IX

Gloire de Sifroy.

Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de genettes [16] qui sont de petits animaux noirs mouchetés de rouge; Charles Martel voulut les faire servir de trophée à sa victoire, et il institua l'ordre de la Genette. Il y eut seize chevaliers de l'ordre, et Sifroy fut l'un d'eux. Aussi envoya-t-il un de ses gentilhommes à Geneviève avec une lettre que voici:

Note 16:[ (retour) ] Groupe de mammifères carnassiers, démembré récemment du genre des civettes. La genette vulgaire se rencontre dans le midi de la France.

«Madame, je puis bien dire que je n'avais jamais connu les amertumes de la vie. C'est depuis que je suis séparé de vous qu'il m'a été donné de les connaître. Au souvenir de notre commune félicité, les regrets de l'absence deviennent bien cuisants, et je ne puis me rappeler que j'ai été le compagnon de votre existence sans me trouver présentement le plus malheureux des hommes.

«Si l'assurance que j'ai de vivre dans votre coeur ne flattait ma douleur, il y a longtemps qu'elle serait tout à fait maîtresse de mes sens et qu'elle ne trouverait plus de remède dans ma raison.

«C'est la confiance que vous avez dans les joies de notre avenir qui m'a enhardi au milieu des périls que je viens de courir. Grâce au ciel, je n'ai reçu aucune blessure, et je pourrai bientôt me consacrer tout entier au bonheur de ma femme chérie.

«Je vous en conjure donc, aimable épouse, essuyez vos larmes et arrêtez ces soupirs dont l'écho vient jusqu'à moi et me trouble. Prenez part à ma bonne fortune, réjouissez-vous de la grande victoire qui a glorifié nos drapeaux. Et, afin que vous ayez quelque sujet de le faire, je vous offre le présent dont il a plu à notre chef d'honorer mon courage et ma hardiesse.

«Je ne puis le présenter à une personne qui me soit plus chère, et, si vous le recevez avec la joie que je me promets, j'en tirerai autant de satisfaction que si l'on m'érigeait des statues, et que si toutes les bouches de la renommée étaient employées à parler au monde de mon mérite. Adieu, madame.»

C'était le chevalier Lanfroy qui était chargé de porter à Geneviève la lettre de son mari; la diligence qu'il fit fut très-grande et bientôt il arriva auprès d'elle. Quand on vint lui dire qu'il était venu un gentilhomme de la part de Sifroy, elle ne put contenir sa joie et sur-le-champ demanda de ses nouvelles. «Madame, dit le chevalier, voici des lettres qui vous en instruiront de meilleure grâce que moi.»

Elle les ouvrit et les lut plusieurs fois de suite. Néanmoins sa joie ne fut pas aussi grande que si elle eût appris le prochain retour de celui qu'elle aimait. Elle interrogea Lanfroy, qui lui apprit que son maître allait quitter Tours, avec Charles Martel, pour se mettre à la poursuite des Sarrasins et faire le siège d'Avignon. Tous ces discours ne plaisaient en aucune façon à la comtesse, qui voyait que la guerre allait retenir son mari pour longtemps.