IV.
Le sanglier sent qu'il ne pourra résister. Il sort du bois de Vicoigne, pénètre dans celui de Puelle, s'arrête sous un faux, boit et se repose. Mais les bons chiens l'ont entouré: l'animal les regarde, dresse ses sourcils, roule les yeux, rebiffe du nez, grogne et se rue sur eux. Il les a tous tués ou dispersés.—Bégues en pense perdre la raison et, plein de colère, il apostrophe le sanglier: «Ah! fils de truie, tu me causes en ce jour bien de la peine.—Tu m'as sevré de mes hommes, et je ne sais plus, hélas! de quel côté ils ont tourné leurs pas.»—Le porc a écouté: il roule les yeux, refrongne son museau, et se précipite sur le duc plus rapide qu'une flèche empennée. Bégues, sans broncher, l'attend et lui enfonce son épieu droit au cœur. Le fer a traversé le dos, et le sang s'écoule de la plaie en telle abondance que les trois limiers en lappèrent assez pour étancher leur soif.—Les chiens se couchent çà et là autour de la bête.
Lors vint la nuit, et elle étoit bien noire.—Le duc n'aperçut ni château, ni cité, ni bourg, ni ville, ni ferme.—Il ne connoît dans la contrée aucun chevalier, et n'a près de lui pour compagnon que son destrier Baucent qui l'a porté. Il lui adresse ainsi ses plaintes: «Baucent, que je dois vous aimer, vous qui m'avez épargné tant de peines! Si j'avois blé ou avoine, que je vous en donnerois de bon cœur! Si je retourne à Valenciennes, vous serez bien récompensé.»
Puis le duc s'est abrité sous un tremble au feuillage touffu.—Il fit un éclair; Bégues s'est recommandé à Dieu; et, prenant son cor, il en sonne deux fois à toute force pour appeler ses gens.—Hélas! franc duc, à quoi as-tu pensé?—Tout est inutile, ceux que tu appelles, tu ne les reverras plus!......
Et, s'asseyant sous l'arbre, le comte prend sa pierre, la frappe, et allume un grand feu.
Le forestier qui garde le bois a entendu le comte rappeler sa meute et les sons d'un cor d'ivoire.—Il accourt vers le lieu d'où est parti le bruit, et n'osant approcher, avise Bégues de loin.—J'ai ouï dire, et c'est la vérité, que les méchants ont souvent causé bien des malheurs.