DEUXIÈME PARTIE

GUNNAR ET HALGIERDE


CHAPITRE VII

quelle femme était halgierde, fille d'hogi

Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit, Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de richesses et de butin.

Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur bœr pour entendre le récit de leurs aventures.

«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de Borge à l'Eyfirdinga[38], et je prévois qu'au prochain alting chacun n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très haut en paroles te jalousera au fond de son cœur, et, la première fumée de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de maintes embûches.

—Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère.

—Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup. Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien, la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même. Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui approchent.

—Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai néanmoins à ce que tu me dis.»

Un fiord.

*
* *

L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste; tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de mains.

«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on raconte.»

Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous les districts, rassemblés au val Tingvalla.

Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure, extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture.

Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi.

La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer quelques épisodes de ses voyages.

Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il finit par lui demander si elle était mariée.

«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes s'avisent de songer à moi.

—Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous?

—Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi.

—Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre main?

—Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette pensée?

—Très sérieusement.

—Eh bien, adressez-vous à mon père.»

Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.

*
* *

Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut, qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y avait jamais eu le moindre différend.

Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux frères.

«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux, Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont été loin d'être heureux...

—Voilà, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.

—Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis, même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter?

—Je le suis, repartit Gunnar.

—Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?

—C'est elle-même qui m'envoie vers vous.»

Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen.

Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial. Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement.

«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir. Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point paraître au présent alting.

—Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là-bas ne cachait aucune pensée de jalousie.

—Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a ensorcelé.

—Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau, messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.»

Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en souriant:

«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant, Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi qu'il arrive, nous resterons unis.

—Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille amitié.

—C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en reprenant un air grave.

Mais il ne put s'empêcher d'ajouter:

«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.»

*
* *

Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur.

Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup:

«Viens ici, mignonne!»

Halgierde accourut aussitôt, sa charmante figure animée par le jeu.

Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers Rut son cadet:

«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?»

Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question.

«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir l'expression...»

Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux frères.

*
* *

Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire. Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus pernicieuses.

Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.

Or, à quelque distance du bœr, dans la direction de la mer, demeurait un riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de mœurs honorables et fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans l'humeur.

Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait en effet, et que son choix était même déjà fait.

«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.

—Halgierde, fille d'Hogi.»

Le père secoua la tête.

«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel mariage il ne saurait rien résulter de bon.

—C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.

—Soit!» conclut le vieillard.

Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin.

«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile.

—Cela ne fait rien,» répondit Thorwald.

Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au chapitre.

Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande colère et courut vers son père nourricier.

«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.»

Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose.

*
* *

Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord inviter Rut, et lui dit:

«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de toi.

—Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets néanmoins d'assister au repas.»

Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet, qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre, à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à chaque mot qu'ils disaient.

«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.»

Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été.

«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant: que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous laissiez mourir de faim!»

Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons secs.

*
* *

Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de ruminer sa colère quand Tiolstolf parut.

«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage?

—C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu, puisque tu n'es pas même venu à mon secours!

—Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon pour te venger.»

Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord.

Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de lui.

«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!

—Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton dédaigneux.

—Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde pour la première et la dernière fois.»

À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa échapper le couteau.

D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le crâne.

Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine. Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps inanimé de Thorwald.

Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le bœr d'Halgierde, sa hache ensanglantée à l'épaule.

La jeune femme était toujours assise à la même place.

«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à Tiolstolf en l'apercevant.

—Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta guise.

—Alors Thorwald est mort?

—Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.»

Là-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la plaine.

*
* *

Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie.

«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout d'abord.

—Thorwald est mort! dit Halgierde.

—Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à coup.

—Oui, ajouta simplement Halgierde.

—Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne pouvait engendrer que malheurs!»

Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais, comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court.

Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite.

«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file au plus vite!»

Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.

L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six onces d'argent[39] comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui fit, de plus, présent d'un manteau.

*
* *

Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit paternel, quand un jour s'arrêta devant le bœr un groupe d'une dizaine d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier qui avait sa demeure près du fiord de Borge.

À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut en toute hâte.

«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.

—Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald?

—Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.

—Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de son propre sort.»

On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur son sein.

Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé, lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit sans hésiter:

«De tout mon cœur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon bonheur.»

La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad. Tiolstolf, bien que toujours au bœr, ne fut pas invité au banquet. Tout le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire attention, et nul incident ne troubla le repas.

Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le couple vécut dans la plus parfaite harmonie.

Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde. Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.

Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se dirigea vers le bœr d'Osvif.

Il trouva Halgierde seule au logis.

«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile.

—C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera, repartit la jeune femme.

—Vivez-vous donc d'accord à ce point?

—Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.»

Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.

Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui dit:

«M'accorderas-tu ce que je vais te demander?

—Si je le puis honorablement, certes oui.

—Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre lui.

—Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à la porte.»

*
* *

Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme, n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour en jour l'expulsion du père nourricier.

Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres serviteurs de la ferme.

«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment l'homme; marche devant, et je te suivrai.»

Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de chasser le vilain drôle.

Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement, qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa sa femme au visage.

«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit.

Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur.

Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace.

Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui:

«Un dernier mot de l'esclave au maître!»

C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des flots de sang.

Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit son corps de cailloux et redescendit vers le bœr.

«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde.

Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et dit:

«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.»

*
* *

Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché dans la ferme.

Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir, et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.

Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut le visiteur.

«Que veux-tu? lui dit-il.

—J'ai tué Osvif.

—Et que cherches-tu céans?

—C'est Halgierde qui m'envoie.

—Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre?

—Non.»

Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou. La mort fut instantanée.

À cinq années de là, Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de Thorwald et d'Osvif.

*
* *

La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à-dire que Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins, s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise, et là, déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor:

«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi, Halgierde fille d'Hogi, pour ma femme épousée

Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le banquet, la chevauchée nuptiale par laquelle le mari conduisait sa femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives du festin.

Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du bœr. Là il s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière du mariage:

«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez l'un et l'autre!»

Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui disant:

«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime épouse.»

Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis.

La coutume voulait qu'à quelque distance du bœr conjugal la chevauchée devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file, éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.

Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à la haie.

«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.»


CHAPITRE VIII

entre bergtora et halgierde

Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar.

«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue que la fille d'Hogi.

—Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.»

Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses parents et à ses amis.

C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au cœur excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la repartie.

L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur livide.

Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de sa mère, et passait pour un skalde de valeur.

Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur et de la réflexion de leur père.

Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en puissance d'époux, habitait le bœr de Bergtorsvol.

*
* *

Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis.

Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la conduisit vers Halgierde en disant:

«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.»

Halgierde obéit, mais d'un air rechigné.

«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle assez haut pour qu'on l'entendît.

Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le bras et lui dit:

«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage!

—C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de vie à trépas, grâce à toi!»

À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le banc où siégeait Gunnar:

«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de l'Islande, si une telle insulte restait impunie?»

Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant:

«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le jouet de tes caprices!»

Le couple se disposa aussitôt à sortir.

Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora:

«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.

—Tant pis pour toi!» repartit l'autre.

Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il ne bougea pas de tout l'hiver.

*
* *

L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il dit à sa femme:

«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.

—Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.

—Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette brève réponse.

Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois fils.

Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette occasion de se venger.

Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait ordinairement comme tâcheron, et lui dit:

«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la dernière fois.»

Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur la nuque.

Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta d'aller trouver Nial.

«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur l'ordre d'Halgierde.»

Nial réfléchit un instant.

«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...»

Puis il ajouta tristement:

«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et souviens-toi que, quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre vieille amitié

*
* *

À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora, de la porte de son bœr, aperçut au loin un individu monté sur un cheval noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait:

«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux manuels.

—Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses.

—Eh bien, voulez-vous louer mes services?

—Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de cœur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?

—Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.

—Alors tu peux rester chez nous.»

Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il interrogea sa femme, qui lui dit:

«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif, semble-t-il.

—Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais, je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.»

Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup.

L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros sac plein d'écus.

«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire de tout cela?

—C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.»

Skarphédin sourit sans répondre.

*
* *

Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora:

«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il.

—Si fait. Connais-tu Kol?

—Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même un compte à régler.

—Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise plus à personne. Je te promets une bonne récompense.»

Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis, arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval.

«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.

—Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux que tu sers?»

Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de sa monture.

Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré quelques-uns des tâcherons de Lidarende.

«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!

—Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes.

—Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas, de m'accuser.»

Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le bœr de Bergtora.

*
* *

Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur. Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose.

Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de Gunnar sur le ting.

Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart.

«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le prix du sang de Kol.

—Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais par conséquent ce que tu me dois.»

Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami.

