GUNNAR ET NIAL

PREMIÈRE PARTIE

GUNNAR


CHAPITRE I

préambule rustique—la terre de glace

Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, détourner sa pensée de notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et si raffiné de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses bateaux à vapeur, ses fils électriques, ses téléphones et ses mille machines ingénieuses à faucher les épis et les hommes, enfants de la terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein xe siècle, aux confins de la Scandinavie, à l'époque des haches d'armes, des cottes de mailles et des vikings écumeurs de mer.

Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus étranges de ce bas monde, où se voient cependant bien des étrangetés. Situé sur la ligne de la grande banquise polaire qui s'étend du Groënland au Spitzberg, il mérite bien son nom de Terre-de-Glace[1] que lui donnèrent les navigateurs qui abordèrent les premiers sur ses rives; mais, malgré ses frimas et ses neiges, il mérite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu que son sol tout entier est formé des laves et des cendres vomies par les cratères de ses monts émergés jadis du sein de l'Océan. C'est là, vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hécla ou la cime du manteau[2], qui, avec l'Etna et le Vésuve, sis au bout opposé de l'Europe, sous le beau ciel où fleurit l'oranger, a été regardé, pendant bien longtemps, comme un des «soupiraux de l'enfer».

Ce n'est pourtant point, je me hâte de vous le dire, aux feux d'aucun volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'étincelle destinée à l'alimenter jaillira du cœur même de l'homme, cet autre volcan sans cesse embrasé et toujours prêt à faire éruption. Ce ne sera d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur à peine perceptible; mais, comme le dit la vieille saga[3], «le tison s'allume avec le tison, la flamme monte avec la flamme,» et ce qui n'était qu'un sourd pétillement devient bientôt, sans qu'on y prenne garde, un immense et dévorant incendie.

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Donc, il y aura un millier d'années tout à l'heure, vivait en Islande un riche paysan appelé Hogi. Sa propriété, l'Hogistad, se trouvait dans la vallée de la Laxa, non loin de l'endroit où cette rivière se jette dans le fiord[4] de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se replie le long de la côte occidentale du pays.

Son père Dalekol avait été du nombre de ces Norwégiens qui, pour échapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'étaient embarqués pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur clientèle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il était resté en Islande, s'y était marié, et de cette union était née une fille qui, sous le nom d'Halgierde, jouera un des rôles dominants de ce récit. Quant à la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire à sa nouvelle patrie, elle était retournée en Norwège, où, d'un second hymen, elle avait eu un autre fils nommé Rut.

Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frère utérin, et s'y était fait bâtir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad.

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En ce temps-là, de même qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes islandaises étaient loin d'offrir un aspect agréable. C'étaient de lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flotté dont le faite était revêtu d'une couche de tourbe où l'herbe poussait dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles volontiers de loin avec la végétation rase d'alentour, et souvent le voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux.

Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces bœrs, comme on les appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure, réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à-vis sur deux rangs, une série de bâtisses (hus) dont la principale, la «maison à feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient la stofa, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les divers magasins aux provisions.

On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade.

Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise aux traîneaux (sledi), les greniers à fourrage et à grain, la forge, et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,—ce qui était le cas le plus habituel,—une hutte-séchoir pour le poisson, et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans le pays.

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Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes; aux environs étaient les prés pour les chevaux et les bœufs; plus haut, sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre. N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre tous dans l'économie domestique de la contrée.

Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres. Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des bœrs islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous parlent-elles pas de grands bois (skogar) qui auraient jadis existé dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.

La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore. Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce sont les moutons et les chevaux.

On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même, les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne, et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses et les gramens des rochers.

L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos pour les longues courses du maître à travers les marais semés de fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup périssent avant le printemps.

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Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte alors toute communication d'un bœr à l'autre, et chaque famille, isolée durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli.

Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le chemin des fiords attiédis et de la mer!

Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de glace.

Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose s'aventurer.

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Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.

Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige qui, au cœur même de la belle saison, reviendront déferler sur l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de basalte.

L'homme du bœr n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale. Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord[5]», féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des aurores boréales, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes, les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux vikings. C'est l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille, voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où, d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel rendez-vous de l'alting.

Grand geyser d'Islande.

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À mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on désigne sous le nom de geysirs et le point du littoral ouest où s'élève aujourd'hui Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de la Laxa plonge tout à coup dans un cirque grandiose encadré de toutes parts de parois laviques et terminé au sud par un lac: c'est le vallon historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande.

Tout alentour on n'aperçoit que des montagnes rouges entre lesquelles s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses est celle de l'Allmanagia, qui a près de huit kilomètres de longueur. De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulières enserrent ce défilé à fond plat, dans les anfractuosités latérales duquel poussent quelques arbustes chétifs.

À son extrémité orientale se dresse, comme une sorte de péninsule, un plateau revêtu de gazon et dominé lui-même par une butte. C'est là que le peuple islandais, au premier âge de son histoire, avait placé le siège de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et d'octobre, ce site épique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne pâtis, voyait s'ouvrir les délibérations les plus tumultueuses et les plus violentes dont les annales humaines fassent mention.

