TROISIÈME PARTIE

NIAL ET LES FILS DE NIAL


CHAPITRE XV

ou le lecteur retourne en norwège

Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland (Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la désolation jusque dans le fiord de Christiania.

Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking.

Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna l'ordre de lui courir sus.

L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'œil il fut entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du premier coup d'œil, avait reconnus pour des Islandais.

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C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim, qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de l'Écosse.

Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking, Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache Rimegyge sur la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.

Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde; puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre bateau.

Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais, et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir, avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint. Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras.

Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord, cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses gens.

Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine, quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance.

«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux Islandais.

Les fils de Nial dirent qui ils étaient.

«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord; moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.»

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Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage.

Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable. Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait, Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse.

«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!»

Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui, désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement l'onde de ses quatre antennes.

Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui échapper; mais, comme dit la vieille saga, la mer est un élément plein de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique.

Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.»

Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments; seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient d'armes et de richesses.

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Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison.

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Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais, assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la «soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec lui afin d'évangéliser le pays.

Son château principal, ou plutôt sa grange[42], pour employer l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé Ladir, au centre du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles Hakon devait le plus clair de sa force.

C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les métamorphoser extérieurement en églises.

À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que broches, colliers d'or et bracelets.

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Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44].

Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié.

Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est, et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en Islande.

Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache, dont il ne se séparait jamais, disait-il.

Hakon appela cet individu.

«Avance ici; comment te nomme-t-on?

—On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche.

—Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.»

L'homme fit entendre un espèce de grognement.

«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.»

L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident, et les libations continuèrent comme devant.

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Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des grands arbres de la vallée.

Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds.

C'était Rapp l'Islandais.

[«Sauvez-moi!] cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères.

—Qu'as-tu donc fait?

—Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache.

—En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que chacun doit se garder d'accueillir.

—Vous oubliez que je suis Islandais!

—Un Islandais hors la loi!

—C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut l'implorer à son tour.

Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à une petite île du fiord.

Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens.

«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge.

—Nous ne savons pas, fit celui-ci.

—C'est bien, on le trouvera néanmoins.»

Et il tourna le dos aux fils de Nial.

«Ta réponse est d'un homme de cœur, la seule aussi que nous pouvions faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen payera notre loyauté.

—Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller au premier bon vent.»

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Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.

À la fin, avisant le navire de Thraen:

«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.»

Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde.

Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme, de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à coup sûr, devait s'y trouver.

Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à marchandises.

Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la troisième fois il retourne au navire.

Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine. Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,—c'était à la brune,—un vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le large.

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Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen. Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois frères, n'étant pas en force, sont capturés.

Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était justement celui de Kare.

Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen, et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce projet insensé.

«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le différend.

Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon, il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères. Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande, regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver, admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.


CHAPITRE XVI

thraen

Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération naturellement due à sa personne et à ses richesses.

Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or, d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon.

Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait entre lui et Halgierde.

Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au bœr de Bergtorsvol l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande partie de l'année auprès de son beau-père.

Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa.

Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors, fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son frère Kétil dans le vestibule de son bœr, qui était extraordinairement spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte, ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix basse.

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Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle. Personne ne les honora du salut.

«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant le seuil.

—Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre la veuve de Gunnar.

—Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!

—Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse.

Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen:

«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège.

—Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec vos exploits!» repartit insolemment Traen.

Helge, à son tour, prit la parole:

«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet homme.»

Du doigt il désignait Rapp.

Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa hache.

«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en rouge, comme tu le mérites!

—Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»!

Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là.

«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin.

Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens de se taire.

«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.»

Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à leur père.

Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants; mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de l'entretien.

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À un mois de là,—l'hiver était déjà commencé,—Thraen, accompagné de Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf, qui, on se le rappelle, habitait le bœr de Dal, par delà la Markar. Au repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à s'accommoder.

«Jamais!» répondit Thraen.

Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et lui dit:

«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar, personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec ceux que tu as offensés.

—Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il s'éloigna avec les siens dans la nuit.

Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore, entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin qui décrochait sa hache Rimegyge.

La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap et enfourchaient déjà leurs montures.

«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin; jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc?

—Nous allons à la recherche des brebis.

—Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous partiez pour la chasse à l'homme.»

Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.

La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon.

L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar.

Les gens de Thraen,—car c'étaient eux,—aperçurent, eux aussi, le groupe aux aguets.

«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline, étinceler des armes.

—Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le cœur leur en dit.

—Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.»

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Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial résolurent de le passer à cette place.

Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et, arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en ramassa une et la mit dans sa poche.

Tout cela fut l'affaire d'un clin d'œil. Quand les gens de l'escorte voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits.

«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!»

Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en lui tranchant la main droite.

«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit.

Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa hallebarde.

