L'AVOCAT POUSSÉ A BOUT

Un Avocat fut consulté

Par un Tendron d'aimable mine,

Qu'un Gars avoit trop insulté.

L'homme de Loi, qui l'examine,

Trouve, sous sa simple étamine,

Deux grands yeux pleins de volupté;

Certain air de naïveté

Peint sur sa figure enfantine;

Un sein par l'Amour agité,

Qui se soulève, se mutine,

Et semble en sa captivité

Appeler une main lutine,

Qui lui rende la liberté.

Notre Avocat est transporté:

Il lorgne une taille divine,

Des pieds mignons et délicats;

Et ce qu'il voit de tant d'appas

Ne vaut pas ce qu'il en devine.

Avec ces titres de faveur,

On peut compter sur la ferveur

Du Légiste le plus austère.

Le nôtre, expert dans tous les droits,

Avoit, dit-on, plus d'une fois

Pris ses licences à Cythère.

Enfin, près de la belle assis,

Il veut, sans détour, sans mystère,

De son cas savoir le précis.

—«Las!» dit la belle désolée,

»Je vais rappeler mon esprit,

»Et vous conter comment s'y prit

»Le fripon qui m'a violée.

»Il avoit un air tendre et doux,

»La taille la mieux découplée,

»Et le regard… tout comme vous.»

Notre grave Jurisconsulte,

Flatté d'avoir les mêmes traits,

En ressent une joie occulte;

Et, rajeuni par tant d'attraits,

S'approche encore un peu plus près

De la beauté qui le consulte.

—«Poursuivez ce récit,» dit-il,

«Car votre affaire m'intéresse.

»—Ah! Monsieur, qu'il étoit subtil!

»Que l'Amour inspire d'adresse!

»Ses yeux sur mes foibles attraits

»Se promenoient avec ivresse.»

L'Avocat, qu'un même feu presse,

N'a pas des regards plus discrets.

«Ce n'est pas tout: sa main hardie

»Saisit la mienne au même instant.»

Vous sentez, sans que je le die,

Que l'Avocat en fait autant.

«Ce n'est pas tout: sa perfidie

»Méditoit un autre dessein;

»Et toujours plus audacieuse,

»Bientôt sa main licencieuse

»Fourrage les lis de mon sein.»

Notre Avocat, sur ce modèle,

Glissant une furtive main

A travers la gaze infidèle,

Enfile le même chemin.

«Ce n'est pas tout: d'un air farouche,

»A ses feux je veux m'opposer;

»Déterminée à tout oser,

»Sa bouche se colle à ma bouche.»

L'Avocat, que l'exemple touche,

Ravit un semblable baiser…

Ravit! je faux, on le lui donne;

On feint de n'y pas consentir:

Mais c'est pour mieux faire sentir

Le prix de ce qu'on abandonne.

Femmes, osez me démentir!

Celle qui jamais ne pardonne,

Est trop sujette au repentir.

«Ce n'est pas tout: son feu redouble,

»Il me transporte malgré moi;

»Les genoux tremblants, et l'œil trouble…

»Je ne sais plus ce que je voi.»

L'Avocat, non moins troublé qu'elle.

Répète une leçon si belle;

Tous deux bientôt perdent la voix;

Tous deux se plongent à la fois

Dans une extase mutuelle.

Notre Avocat crut jusqu'au bout

Avoir imité son modèle.

—«Ce n'est pas tout,» dit la Donzelle.

«—Comment, diable! ce n'est pas tout!

»Qu'avoit-il de plus à vous faire?

»Vous m'étonnez! dites, ma chère,

»Comment la chose se passa?

»—Eh! mais voici tout le mystère,

»Monsieur, c'est qu'il recommença.»