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L'alting, comme on appelait ce parlement, n'était pas seulement la grande diète politique du pays, c'était aussi la cour suprême par-devant laquelle on portait les procès et qui tranchait toutes les causes criminelles[6]; bien plus, c'était, quelques semaines durant, une espèce de marché, un gigantesque parloir en plein vent, où se traitaient toutes les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des ventes et achats, conclure les ligues, ébaucher les mariages[7].

La session commencée, les juges prenaient place au sommet du Logberg (montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur les degrés de lave, tandis que le peuple écoutait les sentences, dispersé à travers les rochers. Chaque chef de maison se présentait sur le ting[8] avec tous les siens, dans le plus complet appareil militaire. Même pour faucher l'herbe de ses prés ou ensemencer son champ de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa hache[9].

Tout le temps que durait le congrès, la plaine basse sise au pied de la montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une agglomération de huttes et de tentes y formait une sorte de cité volante occupée par les diverses familles présentes aux comices. La paix ne régnait pas toujours entre ces clans rivaux et armés, qui apportaient avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien souvent, pour peu que la loi fût en désaccord avec les passions et contrariât les idées de vengeance, n'hésitait-on pas à la transgresser. La voix des juges était étouffée par des cris de fureur et de guerre, et le forum-prétoire de la république se transformait en un champ de bataille où les parties plaidaient leurs procès par le fer et le sang.

Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparaître dans ce préambule.


CHAPITRE II

comment rut prit femme, et ce qu'il en advint

En l'été de 975, Hogi et son frère Rut se trouvaient ensemble sur le ting, où ils avaient leurs huttes côte à côte. Un soir qu'ils cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la vallée, le premier se mit à dire tout à coup:

«Rut, il te faut songer à la prospérité de ta maison; pourquoi ne te maries-tu pas?

—C'est une idée qui m'est venue souvent, répondit le jeune homme; mais je ne sais à qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir...

—Écoute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je connais entre autres une jeune fille à laquelle j'ai pensé pour toi. Elle s'appelle Unne, et son père est Mord, le jurisconsulte renommé qui habite la Ranga. Elle est belle, de mœurs irréprochables, et chacun te dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle est ici; veux-tu la voir?

—Tout de même,» fit brièvement Rut.

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Le lendemain, comme les deux frères gravissaient la montagne de la Loi, ils passèrent devant le groupe de huttes occupé par les gens de la Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles.

«Tiens, dit Hogi à Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais hier. Te plaît-elle?

—Tout de même,» répondit Rut.

Puis, après quelques secondes de silence:

«Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle...

—C'est un point qui ne s'éclaircit que plus tard,» repartit tranquillement Hogi, qui avait divorcé depuis dix années.

Quand la séance de la journée fut close, tous deux se dirigèrent vers la hutte de Mord et y entrèrent.

L'homme de loi était assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants, il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer à côté de lui sur le banc ainsi que son frère.

Après un échange de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes:

«Mord, j'ai à vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici, désirerait devenir votre gendre. Je suis décidé, en ce qui me regarde, à ne pas lésiner dans cette occurrence.

—Je sais, répliqua le légiste, que vous êtes un homme riche et puissant; mais votre frère m'est inconnu.

—Je suis sa caution, fit vivement Hogi.

—Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens reviennent après moi à ma fille.»

Pour toute réponse, l'autre dit de quelle quantité d'argent et de terre il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il établit nettement, à son tour, le compte de l'avoir présent et futur d'Unne; puis, ces préliminaires achevés, Rut, qui avait tout écouté en silence, se leva et dit:

«Appelons des témoins.»

Les témoins présents, Mord et Rut se donnèrent la main; puis l'homme de loi fit venir sa fille, et la déclara, sans plus d'ambages, fiancée au jeune frère d'Hogi. Le mariage était fixé à un mois.

La cour avait été brève, et bref aussi était le délai; mais, que le lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient pas à ce que, nous autres civilisés, nous nommons les bagatelles de la porte. Unne, prise au dépourvu, hasarda cependant après coup quelques respectueuses et timides objections; mais son père lui repartit froidement:

«Pour une chose qui doit se faire, le plus tôt n'en vaut que mieux.» Parole décisive, que la mère corrobora de son côté en ajoutant devant son mari:

«Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiancée à votre père, on ne me demanda pas si cela m'agréait.»

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Quelques semaines après, au bœr de Valli,—ainsi s'appelait la ferme que Mord habitait dans la vallée de la Ranga,—eut lieu la cérémonie de l'hyménée. On omettra d'en parler ici en détail, la chose n'important point au récit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une de ces «mangeries» scandinaves, doublées de «buveries» à l'avenant, par lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se préparer de leur vivant aux festins encore plus gigantesques réservés aux élus dans la Walhalla[10]. Une chose pourtant doit être notée, c'est que le banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bière furent vidées gaillardement à la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins parmi ceux des convives à qui lesdites libations n'ôtaient pas le pouvoir de rien remarquer, qui ne fût frappé, pendant le repas, de l'air attristé de la nouvelle épouse.