La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur bœr.

Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.

«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le dernier mot contre moi!»

Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari, lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec Nial.

«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes; mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi que je demeure en reste avec Bergtora!»

Gunnar de répliquer froidement:

«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien d'amitié que m'unit à Nial!»


CHAPITRE IX

suite des représailles

Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque, l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait péri d'une façon mystérieuse.

Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non loin de là, assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.

Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des nécessités du travail.

À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de Bergtora, on avait consenti à le garder au logis.

Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les femmes restèrent seules dans leurs bœrs avec leurs domestiques des deux sexes.

Un jour, Bergtora dit à Roste:

«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde soupçonnait ta présence là-haut, tu serais un homme mort.»

Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de Roste.

Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf.

«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi pour qu'il n'en revienne pas.»

L'autre d'abord parut hésiter.

«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là! Tu as donc peur?

—Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.

*
* *

Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction, puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se faufila vers la charbonnière.

Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.

Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui en assena un formidable coup sur le crâne.

Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.

«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console, c'est qu'avant peu tu auras le même sort!»

En achevant ces mots, il rendit l'âme.

Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres étaient accomplis.

Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol, chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé, l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar.

Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal, son voisin lésé par la mort de Roste.

L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se bornèrent à se serrer la main en silence.

*
* *

«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci, à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi je ne le suis pas envers Halgierde.

—Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre reproche.

—Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!»

«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende.

—Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon devoir.

—Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le risque de mourir d'un coup de sang!»

*
* *

Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et ses frères l'aimaient comme un père.

L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:

«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi. Puis-je compter sur toi en toute occurrence?

—Assurément.

—Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.

—L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur; néanmoins, si tu me le commandes formellement...

—Formellement,» répondit Bergtora.

Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en personne:

«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il.

—Que lui veux-tu?

—Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la chose a été mal faite.»

Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta:

«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il n'y a pas de danger.»

Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit.

Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.

«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un malfaiteur.»

L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin.

Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le cadavre.

Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi, qu'il se la fit répéter par trois fois.

«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils?

—Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier, l'homme le plus inoffensif de l'Islande.»

*
* *

Sur l'entrefaite arriva au bœr de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se traduisait en railleries incessantes.

Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à passer l'hiver sous son toit.

«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui m'accompagne.»

Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il s'était lié d'une étroite amitié.

«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et en toutes choses consulte-moi d'abord.»

Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari:

«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de laisser invengée la mort de Bryniolf.»

Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya prévenir Nial que Losing eût à se bien garder.

Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche Islandais qui habitait le bœr de Grytaa, et qui venait d'épouser Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors elle se tourna vers Sigmund:

«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être vengé à son tour.

—Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?

—Non pas par lui, mais par ses fils.

—Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le vois, les hommes valeureux!»

*
* *

Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold, il prit avec lui le chemin de Grytaa.

Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes reparurent ensemble à Lidarende.

«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous seulement ce que nous devons faire.

—Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à-dire quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le moment pour agir.»

Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après, Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une assez grande distance du bœr, se trouva arrêté au retour par le débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit heures environ.

Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'œil à l'exploitation.

«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le lendemain.»

Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs, qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de Thorosfield.

En route, Sigmund dit à Thraen:

«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.»

Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing, et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le sol.

Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.

«Voilà, je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons; je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.

—Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende.

*
* *

Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund:

«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être assuré d'y périr.»

Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix grave:

«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de leur front.»

Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa hutte.

«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées, mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à te payer.»

Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il répondit enfin avec un soupir:

«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter... J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de l'événement.

«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi, nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je me souviendrai volontiers de toutes les autres.»


CHAPITRE X

propos de femmes et couplets de skalde

On a vu que, dans les bœrs islandais, les femmes avaient un logis à part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de régner en ce lieu.

Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa stofa avec sa fille Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de nouveau «par le monde».

«Rien que nous sachions, répondirent-elles.

—Où donc avez-vous passé la nuit?

—À Bergtorsvol.

—Ah! et que faisait Nial?

—Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un coin.

—Et ses fils?

—Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle assujettissait une prise à un bouclier.

—Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise?

—Nous l'ignorons, firent les femmes.

—Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi s'occupaient-ils?

—Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui transportait aux champs du fumier.

—Tiens! et pourquoi faire?

—Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait.

—En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé!

—Comment cela? dirent les mendiantes.

—Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne l'appellerons plus que le ladre sans poil... Quant à ses fils, qui sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins avares du précieux engrais, nous les nommerons les barbes bien fumées. Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose là-dessus.»

*
* *

Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.

À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit.

«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la vie!»

Puis, s'adressant à ses gens:

«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai sur-le-champ.»

Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail.

*
* *

Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à dire:

«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des cœurs de brebis.

—Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin.

La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende.

«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre la mouche à tout propos.

—Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais.

—Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches rouges enflammaient ses joues.

Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le troisième, resta impassible.

Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en revenant, était toute tremblante de colère.

«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent le fruit en est amer.»

*
* *

Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée.

«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora.

—Ce sont tes fils.»

Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre jeunes gens en train déjà de gravir la colline.

«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc?

—Nous allons à la recherche du bétail.

—À cette heure?»

Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise:

Nous allons pêcher le saumon;
Vois-tu le filet qui se gonfle?...

«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné.

Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar.

Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.


CHAPITRE XI

le différend de gunnar et d'otkel

La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande, si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui aussi, sa réserve.

Or au bœr de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus riche, mais aussi le plus avare du district.

Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il le pria de lui céder une partie de son superflu.

«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te vendre.»

Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir.

Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances.

Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en vivres, et amena le tout à son ami.

«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de t'adresser à d'autres que moi.»

Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille.

*
* *

Cependant Halgierde avait sur le cœur le procédé insultant d'Otkel, et elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela Skarph, son nouveau domestique.

«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du larcin, mets le feu au grenier.

—Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié.

—Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!»

La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté, et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla au galop.

Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière.

*
* *

Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et de fromage.

«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement.

Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.

«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?»

Pour le coup, la patience échappa à Gunnar.

«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix courroucée.

Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment sa femme à la joue.

«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion.

Et sur ce mot elle sortit de la salle.

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* *

Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il s'était contenté de dire:

«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis, la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison.

Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons, il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.

«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du couteau de ce gredin de Skarph.»

Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les reconnurent également.

La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix.

Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:

«Allez-vous-en de bœr en bœr, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi fidèlement.»

Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles reparurent, pliant sous la charge.

«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez?

—À Lidarende.

—C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages?

—Elle-même, et, à voir de quel cœur elle y allait, on eût dit que cela ne lui coûtait rien.»

Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les fromages: ils s'y adaptaient exactement.

«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui, sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.»

*
* *

Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère.

«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie.

—Et que comptes-tu faire?

—M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a droit.

—Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les méfaits de ta femme.»

Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel.

«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent comme arbitres?

—Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis pas aimé...

—Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires.

—Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan.

Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive.

À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar.

L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le gode[40], qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par delà le torrent de la Thiorsa.

«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.»

*
* *

Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En route, Valgard dit à son ami:

«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire cette démarche à ta place.

—Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à toi.»

Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.

«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les a-t-il repoussées?

—C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis ont de poids.

—Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.»

Valgard regagna Kirboi.

«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.»

À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel qui passait devant le bœr, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il était venu.

L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis lui formaient une sorte de garde d'honneur.

Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur qu'il voulait combattre personnellement.

Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez Otkel.

«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant l'alting?

—C'est toi-même, parlant à Valgard.

—Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons des témoins et allons chez Gunnar.»

Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.

Gissur s'avança et lui dit:

«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict.

—Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que j'ai été cité en justice?

—Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a trompé.

—Tu le jures?»

Le gode prononça la formule de serment.

«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce qu'il me reste à faire.

—Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel.

—Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.»

Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre, le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût venu presque aussitôt le ranimer.


CHAPITRE XII

le coup d'éperon et ce qui s'ensuivit

Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route vers la Markar, à l'est de laquelle était le bœr de Runolf. Il devait passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende.

Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train.

Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.

Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui. Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang jaillit avec abondance.

Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel.

«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le ting en nous dictant ton arrêt souverain?

—Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son bœr, où il ne souffla mot de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet d'un simple accident.

*
* *

Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là, quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé près de Lidarende.

«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives.

—Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait.

—Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas l'apprendre à leurs dépens!»

Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:

«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.»

Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.

Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar.

«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et ne m'importune point de pareilles vétilles.»

Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag; puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et ainsi équipé galopa vers l'ouest.

Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de cheval et attendit.

Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent. Immédiatement il courut sur eux.

«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je pleure!»

*
* *

La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol, un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants.

Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel; ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache, il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis, d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché, et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais voisin.

Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi; mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée; après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son tour.

Soudain une voix s'écria:

«Tiens bon. Gunnar, me voici!»

C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison du reste de la troupe.

L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment, le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,—Bork, Égil et Starkad,—à recevoir le wehrgeld fixé par les juges.

«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse. On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de tes ennemis.»

*
* *

Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour le bœr de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende.

«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?

—Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour moi.»

Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et Hort.

Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et partit.

Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.

Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres, et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha.

À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda autour de lui d'un air effaré.

«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag.

—Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais laissé l'un de vous deux chez Asgrim.

—Explique-toi donc, demanda Hort.

—J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole (c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces, et un des fauves lui dévorait le cœur.»

Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très sérieux:

«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à Tung.

—Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te suivre, fussé-je assuré de mourir en route.»

*
* *

Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs dispositions afin de l'attaquer au retour.

Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses ennemis l'y rejoignirent aussitôt.

En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'œil gauche et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.

Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième.

*
* *

«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner sans sa tête!

—Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied ferme.

Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée.

Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout sur son autre jambe, regardant d'un œil hébété son moignon qui rougissait le sol; puis il tomba mort.

Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième, nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le cœur. Le malheureux expira sur-le-champ.

Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes, lui partagea le corps en deux morceaux.

«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à quelque puissance surnaturelle.

—Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es battu.»

L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut le temps de lui entamer l'épaule.

Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille, et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent blessés.

Hort était la quatorzième victime.

Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre surmonté d'un petit cairn en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre, selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar.

*
* *

On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial.

«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.»

Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta, ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens.

Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus gros chef de la vallée de la Laxa.

Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus respecté que jamais.

Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.

«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en ai peur, ne pourra te sauver.»


CHAPITRE XIII

ce qu'il y a dans le pas d'un cheval

Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de Tingvalla.

Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.

L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au pied du roc où siège le Logmadr, et s'adressant aux juges assemblés:

«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres hommes?

—Cela est vrai, répondent les juges.

—Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant, le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté d'attaquer Gunnar dans son propre bœr tandis que tous les gens de sa maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?

—C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu.

—Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...»

Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler:

«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous ne le trouverez jamais insolvable.»

*
* *

Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant, appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé.

Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement la sentence.

Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un exil de trois ans.

L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de leurs victimes était autorisée à les tuer.

Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence draconienne.

Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de Nial, il reprit le chemin de la Markar.

«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme mort.»

Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar.

*
* *

Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre, et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds.

«Ah! le splendide coup d'œil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe, et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici bride... L'Islande est le plus beau pays!

—Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis, respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera, crois-le bien, ce que Nial a prédit.

—Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille de faire comme moi.

—Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne saurais vivre ici sans toi.»

Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende.


CHAPITRE XIV

le siège de lidarende—mort de gunnar

À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et, après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia dont on a décrit le site au lecteur.

À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux sacrifice.

Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui. C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien d'Islande appelé Sam, d'un instinct et d'un flair tellement merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et n'aboyait jamais qu'à bon escient.

Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le premier obstacle était Sam; il fallait tout d'abord se défaire de lui. Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande, qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.

Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son bœr, s'éveilla à ce cri de détresse.

«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec toi!»

Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement. L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de la troupe.

«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là?

—Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa hallebarde du moins y est.»

En achevant ces mots il tomba mort.

«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!».

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Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la charge.

Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte d'être atteints par leurs propres armes.

—Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici, puisque tu vois qu'ils s'éloignent.»

Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à l'arrière-garde.

«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si nous reprenions un peu l'offensive?

—Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund.

—Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu! Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien quelque autre expédient qui vaille.»

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Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la membrure du faîte.

Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.

Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur repoussa la proposition.

À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la muraille.

Gunnar cependant avait reçu deux blessures.

«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète.

—Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.

—Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.»

Halgierde se croisa les bras et reprit:

«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta défense se prolonge plus ou moins.

—C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne m'attarderai pas à te prier.

—Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!»

Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.

Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint.

«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce vaillant.»

Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le bœr, et chacun reprit le chemin de sa maison.

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La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression dans le pays. Une assemblée de district (gauting) fut tenue tout exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour s'y livrer au commerce des pelleteries.

Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura au bœr.

Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main. Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent, passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait:

«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!»