L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la fuite.

«Les poursuivons-nous? demanda Kare.

—Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde.

—J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous regretterons de n'avoir pas tout tué.

—Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin.

Et la troupe regagna Bergtorsvol.

«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur des suites de votre vaillance.»


CHAPITRE XVII

le fils de thraen

Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à l'accommodement qui lui fut proposé.

Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies.

Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces papas de l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au dieu blanc les païens de la vieille Thulé. Ce papa, qui s'appelait Stefner, était lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères, singulièrement prompt à l'action.

Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à Bergtorsvol.

Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,—on informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à la date du 26 octobre,—il garda quelques mois à son bœr le convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps.

Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine? Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il y avait eu œuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol, sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait alors, tout simplement signé de la croix[45]. Toujours est-il que son esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois, avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père.

*
* *

Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin pour le bœr de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil.

Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère Thraen.

Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir; puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant.

Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir regardée, il la mit à son doigt.

«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial.

Le petit garçon répondit affirmativement.

«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père?

—Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende qu'il convenait.

—Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.

—Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines paroles.

—Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y consens.»

Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec lui.

De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable avec la fille d'un chef influent nommé Flose.

Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, bœr situé au nord de Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné.

*
* *

En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits, Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde rouvrirent soudain le cycle des tueries.

Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au bœr de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à passer dans le voisinage.

«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours.

—Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta provocation me fait honte!»

Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les autres convives se retirèrent également.

Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit:

«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par aucun accord, et j'entends me payer à ma guise.

—Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de Gunnar.

Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait plus de vingt blessures.

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* *

Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour.

Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se soustraire.

Kelde alla trouver Nial et lui dit:

«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens, il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la satisfaction qui m'est due.»

De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui. Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.

«Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.

Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»

Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.

«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde, j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur préjudice.»

Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.

Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne, puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.

*
* *

C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers, blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en devoir de semer.

Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de s'enfuir.

«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce disant, il lui assena un coup de hache sur la tête.

Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément.

*
* *

En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put s'empêcher de leur dire:

«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût encore vivant!»

Là-dessus il se mit à pleurer.

«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua irrespectueusement Skarphédin.

—C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela.

—Quoi donc?

—Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils!

—Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour.

—Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des mains.»


CHAPITRE XVIII

le manteau de soie

L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être portée devant l'assemblée.

Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible. Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le cinquième, visiter les principaux personnages.

Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin.

Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main, un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.

«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et sombre, semblable à un Jotu[46], et qui a l'air de traîner le malheur à sa suite?

—Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à bord du navire dans un sac à farine.»

*
* *

Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se déclara neutre; puis apercevant Skarphédin:

«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si fièrement sa hache?

—Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire?

—Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés.

—Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur.

—Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y demeurer froid.»

Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de plus de cent personnes.

«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.»

Puis, comme Asgrim le remerciait:

«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne crois pas avoir jamais rencontré son pareil.

—De qui veux-tu parler?

—De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le malheur après lui.

—Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.»

*
* *

«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent dehors.

—Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque, devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de notre entretien.»

Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel.

Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit:

«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le tribunal.»

Thorkel répondit:

«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?

—Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.

—C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante cause?»

Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel, continuant:

«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si farouches?

—Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting, et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton bétail.»

Thorkel se leva d'un bond et tira son épée.

«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!»

Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge:

«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze coudées[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme qui mord la poussière!»

Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:

«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!»

Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.

Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.

«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin.

—Tout droit chez nous, répondit Asgrim.

—Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.»

De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de leur tournée.

«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre leur cours.»

Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère Einar:

«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.»

*
* *

Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté, Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre, Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère, attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée.

Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage. Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter.

Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde, l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses fils.

Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur de se prêter à l'accommodement proposé.

Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération commença.

L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps dépourvue de sanction[49], pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou.

Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres eux-mêmes, y contribuerait,—suivant une coutume parfois pratiquée sur le ting,—en versant son appoint personnel par manière de provision et d'avance.

Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros, et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux aussi, l'accord intervenu avec Flose.

Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse, un manteau de soie du plus fin tissu.

«Voilà, dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il en levant en l'air le manteau.

Nul ne dit mot.

Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus obtenir de réponse.

«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le propriétaire de cet atour de femme?

—Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté.

—Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est homme ou femme!

—C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent jamais devant la vengeance!»

Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de chausses blanches.

«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour aller au sabbat du diable sur le Svinefield

À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.

«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être vengé!»

Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes.

«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils, cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se réaliser!»

*
* *

Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria:

«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni jamais je ne commettrai pareille vilenie!

—Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une pièce du tas.

«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que nous pourrons alors en avoir besoin.»

Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se sépara.

À quelques jours de là, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent solennellement à ne se point désister de l'œuvre de vengeance tant qu'un seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun venait d'être mis.