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Une fois à la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du gouvernement intérieur du logis, et elle n'avait point un désir que son mari ne s'empressât de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa mélancolie ne fit qu'augmenter, et bientôt il devint évident qu'une incompatibilité absolue d'humeur séparait les époux. De querelles ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut s'étant absenté, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour visiter les fiords de l'ouest, où étaient ses pêcheries, Unne s'enfuit du domicile conjugal, et, comparaissant à l'alting, elle y déclara son divorce dans les formes consacrées par la loi; après quoi elle rentra au bœr de son père.

Il s'ensuivit un procès; car l'âpre Mord, qui dans toute cette affaire avait paru de connivence avec Unne, réclama la dot qu'il avait versée, et de plus un dédommagement pécuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot, ni payer aucune sorte d'indemnité. Finalement le gendre proposa au beau-père de trancher la question conformément aux habitudes scandinaves, c'est-à-dire en un combat singulier dans l'île de Holm, champ clos désigné par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pût avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi déclina l'épreuve, de sorte que le gendre garda l'argent.

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Rut et son frère Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En route, ils entrèrent chez un paysan pour y passer la nuit. Trempés jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ils s'étaient assis près d'un grand feu dans une pièce où deux petits garçons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison, comme c'est le propre de cet âge. Tout à coup l'un des enfants dit à l'autre:

«Écoute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta femme, parce que tu n'as pas été un bon mari.

—C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu demandes si tu ne te bats point contre moi.»

Ils recommencèrent ce jeu plusieurs fois aux grands éclats de rire des gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colère et frappa brutalement de son bâton le petit qui faisait le personnage de Mord.

«Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.»

Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, ôtant de son doigt une bague en or, il la lui donna en disant:

«Tiens, et dorénavant tâche de ne plus faire de peine à personne.»

Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant.

Bientôt après les deux frères eurent regagné leurs bœrs respectifs, et il ne fut plus question jusqu'à nouvel ordre du débat de Rut et de Mord... Mais sous la cendre couvait, je le répète, l'invincible étincelle destinée à produire un embrasement qui devait dévorer des générations.


CHAPITRE III

nial conseille et gunnar agit

À la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hérissé de hautes montagnes éternellement couvertes de neiges et de glaces, et sillonné par un grand nombre de torrents dont le plus méridional s'appelle la Markar. À un certain endroit, cette rivière se divise; l'un de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre, appelé la Quéran, infléchit à l'ouest, grossi par le double affluent des Ranga.

C'était dans une espèce de delta, au pied du versant tourné vers les eaux, qu'était situé le bœr de Lidarende, demeure de Gunnar, fils d'Hamund.

Si vous eussiez demandé à la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux de l'Islande? Tout le monde vous eût répondu: C'est Gunnar.—Le plus robuste et le plus redouté? Gunnar.—Le plus intrépide nageur, le meilleur buveur? Gunnar encore.

Haut comme le frêne sacré d'Ygdrasil, superbe de visage, l'œil bleu clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde[11] excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des Wendes, qui est la Poméranie actuelle. Nul ne l'égalait au maniement de l'arc, de l'épée ou de la hache. Avec son arc il était capable, tant que durait sa provision de flèches, de tenir en respect une armée entière. D'un coup de son épée il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc d'un côté et la tête de l'autre; et Thor lui-même, le plus fort des dieux Scandinaves, n'était pas plus terrible avec sa massue que le fils d'Hamund, la hache ou la hallebarde à la main.

Avec cela, et malgré sa promptitude à l'action, le plus loyal des hommes, le plus généreux, le plus sûr aussi dans ses amitiés, et ayant le goût de la magnificence, ce qui ne lui était point défendu, car il était extrêmement riche, grâce surtout, disait-on, au butin gagné par son père dans ses expéditions de viking avant qu'il eût émigré en Islande. Tel était Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scène dans notre récit.

Sa mère était une nièce de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons, de sorte qu'Unne, l'épouse divorcée de Rut, était sa cousine. C'était à lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin d'aide.

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Or il advint que, ledit Mord étant allé de vie à trépas peu de temps après sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait pas tardé à être réduite à la gêne, imagina d'avoir recours à Gunnar. Le premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse à sa cousine; mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique désir, le but de sa démarche auprès de lui, c'était, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot restée en litige.

«Le cas est fort délicat, lui répondit tout d'abord Gunnar; ton père, qui entendait la loi, n'y a pu réussir, et moi, je ne suis nullement un légiste.»

Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procédure excessivement compliquée, tout un arsenal de formules qu'il était d'autant plus malaisé de connaître, que les lois n'étaient encore ni codifiées ni écrites comme elles le furent plus tard dans le livre appelé le Graagaasen (l'Oie grise). Il en résultait que quiconque s'écartait si peu que ce fût d'une seule des prescriptions requises donnait aussitôt barre à son adversaire et perdait sa cause.

