis, les inquiétudes...
--Bah! tu vois tout en noir,» lui dis-je.
Nous continuâmes à causer de ces événements étranges
[10]
jusque passé minuit. Le feu de notre petit poêle éclairait
toute la chambre. De temps en temps une souris attirée
par la chaleur glissait comme une flèche le long du mur.
On entendait le vent s'engouffrer dans les hautes cheminées
et balayer la poussière de neige des gouttières. Je songeais
[15]
à Annette. Le silence s'était rétabli.
Tout à coup Wilfrid, ôtant sa veste, s'écria:
«Il est temps de dormir... Mets encore une bûche au
fourneau et couchons-nous.
--Oui, c'est ce que nous avons de mieux à faire.»
[20]
Ce disant, je tirai mes bottes, et deux minutes après
nous étions étendus sur la paillasse, la couverture tirée
jusqu'au menton, un gros rondin sous la tête pour oreiller.
Wilfrid ne tarda point à s'endormir. La lumière du petit
poêle allait et venait... Le vent redoublait au dehors...
[25]
et, tout en rêvant, je m'endormis à mon tour comme un
bienheureux.
Vers deux heures du matin je fus éveillé par un bruit
inexplicable; je crus d'abord que c'était un chat courant
sur les gouttières; mais ayant mis l'oreille contre les
[30]
bardeaux, mon incertitude ne fut pas longue: quelqu'un
marchait sur le toit.
Je poussai Wilfrid du coude pour l'éveiller.
«Chut!» fit-il en me serrant la main.
Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors
ses dernières lueurs, qui se débattaient contre la muraille
décrépite. J'allais me lever, quand, d'un seul coup, la
[5]
petite fenêtre, fermée par un fragment de brique, fut
poussée et s'ouvrit: une tête pâle, les cheveux roux, les
yeux phosphorescents, les joues frémissantes, parut...,
regardant à l'intérieur. Notre saisissement fut tel que
nous n'eûmes pas la force de jeter un cri. L'homme passa
[10]
une jambe, puis l'autre, par la lucarne et descendit dans
notre grenier avec tant de prudence, que pas un atome ne
bruit sous ses pas.
Cet homme, large et rond des épaules, court, trapu, la
face crispée comme celle d'un tigre à l'affût, n'était autre
[15]
que le personnage bonasse qui nous avait donné des conseils
sur la route de Heidelberg. Que sa physionomie nous
parut changée alors! Malgré le froid excessif, il était en
manches de chemise; il ne portait qu'une simple culotte
serrée autour des reins, des bas de laine et des souliers à
[20]
boucles d'argent. Un long couteau taché de sang brillait
dans sa main.
Wilfrid et moi nous nous crûmes perdus... Mais lui
ne parut pas nous voir dans l'ombre oblique de la mansarde,
quoique la flamme se fût ranimée au courant d'air glacial
[25]
de la lucarne. Il s'accroupit sur un escabeau et se prit à
grelotter d'une façon bizarre... subitement ses yeux, d'un
vert jaunâtre, s'arrêtèrent sur moi..., ses narines se
dilatèrent..., il me regarda plus d'une longue minute...
Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines! Puis,
[30]
se tournant vers le poêle, il toussa d'une voix rauque,
pareille à celle d'un chat, sans qu'un seul muscle de sa face
tressaillit. Il tira du gousset de sa culotte une grosse
montre, fit le geste d'un homme qui regarde l'heure, et,
soit distraction ou tout autre motif, il la déposa sur la
table. Enfin, se levant comme incertain, il considéra la
lucarne, parut hésiter et sortit, laissant la porte ouverte
[5]
tout au large.
Je me levai aussitôt pour pousser le verrou, mais déjà
les pas de l'homme criaient dans l'escalier à deux étages
en dessous. Une curiosité invincible l'emporta sur ma
terreur, et, comme je l'entendais ouvrir une fenêtre donnant
[10]
sur la cour, moi-même je m'inclinai vers la lucarne
de l'escalier en tourelle du même côté. La cour de cette
hauteur était profonde comme un puits; un mur, haut de
cinquante à soixante pieds, la partageait en deux. Sa
crête partait de la fenêtre que l'assassin venait d'ouvrir, et
[15]
s'étendait en ligne droite, sur le toit d'une vaste et sombre
demeure en face. Comme la lune brillait entre de grands
nuages chargés de neige, je vis tout cela d'un coup d'oeil,
et je frémis en apercevant l'homme fuir sur la haute muraille,
la tête penchée en avant et son long couteau à la
[20]
main, tandis que le vent soufflait avec des sifflements
lugubres.
Il gagna le toit en face et disparut dans une lucarne.
Je croyais rêver. Pendant quelques instants je restai
là, bouche béante, la poitrine nue, les cheveux flottants,
[25]
sous le grésil qui tombait du toit. Enfin, revenant de ma
stupeur, je rentrai dans notre réduit et trouvai Wilfrid,
qui me regarda tout hagard et murmurant une
prière à voix basse. Je m'empressai de remettre du
bois au fourneau, de passer mes habits et de fermer le
[30]
verrou.
«Eh bien? demanda mon camarade en se levant.
--Eh bien! lui répondis-je, nous en sommes réchappés
...Si cet homme ne nous a pas vus, c'est que Dieu ne veut
pas encore notre mort.
--Oui, fit-il... oui! c'est l'un des assassins dont nous
parlait Annette... Grand Dieu!... quelle figure... et
[5]
quel couteau!»
Il retomba sur la paillasse... Moi, je vidai d'un trait ce
qui restait de vin dans la cruche, et comme le feu s'était
ranimé, que la chaleur se répandait de nouveau dans la
chambre, et que le verrou me paraissait solide, je repris
[10]
courage.
Pourtant, la montre était là... l'homme pouvait revenir
la chercher!... Cette idée nous glaça d'épouvante.
«Qu'allons-nous faire, maintenant? dit Wilfrid. Notre
plus court serait de reprendre tout de suite le chemin de la
[15]
Forêt Noire!
--Pourquoi?
--Je n'ai plus envie de jouer de la contre-basse...
Arrangez-vous comme vous voudrez.
--Mais pourquoi donc? Qu'est-ce qui nous force à
[20]
partir? Avons-nous commis un crime?
--Parle bas... parle bas... fit-il... Rien que ce mot
crime, si quelqu'un l'entendait, pourrait nous faire prendre
...De pauvres diables comme nous servent d'exemples
aux autres... On ne regarde pas longtemps s'ils commettent
[25]
des crimes... Il suffit qu'on trouve cette montre
ici...
--Écoute, Wilfrid, lui dis-je, il ne s'agit pas de perdre
la tête. Je veux bien croire qu'un crime a été commis ce
soir dans notre quartier... Oui, je le crois... c'est même
[30]
très-probable... mais, en pareille circonstance, que doit
faire un honnête homme? Au lieu de fuir, il doit aider la
justice, il doit...
--Et comment, comment l'aider?
--Le plus simple sera de prendre la montre et d'aller la
remettre demain au grand bailli, en lui racontant ce qui
s'est passé.
[5]
--Jamais... jamais... je n'oserai toucher cette
montre!
--Eh bien! moi, j'irai. Couchons-nous et tâchons de
dormir encore s'il est possible.
--Je n'ai plus envie de dormir.
[10]
--Alors, causons... allume ta pipe... attendons le
jour... Il Y a peut-être encore du monde à l'auberge...
si tu veux, nous descendrons.
--J'aime mieux rester ici.
--Soit!»
[15]
Et nous reprîmes notre place au coin du feu.
Le lendemain, dès que le jour parut, j'allai prendre la
montre sur la table. C'était une montre très-belle, à
double cadran marquait les heures, l'autre les minutes.
Wilfrid parut plus rassuré.
[20]
«Kasper, me dit-il, toute réflexion faite, il convient
mieux que j'aille voir le bailli. Tu es trop jeune pour
entrer dans de telles affaires... Tu t'expliquerais mal!
--C'est comme tu voudras.
--Oui, il paraîtrait bien étrange qu'un homme de mon
[25]
âge envoyât un enfant.
--Bien... bien... je comprends, Wilfrid»
Il prit la montre, et je remarquai que son amour-propre
seul le poussait à cette résolution: il aurait rougi, sans
doute, devant ses camarades, d'avoir montré moins de
[30]
courage que moi.
Nous descendîmes du grenier tout méditatifs. En
traversant l'allée qui donne sur la rue Saint-Christophe,
nous entendîmes le cliquetis des verres et des fourchettes
...Je distinguai la voix du vieux Brêmer et de ses deux
fils, Ludwig et Karl.
«Ma foi, dis-je à Wilfrid, avant de sortir, nous ne ferions
[5]
pas mal de boire un bon coup.»
En même temps je poussai la porte de la salle. Toute
notre société était là, les violons, les cors de chasse
suspendus à la muraille; la harpe dans un coin. Nous fûmes
accueillis par des cris joyeux. On s'empressa de nous
[10]
faire place à table.
«Hé! disait le vieux Brêmer, bonne journée, camarades
Du vent... de la neige... Toutes les brasseries
seront pleines de monde; chaque flocon qui tourbillonne
dans l'air est un florin qui nous tombera dans la poche!»
[15]
J'aperçus ma petite Annette, fraîche, dégourdie, me
souriant des yeux et des lèvres avec amour. Cette vue
me ranima... Les meilleures tranches de jambon étaient
pour moi, et chaque fois qu'elle venait déposer une cruche
à ma droite, sa douce main s'appuyait avec expression sur
[20]
mon épaule.
Oh! que mon coeur sautillait, en songeant aux marrons
que nous avions croqués la veille ensemble! Pourtant,
la figure pâle du meurtrier passait de temps en temps
devant mes yeux et me faisait tressaillir... Je regardais
[25]
Wilfrid, il était tout méditatif. Enfin, au coup de huit
heures, notre troupe allait partir, lorsque la porte s'ouvrit,
et que trois escogriffes, la face plombée, les yeux brillants
comme des rats, le chapeau déformé, suivis de plusieurs
autres de la même espèce, se présentèrent sur le seuil.
[30]
L'un d'eux, au nez long, un énorme gourdin suspendu au
poignet, s'avança en s'écriant:
«Vos papiers, messieurs?»
Chacun s'empressa de satisfaire à sa demande. Malheureusement
Wilfrid, gui se trouvait debout auprès du
Poêle, fut pris d'un tremblement subit, et comme l'agent
de police, à l'oeil exercé, suspendait sa lecture pour
[5]
l'observer d'un regard équivoque, il eut la funeste idée de
faire glisser la montre dans sa botte, mais, avant
qu'elle eût atteint sa destination, l'agent de police frappait
sur la cuisse de mon camarade et s'écriait d'un ton
goguenard:
[10]
«Hé, hé! il parait que ceci nous gêne?»