CHAPITRE XIX

l'attaque de bergtorsvol

À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se réalisait.

Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur. Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de cette grande colère contre le monceau d'herbes.

«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible.

—À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de renouée.»

La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au sérieux sa lubie.

*
* *

Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent signe de vie.

Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.

Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet.

Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le jeudi avant le repas du soir.

Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge, étaient partis pour un bœr voisin, et ils avaient averti leur mère qu'ils ne rentreraient que le lendemain.

Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens:

«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que c'est la dernière fois que je vous donne à souper...

—À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils.

—C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus au long si je le voulais.

—Comment cela?

—Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon pronostic se réalisera.»

On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit:

«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent dans une mer de sang!»

*
* *

Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable.

«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage et une âme virile.»

Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent.

Pour le coup, le plus brave se sentit le cœur oppressé.

«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils.

—C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de notre bœr; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est, et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère Skarphédin.»

En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et chacun fut prié de faire bonne garde.

*
* *

Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant pâturer les chevaux.

Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense des adversaires.

Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.

Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit:

«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les attaquer.

—Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive!

—Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté aura été l'avantage.»

*
* *

«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!

—M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un temps infini à l'y assaillir.

—C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me laisser enfumer comme un renard dans son terrier.

—Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial. Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes toujours bien trouvés.

—Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour nous le meilleur de beaucoup.

—Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme qu'on me la présente.»

Puis s'adressant à Kare:

«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi qu'il advienne.

—C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.

—Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons nous-mêmes si nous te survivons.

—C'est entendu.»

Tout le monde rentra donc au bœr, et l'on se posta dans le vestibule.

*
* *

Flose vit s'opérer le mouvement.

«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce serait un jour notre mort!»

Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de la façade.

Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache Rimegyge.

«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est pas un qui te vaille parmi nous.

—Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore, Skarphédin en souriant.

Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès.

«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane, qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action... Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une: ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou appeler le feu à notre aide.

—Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en chœur toute la bande.


CHAPITRE XX

l'incendie—mort de nial et de ses fils

Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu.

«Holà! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine?

—Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!»

Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le feu, à peine allumé, s'éteignit.

Alors un homme dit à Flose:

«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.»

Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que lorsque tout flambait déjà.

Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter.

«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.»

Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de la porte.

«Flose est-il là? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec lui?

—Me voici, répond le chef de la troupe.

—Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils, ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici?

—Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.»

*
* *

Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés.

«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge.

—Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes frères!

—Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu t'accompagne!»

Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit:

«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.»

Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-sœurs, auxquelles se joignit Helga, femme de Kare.

«Holà! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!»

Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler.

Nial parut à l'entrée du bœr.

«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec eux.

—Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant à vivre déshonoré, jamais!

—Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr par le feu.

—Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.»

Sur cette parole le couple rentra.

*
* *

«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari.

—Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après le repos!»

Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper à la mort. L'enfant repartit:

«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et Nial que de vous survivre.»

Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui dit:

«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.»

Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un bœuf fraîchement écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant entre eux le petit Thord.

«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!»

Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa paupière d'aigle.

Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.

L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la porte pour sortir à son tour.

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Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les assaillants.

Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de projectiles.

«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.»

Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à moitié consumée.

Les trois hommes demeurés dans le bœr se précipitèrent de ce côté, et Kare dit à Skarphédin:

«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la direction de la fumée.

—Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis.

—Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre.

—Point, j'entends que tu me précèdes.

—Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car, pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa voie!

—Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper, répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.»

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Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général, les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée.

«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des assaillants les plus proches.

—Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a encore envoyé un tison.»

Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se reposer.

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Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse; malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol. Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par terre.

«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère, risque fort de m'attendre.»

Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie; mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur.

«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à présent, Skarphédin!

—Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête; seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?

—Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la Markar.

—Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont je te gratifie!»

Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si violemment dans l'œil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.

Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque, avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait.

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Flose et ses compagnons demeurèrent devant le bœr incendié jusqu'à l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être un parent de Thraen.

«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu.

Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs fils, Kare et Thord.

«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai causé ce matin même.

—Qui donc? demanda Flose.

—C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta troupe incendiaire.

—Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.»

Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la mort de Nial.

«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.»

Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous d'eux.

«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson. Mettons-nous à la recherche des corps.

—Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.»

Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.

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Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné divers bœrs amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.

Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.

On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse couche de cendre. La peau de bœuf était toute recroquevillée; au-dessous d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant laissé passer par mégarde hors de la peau de bœuf.

On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation, et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,—chacun en convint,—on n'avait vu un tel aspect à un mort.

On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux, mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements.

Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de l'action du feu.

«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de la hallebarde de Gunnar.»

Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.

«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son œuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule.

Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres.