V.
Le forestier aperçoit le riche équipement et le cheval coursier du comte; il aperçoit ses hauts de chausses, les éperons d'or, et le superbe cor d'ivoire entouré de neuf viroles d'or, qui lui pend au cou, attaché avec une bande d'étoffe verte magnifique.—Le duc a dans la main son épée, dont la lame est large d'un demi-pied: c'est la plus belle arme qui soit sous le ciel. Devant lui se tient son destrier hennissant, piaffant et labourant du pied la terre.—Le misérable a vu tout cela, et court droit à Lens en porter la nouvelle à Fromont.
Le comte Fromont est assis au manger avec ses barons. Le mauvais larron ne l'ose aborder. Il appelle le sénéchal et, lui parlant à l'oreille: «Sire, dit-il, je m'allois promener dans le bois, quand j'aperçus le loin un orgueilleux veneur; c'est, ma foi, le plus bel homme, le plus grand et le mieux équipé que vous ayez jamais vu. Il a arrêté un sanglier avec trois limiers, et l'a tué d'un roide coup d'épieu. A ses côtés se tient un superbe destrier large de poitrail et de croupe, et à son cou pend un riche cor d'ivoire.—Si cela vous agrée, et si vous m'en donnez la permission, Monseigneur Fromont possédera bientôt le sanglier, les chiens, et le fameux cor d'ivoire, et vous aurez pour votre part le bon cheval coursier.»
Le sénéchal, à ces paroles, est transporté de joie. Passant son bras autour du forestier: «Beau doux ami, que Dieu protège ta tête.... Si j'y gagne quelque chose, tu n'y perdras rien.»—«De tout mon cœur; mais, s'il vous plaît, cherchez-moi des compagnons; car je n'irai pas tout seul.»
Le sénéchal appelle six de ses affidés. «Suivez incontinent ce forestier: si vous trouvez au bois quelque malfaiteur, tuez-le, je vous l'ordonne, et je me porte garant de cette action devant toute justice.»
Et ils disent: «Sire, très-volontiers.»
Thiébaut le larron, frère au fier Estormi de Bourges, les écoutoit deviser de la sorte. «Seigneurs, dit-il, en s'approchant d'eux, je connois bien le braconnier que vous allez surprendre.—J'irai avec vous, si cela ne vous déplaît.»
—«Oui, viens, répondent-ils; tu nous seras utile.»
Lors ils se sont dirigés vers le lieu où le forestier a laissé Bégues.
Le Lorrain est assis sous le tremble, un pied posé sur le corps du sanglier, et ses chiens sont couchés à ses côtés.—A cet aspect, les misérables demeurent émerveillés.
«Par les yeux de mon chef, dit Thiébaut, c'est un larron bien coutumier de battre les forêts et de chasser les sangliers. S'il nous échappe, nous sommes ensorcelés.»
Et tous ensemble, ils l'entourent en s'écriant: «Ohé! toi qui es assis sur ce tronc, es-tu veneur, et qui t'a permis d'occire ce sanglier?—La forêt appartient à quinze propriétaires; personne n'y chasse sans leur agrément, et la seigneurie en est au vieux Fromont.—Restes coi, nous allons te lier pour t'emmener à Lens.»
—«Seigneurs, dit Bégues, pour le Dieu du ciel, respectez-moi, car je suis chevalier. Si j'ai forfait contre le vieux Fromont, je lui en rendrai raison de bonne volonté.—Le duc Garin donnera pour moi ôtages, ainsi que messire le roi de France et mes enfants, et mon neveu Aubri le Bourguignon.»—Puis, se reprenant:—«Mais, je viens de parler comme un homme sans cœur. Que Dieu me confonde à toujours, si je me laisse saisir par sept vauriens de cette espèce.—Avant de mourir, je vendrai chèrement ma vie!»