Alors Wilfrid tomba en faiblesse, à la grande stupéfaction
de tout le monde, il s'affaissa sur un banc, pâle comme
la mort, et Madoc, le chef de la police, sans gêne, ouvrit
son pantalon et en retira la montre avec un méchant éclat
[15]
de rire... Mais à peine l'eut-il regardée, qu'il devint
grave, et se tournant vers ses agents:
«Que personne ne sorte! s'écria-t-il d'une voix terrible.
Nous tenons la bande... Voici la montre du doyen Daniel
Van den Berg... Attention... Les menottes!»
[20]
Ce cri nous traversa jusqu'à la moelle des os. Il se fit
un tumulte épouvantable... Moi, nous sentant perdus,
je me glissai sous le banc, près du mur, et comme on enchaînait
le pauvre vieux Brêmer, ses fils Heinrich et Wilfrid,
qui sanglotaient et protestaient... je sentis une
[25]
petite main me passer sur le cou.. la douce main d'Annette,
où j'imprimai mes lèvres pour dernier adieu...
Mais elle me prit par l'oreille, m'attira doucement...
doucement... Je vis la porte du cellier ouverte sous un
bout de la table... Je m'y laissai glisser... La porte se
[30]
referma!
Ce fut l'affaire d'une seconde, au milieu de la bagarre.
A peine au fond de mon trou, on trépignait déjà sur la
porte... puis tout devint silencieux: mes pauvres camarades
étaient partis!--La mère Grédel Dick jetait son
cri de paon sur le seuil de son allée, disant que l'auberge
du
Pied-de-Mouton
était déshonorée.
[5]
Je vous laisse à penser les réflexions que je dus faire
durant tout un jour, blotti derrière une futaille, les reins
courbés, les jambes repliées sous moi, songeant que si un
chien descendait à la cave... que s'il prenait fantaisie à
la cabaretière de venir elle-même remplir la cruche. ..
[10]
que si la tonne se vidait dans le jour et qu'il fallût en
mettre une autre en perce... que le moindre hasard enfin
pouvait me perdre.
Toutes ces idées et mille autres me passaient par la
tête. Je représentais mes camarades déjà pendus au gibet.
[15]
Annette, non moins troublée que moi, par excès de prudence
refermait la porte chaque fois qu'elle remontait du
cellier.--J'entendis la vieille lui crier:
«Mais laisse donc cette porte. Es-tu folle de perdre la
moitié de ton temps à l'ouvrir?»
[20]
Alors, la porte resta entre-bâillée, et du fond de l'ombre
je vis les tables se garnir de nouveaux buveurs... J'entendais
des cris, des discussions, des histoires sans fin sur la
fameuse bande.
«Oh! les scélérats, disait l'un, grâce au ciel on les tient!
[25]
Quel fléau pour Heidelberg!... On n'osait plus se hasarder
dans les rues après dix heures... Le commerce en souffrait...
Enfin, c'est fini, dans quinze jours, tout sera
rentré dans l'ordre.
--Voyez-vous ces musiciens de la Forêt Noire, criait
[30]
un autre... c'est un tas de bandits! ils s'introduisent dans
les maisons sous prétexte de faire de la musique... Ils
observent les serrures, les coffres, les armoires, les issues,
et puis, un beau matin, on apprend que maître un tel a
eu la gorge coupée dans son lit... que sa femme a été
massacrée... ses enfants égorgés... la maison pillée de
fond en comble... qu'on a mis le feu à la grange... ou
[5]
autre chose dans ce genre... Quels misérables! On
devrait les exterminer tous sans miséricorde... au moins
le pays serait tranquille.
--Toute la ville ira les voir pendre, disait la mère
Grédel... Ce sera le plus beau jour de ma vie!
[10]
--Savez-vous que sans la montre du doyen Daniel, on
n'aurait jamais trouvé leur trace? Hier soir la montre
disparaît... Ce matin, maître Daniel en donne le signalement
à la police... une heure après, Madoc mettait la
main sur toute la couvée... hé! hé! hé!»
[15]
Et toute la salle de rire aux éclats. La honte,
l'indignation, la peur, me faisaient frémir tour à tour.
Cependant la nuit vint. Quelques buveurs seuls
restaient encore à table. On avait veillé la nuit précédente;
j'entendais la grosse propriétaire qui bâillait et
[20]
murmurait:
«Ah! mon Dieu, quand pourrons-nous aller nous
coucher?»
Une seule chandelle restait allumée dans la salle.
«Allez dormir, madame, dit la douce voix d'Annette, je
[25]
veillerai bien toute seule jusqu'à ce que ces messieurs s'en
aillent.»
Quelques ivrognes comprirent cette invitation et se
retirèrent; il n'en restait plus qu'un, assoupi en face de sa
cruche. Le wachtmann, étant venu faire sa ronde,
[30]
l'éveilla, et je l'entendis sortir à son tour, grognant et
trébuchant jusqu'à la porte.
«Enfin, me dis-je, le voilà parti; ce n'est pas malheureux.
La mère Grédel va dormir, et la petite Annette ne tardera
point à me délivrer.»