«Oh! fit Unne pour répondre aux objections de Gunnar, c'est par l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens légaux, que Rut a eu raison de mon père. Le cœur, pour cette tâche, te faillirait-il?»

Gunnar, à ce mot, se mit à rire.

«Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial à Bergtorsvol; il te donnera quelque bon conseil.»

Ainsi fut-il entendu.

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Nial, fils de Torg, habitait entre la Quéran et la mer un district insulaire (les îles de la Côte) formé par un troisième bras de la Markar.

C'était, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le caractère, mais extrêmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne lui manquât pas, il se fiait surtout en sa science. À une sagesse rare et à d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de divination, et, dès qu'il se mêlait d'une affaire, le succès en était assuré.

Très avenant d'extérieur, il avait pourtant un défaut réputé alors fort grave chez un homme: c'était d'être imberbe.

Quand Gunnar lui eut exposé l'objet de sa visite, Nial réfléchit un instant; puis il dit:

«La question est épineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du péril. Voici cependant la marche qui me semble la meilleure à suivre. Si tu te conformes de point en point à mes instructions, tout ira bien; sinon, mieux vaudrait t'abstenir.»

Gunnar assura qu'il ne pécherait point d'un écart.

«Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagné de deux hommes. Chacun de vous emmènera deux chevaux, un gras et un maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous lequel tu porteras un habit rougeâtre par-dessus tes vêtements ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont en te voyant passer: «Quel est donc ce gros personnage aux airs mystérieux?» Tes compagnons répondront: «C'est Hédin, le marchand du fiord des Îles, qui voyage avec sa chaudronnerie.» Cet Hédin est, tu le sais, un mauvais garnement, un hâbleur, un braillard, qui croit tout connaître mieux que personne et cherche querelle à tous ceux qui le contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque fois le marché avec force tapage et dispute. Arrivé dans la vallée de la Laxa, tu coucheras à l'Hogistad, où, par parenthèse, on ne te fera pas un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au bœr qui est voisin de celui de Rut. Là tu offriras derechef ta denrée, mais en exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les bosselures des pièces à coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura bien toutefois découvrir les défauts; alors tu lui arracheras les objets en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas sur lui... Ménage seulement tes forces, de peur qu'on ne te reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui, te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les autres. Toi, tu n'auras que moqueries et méchants propos pour chacun. À la fin, vous viendrez à parler de la Ranga.

«—Eh! répondras-tu, voilà un pays où les hommes de savoir se sont faits rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.»

«Et là-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux même, en ta qualité de skalde, réciter quelque chant propre à amuser Rut. Celui-ci te parlera naturellement de son procès avec Mord, et te demandera si tu le connais.

«—Vaguement,» diras-tu de l'air d'un homme que la chose intéresse.

«—Mord, ajoutera Rut, n'a été qu'un maladroit de ne pas reprendre l'affaire à l'alting suivant; il aurait pu en sortir à son avantage pour peu qu'il y eût mis de constance.

«—Comment cela?» répliqueras-tu d'un ton de curiosité pure.

«Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle façon doit se faire la citation. Il t'en révélera de lui-même la formule, dont tu noteras soigneusement chaque mot dans ta mémoire. Peut-être même, en manière de passe-temps, te demandera-t-il de la répéter. Tu t'en tireras d'abord de travers, ce qui le fera rire et lui ôtera tout soupçon de l'esprit. Il te l'énoncera de nouveau, et tu la rediras après lui comme un écolier qui épèle après le maître, mais cette fois d'une manière correcte, et en prenant tes compagnons à témoin «de la citation que tu adresses à Rut au sujet de l'affaire confiée à toi par la fille de Mord». De cette façon il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de déclinatoire devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-même indiqué la procédure à suivre en l'espèce... À la nuit, quand tout le monde sera plongé dans le sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les pâtis, et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera. Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant le jour... L'été prochain, moi et les miens nous nous rendrons à l'alting pour vous y aider à conduire l'instance.»

*
* *

Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa.

Des gens qu'il croisa en route demandèrent quel était ce personnage dont on ne voyait que le bout du nez. Sur la réponse que c'était Hédin, le marchand du fiord des Îles, ils parurent fort aises de laisser derrière eux un individu d'aussi mauvais renom.

Gunnar joua parfaitement son rôle tout du long. Arrivé dans la vallée de la Laxa, il coucha à la ferme d'Hogi, où les domestiques, sur l'ordre du maître, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta à cheval et gagna le bœr voisin de la Rutstad. Là il se prit de querelle avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hédin, le traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur à sa table. De propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prévu; Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit sans se tromper.

«Est-ce bien comme cela? demanda-t-il à son hôte.

—Parfaitement, répliqua celui-ci; la citation, le cas échéant, ne pourrait pas être invalidée.

—Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de Mord,» reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons l'entendissent.

