QUATRIÈME PARTIE

KARE ET FLOSE


CHAPITRE XXI

sur le ting

Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses voisins, de sorte qu'il put rentrer à son bœr et y attendre le retour du printemps.

Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-sœurs Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver, ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du bœr de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.

Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami:

«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son monde.»

Kare se mit incontinent en chemin.

*
* *

Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un bœr appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils entrèrent dans la vallée de l'Ouest.

Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens:

«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il faut.»

Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit:

«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.»

Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des rires bruyants.

Asgrim alla sur le pas de la porte.

«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts commandés!»

Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la file.

Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose sans le saluer, et lui dit:

«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.»

Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux côtés de Flose.

Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais son visage était rouge pourpre.

Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses aises, comme s'il eût été dans sa propre maison.

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Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui, et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour.

Flose l'arrêta:

«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.»

Puis s'adressant à son hôte:

«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur le ting, et là nous reprendrons notre affaire.

—Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises vous vous montrerez moins prompts à l'action.»

Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et s'éloigna aussitôt en aval.

Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la scène de Tunge.

Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave:

«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de bon.»

Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille, afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting.

Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son bœr accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim, Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur. Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant, se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore, de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents venus de tous les coins de l'Islande.

*
* *

Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte, accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart, s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs qui exigèrent préalablement de l'argent.

«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais il nous faudrait un juriste.

—J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que retors.

—Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?

—C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.»

L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache garnie d'argent à la main.

Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil.

«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit.

—Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne sais vraiment...

—Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.»

Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois.

«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut tourner à sa guise?»

Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se rasseoir entre lui et Viarne:

«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour abattre un arbre.»

Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et, le passant à la main de l'homme de loi:

«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime.

—S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée.

—C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent.

Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf. Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main, et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau d'or.

«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un cadeau?»

Eyolf ne répondit pas.

«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui peut te coûter cher!»

*
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En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!»

En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle.

«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.»

Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.

«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi?

—Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur...

—Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges. S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès. S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre; seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez de cesser immédiatement le combat.»

Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode demandait; après quoi celui-ci ajouta:

«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.»

*
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Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat.

Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la vallée, et la sauvage mêlée s'engagea.

Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui se trouvait dans le voisinage.

Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald, s'étaient jetés sur Flose et les siens.

On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine.

Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve, qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans sa marmite toute fumante.

«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!»

Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:

«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!»

Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la tête la première, dans le chaudron bouillant.

Le malheureux expira sur-le-champ.

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* *

Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf.

«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite, j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix de son joyau?

—Je m'en charge,» reprit Thorgier.

Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.

Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine et faisait cesser l'effusion du sang.

Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne s'était passé, le procès reprit son cours.

De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher l'affaire sous la présidence du gode Snorre.

Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de l'incendie.

La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père persista à repousser tout accommodement.

Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été suivant au plus tard.


CHAPITRE XXII

kare à l'affut

Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en troupe. Lui-même il regagna Svinefield.

Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé jusqu'à la Markar.

Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes qui les reconnurent et leur dirent:

«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie!

—Qu'y a-t-il donc?

—Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.

—Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.»

Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta.

«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!

—Pourquoi cela? demanda Thorgier.

—Eh! vous pourriez faire une belle chasse.

—Tu as donc aperçu du gibier?

—Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.

—Combien de têtes?

—Une douzaine.

—Loin d'ici?

—Non, tout près de la rivière.

—En avant! s'écria Kare.

—Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.»

*
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Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs hallebardes posées par terre à côté d'eux.

«Les éveillons-nous? dit Thorgier.

—Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne tuons pas les gens endormis.»

Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en même temps se ruait sur Sigmund.

D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au nœud de l'épaule, et lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son épée dans le cœur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit mort aux pieds de Kare.

«Vite en selle!» cria Lambe.

Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose.

«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être un peu mieux sur vos gardes!»

*
* *

Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son bœr, occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec eux au sujet du voyage.

Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient encore l'avoir vu se diriger vers le nord.

«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose.

—Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.»

Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les embrassa ensuite en disant:

«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous ne manquent au rendez-vous final.

—Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit Grane brièvement.

La troupe, contournant le jokul[50], s'arrêta pour coucher le premier jour dans un bœr appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement, et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:

«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer.

—À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui.

—Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.»

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* *

Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district.

«Eh bien, dit Kare, vite en route!»

Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route entre la Markar et Svinefield.

Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour.

«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme.

—Il a quelque argent à toucher là-bas dans l'est, et il a pris congé de moi au petit jour.»

Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire à un bœr plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer. Quelques-uns sommeillaient déjà, quand un cri retentit tout près d'eux.

«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond.

Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le manche de la hache de Modolf.

Immédiatement le combat s'engagea.

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* *

Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.

Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un coup de sa hallebarde.

Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent d'une seule traite jusqu'à Svinefield.

«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!»

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* *

Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark. Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là ils mirent pied à terre.

«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un instant. Fais bonne garde.»

À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en disant:

«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.»

Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.

Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa sur une roche.

«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas; laissons-les passer.»

Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour, et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories laviques dévalèrent avec fracas sur la pente.

«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui s'approchent.»

Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba expirant.

Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort. Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.

Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était Hilde, fils de Thorstein.

«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous chercher.»

Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria:

«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui vaille Kare!»

Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de lui à son bœr, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore vers le fiord où attendait le navire norwégien.


CHAPITRE XXIII

dans l'ile de rowsa—conclusion

À quelques jours de là, Flose levait l'ancre à destination de la Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize des conjurés. Le reste put gagner le rivage.

Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades.

«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais n'importe, payons de résolution et d'audace.»

Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de Sigurd, Flose déclina son nom.

Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol.

«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au nouveau venu.

—Je l'ai tué, répondit Flose.

—Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce qui fut fait en un instant.

Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible; mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien que finalement Flose obtint sa grâce.

Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le combla bientôt de ses faveurs.

*
* *

Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ de Flose, revint trouver son ami Asgrim.

«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.

—M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande.

—Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.»

Quinze jours plus tard Kare était en mer.

Il eut une excellente traversée et toucha terre à Fridarœ, entre le Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc, chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de l'arrivée de Flose à Rowsa.

Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides), et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.

Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un œil de l'orbite, qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise.

On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration.

*
* *

Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de Fridarœ, eût abordé avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se présentât au palais du comte à l'heure du festin.

Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie. Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler.

«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un moment le roi Sigtryg.

—Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il se mit à pleurer.»

À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage.

Staffa, dans les Hébrides.

«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang.

«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on le saisisse et qu'on le mette à mort!»

Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un souvenir affectueux doublé de respect.

«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour venger le meurtre d'un de tes féaux!

—C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.»

Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec ses amis, il regagna aussitôt Fridarœ.

*
* *

Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité, le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe incendiaire.

Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar, un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever l'œuvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands, l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec le baptême selon tous les rites.

Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa suite.

À cette nouvelle Flose eut le cœur serré d'une telle affliction, qu'il résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.

Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à-dire par terre, vers le Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon, et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre d'Islande, où il se réinstalla, le cœur soulagé, dans son habitation de Svinefield.

*
* *

Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci. Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David le Blanc à Fridarœ, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua à son tour pour l'Islande.

La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port.

À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable.

«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare.

—À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de la côte.»

Et il ajouta en lui-même:

«Je veux voir quel accueil Flose me fera.»

On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand cœur.

Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, sœur de Skarphédin.

Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire.

«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra demain!»

Et il s'embarqua.

Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment; mais bien des fois, à Bergtorsvol, le bœr des Nial étant rebâti à neuf, on vit Kare pleurer silencieusement.

*
* *

Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent, à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre.

Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et un beau Jour,—c'était au commencement du xie siècle,—une bataille en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens.

Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question. Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la religion officielle du pays.

Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer, c'est-à-dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en Allemagne.

Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au lendemain les mœurs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures, et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le milieu du xiiie siècle, l'asservissement final de l'Islande.

FIN

COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.—2e SÉRIE

chaque volume est orné de deux gravures

AGNÈS DE LAUVENS, ou Mémoires de Sœur Saint-Louis, par L. Veuillot.

BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, connétable de France; d'après Guyard de Berville.

CHARLES VIII, par Maurice Griveau.

CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochère.

CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell.

CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes.

DAHOMÉ (LE), Souvenirs de Voyage et de Mission, par M. l'abbé Laffitte. Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la Mission.

DÉTROIT DE MAGELLAN (LE), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique australe, par Henri Feuilleret.

DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall.

ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier.

GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, lauréat de l'Institut.

GUNNAR ET NIAL, Scènes et mœurs de la vieille Islande, par J. Gourdault.

ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier, de l'Académie française.

JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz Seebourg, par J. de Rochay.

LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet.

LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou Les Frères d'armes, par Théophile Ménard.

MES PRISONS, ou Mémoires de Silvio Pellico, traduction par M. l'abbé J.-J. Bourassé, chanoine de Tours.

MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.

NAUFRAGÉS AU SPITZBERG (LES), par L. F.

ORPHELINE DE MOSCOU (l'), ou la jeune Institutrice, par Mme Woillez.

PAIENS ET CHRÉTIENS, par le comte Anatole de Ségur.

PANTHÈRE NOIRE (LA), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West; adapté de l'anglais, par Bénédict-Henry Révoil.

PARAGUAY (LE), par M. le comte de Lambel.

PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, édition revue.

PAYS DES NÈGRES (LE) et la côte des Esclaves, par M. l'abbé Laffitte.

PERDUS EN MER, imité de l'anglais, par Mme la Csse Drohojowska.

PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRÉNÉES: Lourdes,—Luz,—Barèges,—Pic du Midi,—Cirque de Gavarnie,—Cauterets,—Lac de Gaube,—Mont Perdu,—Mont Canigou, par M. Jules Leclercq.

PUPILLE DE SALOMON (LA), par Mlle Marthe Lachèse.

RÉCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage.

ROBINSON CATHOLIQUE (LE), par Marie Guerrier de Haupt.

SAINTE MAISON DE LORETTE (LA), par M. l'abbé A. Grillot.

SAINT VINCENT DE PAUL (VIE DE), par Jean Morel.

SANCTUAIRES DES PYRÉNÉES (LES), Pèlerinages d'un catholique irlandais, traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par Mme la Csse L. de L'Écuyer.

SERMENT (LE), ou l'Ambition stérile, épisode de la guerre d'Amérique (1861-1865), imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.

VENGEANCE DU FARMER (LA), Souvenirs d'Amérique, par Karl May, traduit par J. de Rochay.

VIE DES BOIS ET DU DÉSERT (LA), Récits de chasse et de pêche, par Bénédict-Henry Révoil, avec deux histoires inédites, par Alex. Dumas père.

VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imité de l'anglais, par Adam de l'Isle.

VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapté de l'anglais, par B.-H. Révoil.

17386.—Tours, Impr. Mame.

NOTES:

[1] Island, Eis-Land, Ice-Land.

[2] Ainsi surnommé des amas de vapeurs qui enveloppent son front.

[3] Ou plutôt le Havamal, sorte de livre sacré des proverbes attribué par les Scandinaves à Odin lui-même.

[4] On appelle fiords ces golfes allongés et ramifiés qui entaillent profondément les côtes scandinaves et communiquent avec la mer par un goulet plus ou moins étroit. Certains d'entre eux, encadrés de hautes rives à pic, forment un labyrinthe presque inextricable de canaux et de détroits où le soleil ne pénètre qu'à peine.

[5] Pour les Islandais, comme pour toutes les populations voisines du pôle, l'année se divise en deux périodes: la nuit d'hiver, où le soleil ne paraît pas sur l'horizon; et l'été, où le crépuscule rejoint l'aurore.

[6] Ces comices populaires ont duré huit cents ans. Une ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800. Actuellement le parlement national, qui a gardé son vieux nom d'alting, siège à Reykiavik.

[7] Aujourd'hui encore les paysans islandais, isolés tout l'hiver dans leurs bœrs, se donnent rendez-vous chaque année à de grandes foires d'été où se règlent toutes les affaires et où se fait l'échange des nouvelles.

[8] Ting, le lieu de réunion; alting (le ting de tous), la réunion même.

[9] Le Havamal, déjà cité, dit ceci: «Ne fais jamais un pas sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas besoin de tirer l'épée?» Et encore: «Avant d'entrer dans une maison, regarde à toutes les fenêtres, regarde de tous côtés: car qui sait si tes ennemis ne sont pas là?»

[10] Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils aîné Thor étaient les principaux dieux.

[11] On appelait skaldes dans le Nord des espèces de bardes, des poètes d'occasion, improvisateurs inspirés, qui chantaient aux fêtes et aux festins, célébrant de préférence les faits de guerre auxquels ils avaient eux-mêmes assisté.

[12] Les païens du Nord croyaient que chacun avait son esprit gardien qui le précédait ou le suivait sous la forme d'un animal.

[13] Les Islandais, retirés aux confins du monde, ont eu de tout temps une telle passion pour les récits des navigateurs, que dès qu'un bateau touchait à leur île, la foule se pressait vers les débarquants. On raconte qu'un jour le peuple était réuni à l'alting, en train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout à coup, au plus fort de la joute oratoire, on annonce que l'évêque Magnussen arrive de Norwège. À l'instant même voilà tout le peuple qui, à l'instar des Athéniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prélat le récit de son voyage.

[14] Nriklagard, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une garde du corps exclusivement composée d'Islandais, de Danois et de Norwégiens, qui, sous le nom collectif de Varangiens, les accompagnaient dans toutes leurs expéditions.

[15] Le dieu blanc, le Christ blanc, c'était ainsi que les païens de Scandinavie désignaient ordinairement Jésus-Christ.

[16] Les Islandais nommaient ainsi toutes les contrées sises à l'orient de leur île sur la mer Glaciale, jusqu'à la terre de Garderige (Russie actuelle) y comprise.

[17] C'est-à-dire des nègres.

[18] Pour les Scandinaves, la terre, Mitgard, était entourée par le fleuve Ifing (Océan).

[19] La Baltique, Ost-See (mer de l'Est), comme elle s'appelle encore aujourd'hui.

[20] Province méridionale de la Suède actuelle.

[21] La côte de Kœnigsberg.

[22] Île de la Baltique, au sud de la Suède.

[23] Balder, fils d'Odin et de Frigg, était le dieu de la paix ou du soleil.

[24] C'est sous ce nom qu'on désignait primitivement les moines en Norwège.

[25] Fête du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date correspond à notre Noël.

[26] C'est-à-dire au prochain renouveau: varonn, en islandais, travaux du printemps; heyonn, travaux d'été.

[27] Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest de l'Europe descendirent le long des côtes d'Allemagne, de France et d'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils entrèrent dans la Méditerranée.

[28] Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors la Baie tout court, Vigen.

[29] L'île que nous nommons Fionie, et où se trouve Odensée, jadis la cité d'Odin.

[30] Génies malfaisants de la mythologie scandinave.

[31] Jarl (prononcez iarl), gouverneur de province au nom du roi.

[32] Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était censée couper l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.

[33] Suède méridionale.

[34] Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.

[35] Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient ordinairement les vikings.

[36] Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre. Jeudi, en suédois, se dit Thorstag, jour de Thor, et en allemand Donnerstag, jour du tonnerre.

[37] C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans l'enfer scandinave.

[38] L'Islande se divisait en quatre grands districts, distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et le Borge au sud.

[39] Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent ordinaire, cyrir, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois soixante onces.

[40] Les godes, à la fois magistrats et pontifes, étaient chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient élus les juges à chaque session de l'alting. La goderie était une charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.

[41] Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller sur des monceaux d'or sous-marins.

[42] On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre. Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près de la moderne ville de Bergen.

[43] Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies ou de corne, en place de verre et de talc.

[44] C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au sud.

[45] Ou encore, signé du premier signe. C'était le premier pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens, même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme. Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs corps.

[46] Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et des hommes.

[47] C'est-à-dire: le rude Hédin.

[48] Voyez ci-dessus, p. 169.

[49] En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de l'île, et là, sous le nom d'outlaws, ils menaient une vraie existence de brigands.

[50] Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts sommets de l'île. On appelle en Islande jokul (par opposition à fell, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière couverte de neige et de névés.