Dans cette agréable pensée je détirais déjà mes membres
engourdis, quand ces paroles de la grosse cabaretière
[5]
frappèrent mes oreilles:
«Annette, va fermer, et n'oublie pas de mettre la barre.
Moi, je descends à la cave.»
Il parait qu'elle avait cette louable habitude pour
s'assurer que tout était en ordre.
[10]
«Mais, madame, balbutia la petite, le tonneau n'est pas
vide; vous n'avez pas besoin...
--Mêle-toi de tes affaires,» interrompit la grosse femme,
dont la chandelle brillait déjà sur l'escalier.
Je n'eus que le temps de me replier de nouveau derrière
[15]
la futaille. La vieille, courbée sous la voûte basse du
cellier, allait d'une tonne à l'autre, et je l'entendais
murmurer:
«Oh! la coquine, comme elle laisse couler le vin! At~
tends, attends, je vais t'apprendre à mieux fermer les
[20]
robinets. A-t-on jamais vu! A-t-on jamais vu!»
La lumière projetait les ombres contre le mur humide.
Je me dissimulais de plus en plus.
Tout à coup, au moment où je croyais la visite terminée,
j'entendis la grosse mère exhaler un soupir, mais un soupir
[25]
si long, si lugubre, que l'idée me vint aussitôt qu'il se
passait quelque chose d'extraordinaire. Je hasardai un
oeil... le moins possible; et qu'est-ce que je vis? Dame
Grédel Dick, la bouche béante, les yeux hors de la tête,
contemplant le dessous de la tonne, derrière laquelle je
[30]
me tenais immobile. Elie venait d'apercevoir un de mes
pieds sous la solive servant de cale, et s'imaginait sans
doute avoir découvert le chef des brigands, caché là pour
l'égorger pendant la nuit. Ma résolution fut prompte:
je me redressai en murmurant:
«Madame, au nom du ciel! ayez pitié de moi. Je
suis...»
[5]
Mais alors, elle, sans me regarder, sans m'écouter, se
prit à jeter des cris de paon, des cris à vous déchirer les
oreilles, tout en grimpant l'escalier aussi vite que le lui
permettait son énorme corpulence. De mon côté, saisi
d'une terreur inexprimable, je m'accrochai à sa robe, pour
[10]
la prier à genoux. Mais ce fut pis encore:
«Au secours! à l'assassin! Oh! ah! mon Dieu! Lâchez-moi.
Prenez mon argent. Oh! oh!»
C'était effrayant. J'avais beau lui dire:
«Madame, regardez-moi. Je ne suis pas ce que vous
[15]
pensez...»
Bah! elle était folle d'épouvante, elle radotait, elle
bégayait, elle piaillait d'un accent si aigu que si nous
n'eussions été sous terre, tout le quartier en eût été éveillé.
Dans cette extrémité, ne consultant que ma rage, je lui
[20]
grimpai sur le dos, et j'atteignis avant elle la porte, que
je lui refermai sur le nez comme la foudre, ayant soin
d'assujettir le verrou. Pendant la lutte, la lumière s'était
éteinte, dame Grédel restait dans les ténèbres, et sa voix
ne s'entendait plus que faiblement, comme dans le
[25]
lointain.
Moi, épuisé, anéanti, je regardais Annette dont le
trouble égalait le mien. Nous n'avions plus la force de
nous dire un mot; et nous écoutions ces cris expirants, qui
finirent par s'éteindre: la pauvre femme s'était évanouie.
[30]
«Oh! Kasper, me dit Annette en joignant les mains,
que faire, mon Dieu, que faire? Sauve-toi... Sauve-toi
...On a peut-être entendu... Tu l'as donc tuée?
--Tuée... moi?
--Eh bien!... échappe-toi... Je vais t'ouvrir.»
En effet, elle leva la barre, et je me pris à courir dans la
rue, sans même la remercier. ..Ingrat! Mais j'avais si
[5]
peur... le danger était si pressant... le ciel si noir! Il
faisait un temps abominable: pas une étoile au ciel...
pas un réverbère allumé... Et le vent... et la neige!
Ce n'est qu'après avoir couru au moins une demi-heure,
que je m'arrêtai pour reprendre haleine... Et qu'on
[10]
s'imagine mon épouvante quand, levant les yeux, je me
vis juste en face du
Pied-de-Mouton
. Dans ma terreur,
j'avais fait le tour du quartier, peut-être trois ou quatre
fois de suite... Mes jambes étaient lourdes, boueuses...
mes genoux vacillaient.
[15]
L'auberge, tout à l'heure déserte, bourdonnait comme
une ruche; des lumières couraient d'une fenêtre à l'autre
...Elle était sans doute pleine d'agents de police. Alors,
malheureux, épuisé par le froid et la faim, désespéré, ne
sachant où trouver un asile, je pris la plus singulière de
[20]
toutes les résolutions:
«Ma foi, me dis-je, mourir pour mourir... autant
être pendu que de laisser ses os en plein champ sur la
route de la Forêt Noire!»