Rut, croyant à un simple jeu, ne conçut néanmoins aucune défiance, et, le moment venu, on alla se coucher.

*
* *

Cette même nuit, Hogi, le frère de Rut, sauta de son lit en sursaut, éveilla ses gens et leur dit:

«Il faut que je vous raconte un rêve que je viens de faire. Il m'a semblé qu'un ours énorme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien remarqué de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hébergé hier soir?»

Quelqu'un répondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un morceau d'étoffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un anneau d'or.

«En ce cas, s'écria Hogi, l'ours de mon rêve, c'était le génie tutélaire de Gunnar de Lidarende[12]... Vite, en route pour la Rutstad! nous n'avons pas un instant à perdre.»

Une fois là-bas, on éveilla Rut.

«As-tu des hôtes? lui demanda son frère.

—Oui, Hédin, le marchand du fiord des Îles.

—Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils d'Hamund.

—Alors il m'a vaincu de ruse, et me voilà pris.

—Comment cela?»

Rut raconta ce qui s'était passé.

«Ce n'est pas là une idée de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de Bergtorsvol lui avait fait certainement la leçon.»

On chercha partout Hédin le marchand; il avait disparu.

On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans rien découvrir.

Le temps de l'alting venu, les deux parties se présentèrent en justice. Gunnar, assisté de Nial et de ses témoins, introduisit sa plainte suivant la procédure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies de droit, il fit à Rut ce que celui-ci avait fait à Mord; il lui posa cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour la première fois de sa vie, le frère d'Hogi recula. Plutôt que de se mesurer corps à corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine de Gunnar.


CHAPITRE IV

halvard le rouge chez gunnar

Dans l'automne de cette même année, trois navires arrivant de Norwège atterrirent à la côte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende. Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une provision de ces calendriers Scandinaves que l'on désignait sous le nom de runes.

Dès que les bâtiments eurent jeté leur passerelle (bryggia), les denrées, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte, furent apportées en tas au rivage; puis on établit près du fiord des espèces de hangars surmontés de tentes, et sur la place même, comme c'était la coutume, le marché s'ouvrit.

Or le patron de la flottille était un nommé Halvard le Rouge, vieux marin à la peau tannée par les tempêtes et au visage couturé de cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire la vérité vraie, ce n'étaient que ses profits de viking qui lui permettaient de faire le négoce. Longtemps feu Hamund, le père de Gunnar, avait navigué en sa compagnie, et, après que ledit Hamund s'en fut allé dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge avait continué d'écumer consciencieusement l'Océan.

Gunnar lui-même avait fait, tout jeune, un voyage en Norwège avec son père, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crâne de bison et la rousse chevelure n'étaient jamais sortis de sa mémoire. Aussi, bien que depuis lors il se fût écoulé une vingtaine d'années, n'eut-il aucune peine à le reconnaître quand celui-ci vint, suivant l'habitude, demander l'hospitalité à son bœr, qui se trouvait le plus proche du fiord où avait abordé la flottille. Suivant la coutume également, la saison étant avancée, il invita Halvard le Rouge à passer la nuit d'hiver sous son toit.

*
* *

Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des environs, voire même pour ceux des districts éloignés, que la présence d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes les mers du Nord et qui était un vrai sac à nouvelles[13]!

C'était aussi un sac à boisson d'une capacité fantastique. Des tonnes entières d'hydromel et de bière paraissaient impuissantes à le remplir, comme si, au fur et à mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et le nectar piquant s'échappassent par quelque fissure invisible. Et quand on demandait à Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses incessantes pérégrinations:

«Le plus singulier, répondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis allé à Byzance[14], la ville des villes, où règne le grand empereur d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, où il y a tout le long de l'année un soleil qui eût, pour sûr, contraint le dieu Odin, si d'aventure il y eût fait un tour, à rabattre les bords toujours retroussés du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu afin de pénétrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que là-bas je me suis trouvé avec des hommes qui étaient d'aussi bons archers que nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin, jamais d'hydromel, jamais de bière, rien que de l'eau pure comme les bêtes. Ils prétendent que c'est une loi du prophète auquel ils croient... En quoi d'ailleurs ils sont imités par ces moines que l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwège pour nous convertir au dieu blanc des chrétiens[15]. Ceux-là, il est vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps à prier, à égrener ce qu'ils nomment leurs chapelets et à marmotter des refrains monotones. Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme véritable n'est ni un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce soit de l'eau de rivière ou de l'eau de mer, lui pénètre par surprise dans la gorge, il doit la recracher aussitôt.»

*
* *

«Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prêtres qui font tant de bruit dans les pays de l'Est[16]? demanda un jour Gunnar à son hôte. Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte à croire qu'ils n'y viendront pas.

—Ils y viendront, sois-en sûr, fils de mon frère d'armes. Ne vont-ils pas, à ce qu'on prétend, jusque dans le pays des hommes bleus?

—Des hommes bleus?

