LE QUIPROQUO OU COLIN-MAILLARD

Un jour deux Capucins, l'un père et l'autre Frère,

En regagnant Paris, passoient par Bagnolet;

Les filles, ce jour-là, pour fêter Sainte Claire,

S'égayoient et dansoient au son du flageolet.

«—Mes compagnes,» s'écria Rose,

«D'un excellent projet je veux vous faire part:

»Voilà Frère François, avec Père Bernard;

»Qu'on les fasse approcher, et puis qu'on leur propose

»De jouer à Colin-Maillard;

»Je gage mon sabot qu'ils acceptent la chose.»

Rose savoit de bonne part

Que jamais Capucins ne craignirent la glose.

On les appela donc, et le couple gaillard

Eut bientôt mis besace et bâton à l'écart.

Ils tirèrent au sort, à ce que dit l'histoire;

L'un étoit jeune, l'autre vieux,

Et grâce à la bonté notoire

De l'être prévoyant qui fait tout pour le mieux,

Le sort échut au jeune, on lui banda les yeux.

Vous le voyez d'ici tourner à l'aveuglette,

Aller à droite, à gauche, à grands, à petits pas,

Les deux jarrets tendus aussi bien que les bras,

Et le corps en avant comme un Chasseur qui guette.

Il avoit tant tourné qu'enfin il étoit las,

Quand par bonheur une fillette

Vint le tirer par sa jaquette;

C'étoit Rose, il la jette à bas;

Et portant une main légère

A certain endroit défendu:

«C'est vous!» dit-il, «Révérend Père,

»Votre barbe vous a vendu.»