Et j'entrai dans l'auberge, pour me livrer moi-même à
[25]
la justice. Outre les individus râpés, aux chapeaux
déformés, aux triques énormes, que j'avais déjà vus le matin,
et qui allaient, venaient, furetaient et s'introduisaient
partout, il y avait alors devant une table le grand
bailli Zimmer, vêtu de noir, l'air grave, l'oeil pénétrant, et
[30]
le secrétaire Rôth, avec sa perruque rousse, sa grimace
imposante et ses larges oreilles plates comme des écailles
d'huîtres. C'est à peine si l'on fit attention à moi,
circonstance qui modifia tout de suite ma résolution. Je
m'assis dans l'un des coins de la salle, derrière le grand
fourneau de fonte, en compagnie de deux ou trois voisins,
accourus pour voir ce qui se passait, et je demandai
[5]
tranquillement une chopine de vin et un plat de
choucroute.
Annette faillit me trahir:
«Ah! mon Dieu, fit-elle, est-ce possible?»
Mais une exclamation de plus ou de moins dans une
[10]
telle cohue ne signifiait absolument rien... Personne n'y
prit garde; et, tout en mangeant du meilleur appétit,
j'écoutai l'interrogatoire que subissait dame Grédel,
accroupie dans un large fauteuil, les cheveux épars et les
yeux encore écarquillés par la peur.
[15]
«Quel âge paraissait avoir cet homme? lui demanda le
bailli.
--De quarante à cinquante ans, monsieur... C'était
un homme énorme, avec des favoris noirs... ou bruns
...je ne sais pas au juste... le nez long... les yeux
[20]
verts.
--N'avait-il pas quelques signes particuliers... des
taches au visage... des cicatrices?
--Non... je ne me rappelle pas... Il n'avait qu'un
gros marteau... et des pistolets...
[25]
-Fort bien. Et que vous a-t-il dit?
--Il m'a prise à la gorge... Heureusement j'ai crié si
haut que la peur l'a saisi... et puis, je me suis défendue
avec les ongles... Ah! quand on veut vous massacrer
...on se défend, monsieur!...
[30]
--Rien de plus naturel, de plus légitime, madame...
Écrivez, monsieur Rôth... Le sang-froid de cette bonne
dame a été vraiment admirable!»
Ainsi du reste de la déposition.
On entendit ensuite Annette, qui déclara simplement
avoir été si troublée qu'elle ne se souvenait de rien.
«Cela suffit, dit le bailli; s'il nous faut d'autres
[5]
renseignements, nous reviendrons demain.»
Tout le monde sortit, et je demandai à la dame Grédel
une chambre pour la nuit. Elle, n'eut pas le moindre
souvenir de m'avoir vu... tant la peur lui avait troublé
la cervelle.
[10]
«Annette, dit-elle, conduis monsieur à la petite chambre
verte du troisième. Moi, je ne tiens plus sur mes jambes
...Ah mon Dieu... mon Dieu... à quoi n'est-on pas
exposé dans ce monde!»
Elle se prit à sangloter, ce qui la soulagea.
[15]
Annette, ayant allumé une chandelle, me conduisit
dans la chambre désignée, et quand nous fûmes seuls:
«Oh! Kasper... Kasper... s'écria-t-elle naïvement...
qui aurait jamais cru que tu étais de la bande? Je ne me
consolerai jamais d'avoir aimé un brigand!
[20]
--Comment, Annette... toi aussi! lui répondis-je en
m'asseyant désolé... Ah! tu m'achèves!»
J'étais prêt à fondre en larmes... Mais elle, revenant
aussitôt de son injustice et m'entourant de ses bras:
«Non! non! fit-elle... Tu n'es pas de la bande... Tu
[25]
es trop gentil pour cela, mon bon Kasper... Mais
c'est égal... tu as un fier courage tout de même d'être
revenu!»
Je lui dis que j'allais mourir de froid dehors, et que cela
seul m'avait décidé. Nous restâmes quelques instants
[30]
tout pensifs, puis elle sortit pour ne pas éveiller les
soupçons de dame Grédel. Quand je fus seul, après m'être
assuré que les fenêtres ne donnaient sur aucun mur et
que le verrou fermait bien, je remerciai le Seigneur de
m'avoir sauvé dans ces circonstances périlleuses. Puis
m'étant couché, je m'endormis profondément.
II
Le lendemain, je m'éveillai vers huit heures. Le temps
[5]
était humide et terne. En écartant le rideau de mon lit,
je remarquai que la neige s'était amoncelée au bord des
fenêtres: les vitres en étaient toutes blanches. Je me pris
à rêver tristement au sort de mes camarades; ils avaient
dû bien souffrir du froid... la grande Berthe et le vieux
[10]
Brêmer surtout! Cette idée me serra le coeur.
Comme je rêvais ainsi, un tumulte étrange s'éleva dehors.
Il se rapprochait de l'auberge, et ce n'est pas sans inquiétude
que je m'élançai vers une fenêtre, pour juger de ce
nouveau péril.
[15]
On venait confronter la fameuse bande avec dame Grédel
Dick, qui ne pouvait sortir après les terribles émotions
de la veille. Mes pauvres compagnons descendaient la
rue bourbeuse entre deux files d'agents de police, et
suivis d'une avalanche de gamins, hurlant et sifflant
[20]
comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette
scène affreuse: le pauvre Brêmer, enchaîné avec son fils
Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la grande Berthe,
qui marchait seule derrière et criait d'une voix
lamentable:
[25]
«Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel... ayez
pitié d'une pauvre harpiste innocente!... Moi... tuer!
...moi... voler. Oh! Dieu! est-ce possible.»
Elle se tordait les mains. Les autres étaient mornes, la
tête penchée, les cheveux pendant sur la face.
Tout ce monde s'engouffra dans l'allée sombre de l'auberge.
Les gardes en expulsèrent les étrangers... On referma
la porte, et la foule avide resta dehors, les pieds
dans la boue, le nez aplati contre les fenêtres.
[5]
Le plus profond silence s'établit alors dans la maison.
M'étant habillé, j'entr'ouvris la porte de ma chambre
pour écouter, et voir s'il ne serait pas possible de reprendre
la clef des champs.
J'entendis quelques éclats de voix, des allées et des
[10]
venues aux étages inférieurs, ce qui me convainquit que
les issues étaient bien gardées. Ma porte donnait sur le
palier, juste en face de la fenêtre que l'homme avait
ouverte pour fuir. Je n'y fis d'abord pas attention...
Mais comme je restais là, tout à coup je m'aperçus que la
[15]
fenêtre était ouverte, qu'il n'y avait point de neige sur
son bord, et, m'étant approché, je vis de nouvelles traces
sur le mur. Cette découverte me donna le frisson.
L'homme était revenu!... Il revenait peut-être toutes les
nuits: le chat, la fouine, le furet... tous les carnassiers
[20]
ont ainsi leur passage habituel. Quelle révélation! Tout
s'éclairait dans mon esprit d'une lumière mystérieuse.
«Oh! si c'était vrai, me dis-je, si le hasard venait de me
livrer le sort de l'assassin... mes pauvres camarades seraient
sauvés!»
[25]
Et je suivis des yeux cette trace, qui se prolongeait avec
une netteté surprenante, jusque sur le toit voisin.
En ce moment, quelques paroles de l'interrogatoire
frappèrent mes oreilles... On venait d'ouvrir la porte
de la salle pour renouveler l'air... J'entendis:
[30]
«Reconnaissez-vous avoir, le 20 de ce mois, participé à
l'assassinat du sacrificateur Ulmet Élias?»
Puis quelques paroles inintelligibles.
«Refermez la porte, Madoc, dit la voix du bailli...
refermez la porte... Madame est souffrante...»
Je n'entendis plus rien.
La tête appuyée sur la rampe, une grande résolution
[5]
se débattait alors en moi.
«Je puis sauver mes camarades, me disais-je; Dieu vient
de m'indiquer le moyen de les rendre à leurs familles...
Si la peur me fait reculer devant un tel devoir, c'est moi
qui les aurai assassinés... Mon repos, mon honneur,
[10]
seront perdus à jamais... Je me jugerai le plus lâche...
le plus vil des misérables!»
Longtemps j'hésitai; mais tout à coup ma résolution
fut prise... Je descendis et je pénétrai dans la cuisine.
«N'avez-vous jamais vu cette montre, disait le bailli à
[15]
dame Grédel; recueillez bien vos souvenirs, madame.»
Sans attendre la réponse, je m'avançai dans la salle, et,
d'une voix ferme, je répondis:
«Cette montre, monsieur le bailli... je l'ai vue entre
les mains de l'assassin lui-même... Je la reconnais...
[20]
Et quant à l'assassin, je puis vous le livrer ce soir, si vous
daignez m'entendre.»
Un silence profond s'établit autour de moi; tous les
assistants se regardaient l'un l'autre avec stupeur; mes
pauvres camarades parurent se ranimer.
[25]
«Qui êtes-vous, monsieur? me demanda le bailli revenu
de son émotion.
--Je suis le compagnon de ces infortunés, et je n'en ai
pas honte, car tous, monsieur le bailli, tous, quoique
pauvres, sont d'honnêtes gens... Pas un d'entre eux
[30]
n'est capable de commettre les crimes qu'on leur
impute.»
Il y eut un nouveau silence. La grande Berthe se prit
sangloter tout bas; le bailli parut se recueillir. Enfin,
me regardant d'un oeil fixe:
«Où donc prétendez-vous nous livrer l'assassin?
--Ici même, monsieur le bailli... dans cette maison
[5]
...Et, pour vous convaincre, je ne demande qu'un instant
d'audience particulière.
--Voyons,» dit-il en se levant.
Il fit signe au chef de la police secrète, Madoc, de nous
suivre, aux autres de rester. Nous sortîmes.
[10]
Je montai rapidement l'escalier. Ils étaient sur mes
pas. Au troisième, m'arrêtant devant la fenêtre et
leur montrant les traces de l'homme imprimées dans la
neige:
«Voici les traces de l'assassin, leur dis-je... C'est ici
[15]
qu'il passe chaque soir... Il est venu hier à deux heures
lu matin... Il est revenu cette nuit... Il reviendra sans
doute ce soir.»
Le bailli et Madoc regardèrent les traces quelques
instants sans murmurer une parole.
[20]
«Et qui vous dit que ce sont les pas du meurtrier?
me demanda le chef de la police d'un air de doute.
Alors je leur racontai l'apparition de l'assassin dans
notre grenier. Je leur indiquai, au-dessus de nous, la
lucarne d'où je l'avais vu fuir au clair de lune, ce que
[25]
n'avait pu faire Wilfrid, puisqu'il était resté couché... Je
leur avouai que le hasard seul m'avait fait découvrir les
empreintes de la nuit précédente.
«C'est étrange, murmurait le bailli; ceci modifie beaucoup
la situation des accusés. Mais comment nous
[30]
expliquez-vous la présence du meurtrier dans la cave de
l'auberge?