—Oui, des hommes bleus[17], comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient, auprès du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la laine emmêlée pour cheveux et le nez tout écrasé sur la face. Avec cela, souples et musclés à ne pas y croire!

—Voilà, en effet, de merveilleuses choses, frère d'armes de mon père, et j'aimerais à voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau pays c'est l'Islande.

—Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient néanmoins qu'à toi, le renouveau venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les replis du vieux fleuve Ifing[18]; mais il faut absolument que je t'emmène quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande n'est pas la Norwège, que la Norwège n'est pas le Danemark, que la jaune mer de l'Est[19] n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de hêtres du Sleswig et de la Scanie[20] ne ressemblent pas aux forêts de sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du Samland[21], et que Bornholm[22] n'est pas en terre ferme... Si l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton père Hamund s'est marié, tu te marieras à ton tour, à seule fin que la lignée ne s'éteigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passés, présents et futurs, Odin, Balder[23], et la déesse Frigg aussi bien que le dieu blanc des papas[24], de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'idée de m'épouser, ni moi celle d'épouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu'à ce qu'il ait une femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'expérience! Quant à vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de changer le fiel en miel, ou de boire l'Océan dans une corne, ou d'aller à pied d'ici à Drontheim. Je puis quelque jour périr dans cette mer dont j'aime tant à renifler les senteurs, car je ne suis pas comme Éric, le roi de Suède, qui, pour faire un temps à son gré, n'avait qu'à tourner son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes à nœuds des Finnois, qu'il suffit de dénouer pour avoir un bon vent... Mais, que je trépasse sur terre ou sur mer, que je sois mangé par les requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour la façon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses goûts et ses préférences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre que la bière de Sleswig; d'autres, au contraire, préfèrent la bière de Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, dès qu'il s'agit de clore l'œil pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on regarde à la couche.»

Odin.

*
* *

«Bien parlé, frère d'armes de mon père! Mais j'y pense, toi qui mêles ensemble dans tes discours tous les maîtres de l'eau et du feu, à quels dieux crois-tu donc toi-même?

—Çà, mon fils, voici ma réponse. M'est avis que, dans le temps où nous sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparaître du Nord, pour céder la place à de nouvelles choses qui ne sont pas encore complètement établies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se coudoyant, une aurore et un crépuscule tout ensemble... Au milieu de tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur arrivé au carrefour de deux chemins également inconnus et pleins de mystères, ils s'arrêtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue de croire à Odin et à Thor; tel autre s'en tient à Bielbog, ou à Péran, qu'on vénère chez les Wendes; celui-ci leur préfère Czernebog, le dieu noir; celui-là, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et délaisse Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a, n'est-ce pas? pour les goûts de chacun... Mais, à côté de ces gens-là, il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces vétilles, et ne croient absolument qu'en eux-mêmes, je veux dire en leur bonne épée, en leur bras robuste, en leur tête bien attachée aux épaules, en leur navire solidement charpenté, et qui vont ainsi tout droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du Thor ou à celui des chrétiens, au séjour d'Hela, la sombre déesse, ou à l'enfer dont parlent les moines. Voilà, fils de mon frère d'armes, ma croyance.

—Quel âge as-tu donc au juste?

—Si je vis jusqu'au prochain temps de Jul[25], j'aurai atteint mes soixante-cinq ans.

—C'est à peu près ce que je comptais.

—Mais pourquoi me fais-tu cette question?

—Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas savoir où l'on doit aller sortir de ce monde.

—Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois, qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous offrirent et que nous acceptâmes de grand cœur, attendu que nous n'avions pas déjeuné.

—Et comment se termina l'aventure?

—Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient, paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la fête ce jour-là... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous, il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi, au prochain varonn[26], je t'emmène avec moi, fils de mon frère d'armes.»

*
* *

Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar, dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,—il avait alors trente-deux ans environ,—résolut de s'embarquer avec lui.

Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage ami Nial, lequel lui répondit brièvement:

«Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sûr que tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-être même, depuis bien longtemps, les pays qui sont par delà,—il désignait du doigt le bras de l'Océan qui sépare l'Islande de la Norwège,—n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille mère.»

À quoi Kulskiag, le frère puîné de Gunnar, plus jeune seulement de quelques années, et qui pour le courage et la force était aussi un digne fils d'Hamund, ajouta aussitôt:

«Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espère.

—Allez, frères, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans à peine; et si, par hasard, vous périssiez là-bas de la main des hommes, il resterait «la querelle de sang», et un jour ou l'autre je me chargerais de vous venger.

—Bah! n'aie point ce souci, s'écria Halvard en riant; quelque chose me dit que la flèche qui tuera Gunnar n'est pas encore près de se voir empennée, ni le fer qui lui traversera les côtes de sortir de la main du forgeron. Quant aux tempêtes, s'il en survient,—et il en surviendra certainement,—j'offre d'avance ma vieille carcasse en rançon à celui des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.»