--Ce meurtrier, c'était moi, monsieur le bailli!»
Et je lui racontai simplement ce qui s'était passé la
veille, depuis l'arrestation de mes camarades jusqu'à la
nuit close, au moment de ma fuite.
«Cela suffit,» dit-il.
[5]
Et se tournant vers le chef de la police:
«Je dois vous avouer, Madoc, que les dépositions de ces
ménétriers ne m'ont jamais paru concluantes; elles étaient
loin de me confirmer dans l'idée de leur participation aux
crimes... D'ailleurs, leurs papiers étaient, pour plusieurs,
[10]
un alibi très difficile à démentir. Toutefois, jeune
homme, malgré la vraisemblance des indices que vous nous
donnez, vous resterez en notre pouvoir jusqu'à la vérification
du fait... Madoc, ne le perdez pas de vue, et
prenez vos mesures en conséquence.»
[15]
Le bailli descendit alors tout méditatif, et, repliant ses
papiers, sans ajouter un mot à l'interrogatoire:
«Qu'on reconduise les accusés à la prison,» dit-il en
lançant à la grosse cabaretière un regard de mépris.
Il sortit suivi de son secrétaire.
[20]
Madoc resta seul avec deux agents.
«Madame, dit-il à l'aubergiste, vous garderez le plus
grand silence sur ce qui vient de se passer. De plus, vous
rendrez à ce brave jeune homme la chambre qu'il occupait
avant-hier.»
[25]
Le regard et l'accent de Madoc n'admettaient pas de
réplique: dame Grédel promit de faire ce que l'on voudrait,
pourvu qu'on la débarrassât des brigands.
«Ne vous inquiétez pas des brigands, répliqua Madoc;
nous resterons ici tout le jour et toute la nuit pour vous
[30]
garder... Vaquez tranquillement à vos affaires, et
commencez par nous servir à déjeuner... Jeune homme, vous
me ferez l'honneur de déjeuner avec nous?»
Ma situation ne me permettait pas de décliner cette
offre... J'acceptai.
Nous voilà donc assis en face d'un jambon et d'une
cruche de vin du Rhin. D'autres individus vinrent boire
[5]
comme d'habitude, provoquant les confidences de dame
Grédel et d'Annette; mais elles se gardèrent bien de parler
en notre présence, et furent extrêmement réservées, ce
qui dut leur paraitre fort méritoire.
Nous passâmes toute l'après-midi à fumer des pipes, à
[10]
vider des petits verres et des chopes; personne ne faisait
attention à nous.
Le chef de la police, malgré sa figure plombée, son regard
perçant, ses lèvres pâles et son grand nez en bec d'aigle,
était assez bon enfant après boire. Il nous racontait des
[15]
gaudrioles avec verve et facilité. Il cherchait à saisir la
petite Annette au passage. A chacune de ses paroles,
les autres éclataient de rire; moi, je restais morne,
silencieux.
«Allons, jeune homme, me disait-il en riant, oubliez la
[20]
mort de votre respectable grand'mère... Nous sommes
tous mortels, que diable!... Buvez un coup et chassez ces
idées nébuleuses.»
D'autres se mêlaient à notre conversation, et le temps
s'écoulait ainsi au milieu de la fumée du tabac, du
[25]
cliquetis des verres et du tintement des canettes.
Mais à neuf heures, après la visite du wachtmann, tout
changea de face; Madoc se leva et dit:
«Ah! çà! procédons à nos petites affaires... Fermez la
porte et les volets... et lestement! Quant à vous, madame
[30]
et mademoiselle, allez vous coucher!»
Ces trois hommes, abominablement déguenillés, semblaient
être plutôt de véritables brigands que les soutiens
de l'ordre et de la justice. Ils tirèrent de leur pantalon des
tiges de fer, armées à l'extrémité d'une boule de plomb...
Le brigadier Madoc, frappant sur la poche de sa redingote,
s'assura qu'un pistolet s'y trouvait... Un instant après,
[5]
il le sortit pour y mettre une capsule.
Tout cela se faisait froidement... Enfin, le chef de la
police m'ordonna de les conduire dans mon grenier.
Nous montâmes.
Arrivés dans le taudis, où la petite Annette avait eu
[10]
soin de faire du feu, Madoc, jurant entre ses dents,
s'empressa de jeter de l'eau sur le charbon; puis m'indiquant
la paillasse:
«Si le coeur vous en dit, vous pouvez dormir.»
Il s'assit alors avec ses deux acolytes, au fond de la
[15]
chambre, près du mur, et l'on souffla la lumière.
Je m'étais couché, priant tout bas le Seigneur d'envoyer
l'assassin.
Le silence, après minuit, devint si profond, qu'on ne se
serait guère douté que trois hommes étaient là, l'oeil
[20]
ouvert, attentifs au moindre bruit comme des chasseurs
à l'affût de quelque bête fauve. Les heures s'écoulaient
lentement... lentement... Je ne dormais pas... Mille
idées terribles me passaient par la tête... J'entendis
sonner une heure... deux heures... et rien... rien
[25]
n'apparaissait!
A trois heures, un des agents de police bougea... je
crus que l'homme arrivait... mais tout se tut de nouveau.
Je me pris alors à penser que Madoc devait me prendre
pour un imposteur, qu'il devait terriblement m'en vouloir,
[30]
que le lendemain il me maltraiterait... que, bien
loin d'avoir servi mes camarades, je serais mis à la
chaine.
Après trois heures, le temps me parut extrêmement
rapide; j'aurais voulu que la nuit durât toujours, pour
conserver au moins une lueur d'espérance.
Comme j'étais ainsi à ressasser les mêmes idées pour la
[5]
centième fois... tout à coup, sans que j'eusse entendu le
moindre bruit... la lucarne s'ouvrit... deux yeux brillèrent
à l'ouverture... rien ne remua dans le grenier.
«Les autres se seront endormis,» me dis-je.
La tête restait toujours là... attentive... On eût dit
[10]
que le scélérat se doutait de quelque chose... Oh! que
mon coeur galopait... que le sang coulait vite dans mes
veines... et pourtant le froid de la peur se répandait sur
ma face... Je ne respirais plus!
Il se passa bien quelques minutes ainsi... puis...
[15]
subitement... l'homme parut se décider... il se glissa
dans notre grenier, avec la même prudence que la veille.
Mais au même instant un cri terrible... un cri bref,
vibrant... retentit:
«Nous le tenons!»
[20]
Et toute la maison fut ébranlée de fond en comble...
des cris... des trépignements... des clameurs rauques
...me glacèrent d'épouvante... L'homme rugissait...
les autres respiraient haletants... puis il y eut un choc
qui fit craquer le plancher... je n'entendis plus qu'un
[25]
grincement de dents... un cliquetis de chaînes...
«De la lumière!» cria le terrible Madoc.
Et tandis que le soufre flambait, jetant dans le réduit
sa lueur bleuâtre, je distinguai vaguement les agents de
police accroupis sur l'homme en manches de chemise: l'un
[30]
le tenait à la gorge, l'autre lui appuyait les deux genoux
sur la poitrine; Madoc lui serrait les poings dans des
menottes à faire craquer les os; l'homme semblait inerte;
seulement une de ses grosses jambes, nue depuis le genou
jusqu'à la cheville, se relevait de temps en temps et frappait
le plancher par un mouvement convulsif... Les yeux
lui sortaient littéralement de la tête... une écume
[5]
sanglante s'agitait sur ses lèvres.
A peine eus-je allumé la chandelle, que les agents de
police firent une exclamation étrange.
«Notre doyen!...»
Et tous trois se relevant... je les vis se regarder pâles
[10]
de terreur.
L'oeil de l'assassin bouffi de sang se tourna vers Madoc
...Il voulut parler... mais seulement au bout de quelques
secondes... je l'entendis murmurer:
«Quel rêve!... mon Dieu... quel rêve!»
[15]
Puis il fit un soupir et resta immobile.
Je m'étais approché pour le voir... C'était bien lui...
L'homme qui nous avait donné de si bons conseils sur la
route de Heidelberg... Peut-être avait-il pressenti que
nous serions la cause de sa perte: on a parfois de ces
[20]
pressentiments terribles! Comme il ne bougeait plus et
qu'un filet de sang glissait sur le plancher poudreux,
Madoc, revenu de sa surprise, se pencha sur lui et déchira
sa chemise; nous vîmes alors qu'il s'était donné un coup
de son grand couteau dans le coeur.
[25]
«Eh! fit Madoc avec un sourire sinistre, M, le doyen a
fait banqueroute à la potence... Il connaissait la bonne
place et ne s'est pas manqué! Restez ici, vous autres...
Je vais prévenir le bailli.»
Puis il ramassa son chapeau, tombé pendant la lutte,
[30]
et sortit sans ajouter un mot.
Je restai seul en face du cadavre avec les deux agents
de police.
Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit
la grande nouvelle. Ce fut un événement pour le pays.
Daniel Van den Berg, doyen des drapiers, jouissait d'une
fortune et d'une considération si bien établies, que
[5]
beaucoup de gens se refusèrent à croire aux abominables
instincts qui le dominaient.
On discuta ces événements de mille manières différentes.
Les uns disaient que le riche doyen était somnambule, et
par conséquent irresponsable de ses actions... les autres,
[10]
qu'il était assassin par amour du sang, n'ayant aucun
intérêt sérieux à commettre de tels crimes... Peut-être
était-il l'un et l'autre!
C'est un fait incontestable que l'être moral, la volonté,
l'âme, n'existe pas chez le somnambule. Or l'animal, abandonné
[15]
à lui-même, subit l'impulsion naturelle de ses instincts
pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de
maître Daniel van den Berg, sa tête plate, renflée derrière
les oreilles, ses longues moustaches hérissées, ses yeux verts,
tout prouve qu'il appartenait malheureusement à la famille
[20]
des chats, race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer.
Quoi qu'il en soit, mes compagnons furent rendus à la
liberté. On cita la petite Annette, pendant quinze jours,
comme un modèle de dévouement. Elle fut même recherchée
en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune
[25]
homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille.
Moi, je m'empressai de retourner dans la Forêt Noire, où,
depuis cette époque, je remplis les fonctions de chef d'orchestre
au bouchon du
Sabre-Vert
, sur la route de Tubingue.
S'il vous arrive de passer par là, et que mon histoire
[30]
vous ait intéressé, venez me voir... nous viderons deux ou
trois bouteilles ensemble... et je vous raconterai certains
détails, qui vous feront dresser les cheveux sur la tête!...