CHAPITRE V

gunnar dans les pays de l'est

On ne racontera pas les menus incidents qui signalèrent la navigation d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'à la côte sud-ouest de Norwège. Après avoir, suivant l'itinéraire habituel des navires de l'époque, rangé les hautes roches à pic des îles des Brebis (îles Färoer), ils s'engagèrent dans la large passe qui sépare les Shetland des Orcades, appelées aussi l'archipel des Phoques, à cause des bandes nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et, passant sous le cap Stadt, ils touchèrent d'abord à Tonsberg, au fond de la baie du même nom, pour gagner ensuite l'île d'Hisingue, sise à l'embouchure du Gotaelf.

Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce, pour se procurer ce qu'on appelait de longs vaisseaux, des nefs de guerre ou ellides.

Les navires, au xe siècle, étaient à pont coupé, c'est-à-dire pontés seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se relayaient par moitié pour tenir l'aviron[27].

Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile, large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à la proue. La rame était le principal moyen de locomotion.

Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre: de là leur nom générique de dragons ou de serpents de mer. La plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même chargés de dorures.

*
* *

Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient. Ils étaient seulement au nombre de trois, le Bison, le Dauphin et la Côte-de-fer. Halvard n'en avait pas voulu davantage.

«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la gloire et le profit.

—Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie[28], vers Funen[29] ou le Gotland?

—Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac d'hiver de canards sauvages.

—Eh bien, en route pour le Sud.»

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* *

La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient ensemble la Côte-de-fer, Kulskiag était sur le Bison, et Ogly le Danois, un vieux camarade de vingt ans à Halvard, dirigeait la manœuvre à bord du Dauphin. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume, s'était équipé d'une façon magnifique; il portait un riche pourpoint de soie par-dessus sa byrnie ou chemise de mailles, et était coiffé d'un casque aux cerclures d'or étincelantes.

À peine les rames eurent-elles commencé de frapper le flot en cadence, qu'un des hommes entonna la «chanson du viking»:

Un viking n'a pas de demeure;—comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la mer,—sa demeure est partout où il y a profit et gloire à gagner;—comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la mer,—il poursuit sa proie à toute heure et à l'aventure...

Une maison, qu'en pourrait-il faire?—Il dort, son bouclier d'une main et son épée de l'autre,—sous la voûte du ciel, bleue ou noire.—Si le vent souffle avec violence,—au lieu de replier sa voilure, il la hisse;—plutôt couler à pic que de rentrer un seul pouce de toile;—c'est bon pour les femmes, qui, sur le rivage,—serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le viking reçoit une blessure pendant le combat,—il ne s'attarde pas à la bander,—il laisse couler le chaud filet de sang;—ce n'est que quand le cliquetis des armes a cessé—qu'il songe à se calfater la peau.

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* *

Tout ce jour-là et le jour suivant, la flottille explora les déchiquetures de la côte norwégienne, sans faire d'autre rencontre que celle de quelques barques de pêche. Le matin du troisième jour, elle rencontra encore un pêcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y avait pas dans les alentours quelques longs bâtiments aux allures mystérieuses.

«Oui, dirent les hommes; nous avons pêché toute la nuit par ici, et il y a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons croisé deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique là-bas.»

Le pêcheur montrait une des baies voisines.

Immédiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposèrent tout pour l'action, et les équipages ramèrent à grande vitesse afin d'entrer dans la baie.

À peine eut-on contourné l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y découvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'œil, que le commandant de ces serpents de guerre avait lui-même aperçu la flottille et donnait l'ordre d'évoluer sur elle.

*
* *

Vaisseau normand au xe siècle.

«Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitôt à Gunnar. Combattons-nous séparément, ou attachons-nous nos navires ensemble pour attendre l'assaut? Car, bien que ce pêcheur ait tout à fait mal compté sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela constitue, dans la circonstance, une disproportion appréciable.

—Attachons nos navires,» répondit Gunnar; et aussitôt le commandement fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opération pour laquelle il restait juste le temps nécessaire.

Déjà les cornes sonnaient la charge à bord des vaisseaux ennemis, qui venaient d'accomplir la même manœuvre et s'approchaient flanc contre flanc, la proue en avant, portés à la fois par leurs rames et par la marée refluante.

C'était l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-là. Le premier objectif, de part et d'autre, était de rompre la masse ennemie, soit en coupant les attaches qui tenaient les navires adhérents, soit en forçant l'équipage adverse à les couper lui-même pour s'enfuir ou pour modifier sa tactique. Ce résultat une fois atteint, la bataille entrait dans une phase nouvelle, se transformait en une série d'actions isolées, de duels entre un vaisseau et un autre, où l'avantage final, d'ordinaire, restait au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une ligne présupposait tout d'abord une chose: à savoir que les ponts de la flottille opposée avaient été éclaircis de leurs hommes.

*
* *

Quand les deux lignes flottantes furent arrivées à portée de voix, il y eut de chaque côté un arrêt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords ennemis, une voix,—c'était celle de Vandel,—cria de loin aux arrivants:

«Qui êtes-vous, vous qui êtes entrés si audacieusement dans cette baie? Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.»

Un double éclat de rire d'Halvard et de Gunnar répondit à cette sommation hautaine.

«Holà!» reprit aussitôt Vandel en allongeant le doigt vers le fils d'Hamund, qui, magnifiquement costumé, on l'a vu, se tenait sur la galerie de son ellide, attendant immobile l'événement. «Holà! est-ce d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain d'épice?

—Pain d'épice, répliqua Gunnar, mais pain d'épice trop dur pour tes dents!»

*
* *

Il avait à peine envoyé cette riposte, que, des deux côtés, les troupes donnaient le signal du combat, et les flèches aussitôt de voler, les javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grêle sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, à travers cette nuée de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage.

«Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voilà la bête là-bas qui se hérisse!»

Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'étaient fait un plaisir de viser particulièrement. Sa chemise de mailles était, en effet, toute constellée de dards; il en ressemblait à un porc-épic, et il dut secouer les piquants qui s'étaient attachés à sa cotte protectrice.

«Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout à l'heure,» riposta encore une fois le fils d'Hamund.

*
* *

Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès l'abord, avaient été les marins d'Halvard.

«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami; abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!»

Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La Côte-de-fer se trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le Bison, où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le Dauphin demeurant au milieu.

Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les galères opposées; mais, outre que cette manœuvre l'eût forcé de disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à-corps était commencé.

Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots de la Côte-de-fer, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries de faux pont de l'ennemi, et là, épaule contre épaule, ils rivalisaient d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle d'hommes impossible à décrire.

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Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire; car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait débuter par une manœuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin, après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire à des trolls[30] plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à coups de lance.

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Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en faire un cadavre.

Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais, sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un refuge dans les bois.

Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait pu aborder.

Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés à la perche, c'est-à-dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines, Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les chefs secondaires et les hommes d'équipage.

«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin, voilà, ce me semble, une bonne matinée.

—Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton père nourricier?

—À quel propos cette question?

—C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas, ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!»


CHAPITRE VI

la dernière croisière du vieux viking

Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund, sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister. Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend, fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle.

Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby, et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime et une faveur toutes particulières.

Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main, dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé, s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si alléchantes qu'elles fussent.

«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils d'Hamund.

—Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des Finnois, que de simples jarls[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?

—Je le sais, repartit Gunnar.

—Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie?

—Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous; cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois, il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie.

—Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux, consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à ce projet.

—Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark, ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande.

—Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point, pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark?

—Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens, nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.

—Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos présents. Donne-moi, retenue par des nœuds de paix dans son fourreau[32], la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi, Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.»

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Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger son frein.

«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?

—Je suis prêt. Quand faisons-nous voile?

—Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous, nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul genre de mariage qui m'agrée.

—Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous?

—Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la Gothie[33]

Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.

Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm.

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Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe des ellides.

Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette de la Côte-de-fer, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon leurs désirs.

Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force pour embrasser plus de vingt toises de mer.

Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui équivalait à tout un poème.

«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué. Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour?

—Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année, je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?»

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Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible, s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur l'île d'Œland, déformant au loin les aspects naturels par un de ces phénomènes de mirage que les marins appellent fée Morgane. Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains objets même se montraient dédoublés.

Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'œil.

«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit, car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.»

Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans faire encore entendre aucun bruit.

Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manœuvre voulue. Les rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides, qui décrivirent un cercle et tournèrent.

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Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de grêle et accompagnée d'une terrible rafale.

Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente, qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce, construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner.

Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car, pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants, leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche, souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de froid.

Le tonnerre grondait sans discontinuer.

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Tout à coup, sur la Côte-de-fer, un marin plus superstitieux que ses camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois navires en détresse.

L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante.

«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche là-haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas une tempête naturelle; c'est l'œuvre des Trolls ennemis, déchaînés contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.

—Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!

—Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.

Mort d'Halvard le Rouge.

—À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit Halvard avec son gros rire.

Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut, une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard lui-même, sur la Côte-de-fer, prit le gouvernail des mains du pilote, et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides:

«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route, et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son garde-nez[35]

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Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal. Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon vers le Sund.

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Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres vaisseaux. Le Bison, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut vite fait de rallier la Côte-de-fer à l'entrée du petit havre suédois. Quant au Dauphin, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.

Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi.

«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés.

Mais le Dauphin ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du coup, trouvé séparé du reste de la coque.

«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux aux mâchoires de la mort!»

Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon.

«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!»

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Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres les plus secrètes la carcasse et le pont de la Côte-de-fer; et alors qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la poupe sur la figure sculptée de l'ellide.

«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les vikings.

Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer.

«Tenez! tenez! là-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le matelot qui, une fois déjà, avait cru voir la sorcière dans le nuage. De chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!»

Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques épaves humaines du Dauphin, eût été un pur acte de folie. Aussi Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite vers l'anse de la côte.

«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous, demain, au lever du soleil,—si les dieux permettent que le soleil se lève demain comme les jours précédents,—nous boirons la bière des funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.»